Stéphane Gil, un bâtisseur à la tête du Domaine d’O

C’est un gestionnaire inconnu, un bâtisseur d’institution, qui parle hospitalité et collectif : Stéphane Gil est nommé à la tête de la Cité européenne du théâtre, incluant le Printemps des Comédiens, à la suite de Jean Varela. Avec à son actif, le dynamisme du Théâtre de la Cité, à Toulouse, qu’il a co-dirigé pendant 8 ans.

C’est carrément une surprise. Même si son expérience d’un grand Centre dramatique national en Occitanie jouait en sa faveur, son nom ne circulait pas dans une compétition où plusieurs profils disposaient d’une visibilité nationale beaucoup plus forte. Personne ne l’avait vu venir. Même Chat GPT a du mal à trouver des éléments sur lui, avec une grande difficulté à documenter son parcours avant Toulouse. Ce 3ème homme au gilet rose coiffe sur le poteau les deux favoris de l’appel à candidatures : José-Manuel Gonçalvès, prestigieux patron du 104 à Paris, et Marie-Pia Bureau, la directrice de l’ONDA, sur laquelle beaucoup avaient parié. Typiquement le cas où un oral brillant, «avec de l’énergie et une joie communicative», peut faire la différence.

Ni metteur en scène, ni comédien, Stéphane Gil est un manager, un dirigeant, un producteur qui a fortement contribué au renouveau du Théâtre de la Cité de Toulouse aux côtés du metteur en scène Galin Stoev, depuis 2018. Ensemble, ils ont transformé l’ancien TNT en une institution plus ouverte, internationale et tournée vers la création contemporaine. Une maison qu’il a quittée avant de terminer son 3ème mandat à la suite de baisses drastiques de subventions S’occupant de la programmation et d’événementiel, il a enrichi un profil «très riche, diversifié et complet» qui a séduit le jury.

Ses réalisations marquantes : la création de La Cité Merveilleuse en 2018 pour lancer la nouvelle identité du théâtre. Un événement-manifeste où le bâtiment du théâtre avait été transformé en une ville imaginaire habitée.

Egalement la Biennale des arts vivants de Toulouse, un festival international qui a transformé Toulouse, durant 3 éditions, en une immense scène partagée réunissant des dizaines d’institutions et des centaines d’artistes du monde entier

Et aussi L’AtelierCité, un dispositif d’insertion professionnelle destiné aux jeunes comédiens sortant d’école.

Cette nomination clôt une semaine intense au Printemps des Comédiens. La publication du rapport de la Chambre régionale des comptes en plein festival a jeté un froid (évoqué dans cet article). Beaucoup ont jugé le timing peu innocent, déclenchant une avalanche d’articles sur la gestion financière qui ont dramatiquement «recouvert l’artistique», comme le déplore une personne de l’équipe. «La Chambre régionale des comptes juge la culture comme elle juge d’autres secteurs d’activité, alors qu’il s’agit d’une économie particulière» analyse une personnalité du secteur. Des commentaires ont porté sur le recours normalisé dans le secteur à des programmateurs extérieurs ou même au Dailly (cette avance sur trésorerie sur des subventions à venir) pourtant pointés par les magistrats financiers (*). Mais une unanimité discrète se fait sur le niveau élevé des rémunérations. Pour les artistes locaux qui souffrent -il y en a beaucoup-, « voir tout cet argent dépensé, quand on galère, c’est presque douloureux » selon la formule de l’un d’entre eux.

Ce gestionnaire rigoureux arrive véritablement à un moment de bascule symbolique de la vie culturelle montpelliéraine. Nommé à la tête d’un EPCC, un établissement public d’une rigidité comptable extrême, la problématique du contrôle de l’argent public est soldée mais la crise a été majeure. Le fait qu’il ait été préféré, dans le cadre des discussions finales du jury, à José-Manuel Gonçalvès, soutenu par un coup de fil de l’ancienne maire de Paris, Anne Hidalgo, indique une rupture avec une politique de programmateurs-stars.

« L’expertise forte, le professionnalisme et la rigueur de gestion dont a fait preuve le candidat, sa grande connaissance de l’environnement des EPCC, du théâtre contemporain, et du spectacle vivant en général ont conforté le sentiment d’un candidat solide, capable d’aborder l’ensemble des enjeux artistiques, managériaux et financiers de l’établissement » a commenté la métropole de Montpellier dans un commmuniqué..

Le nouveau directeur devra face à une demande sensible de changement de logiciel dans un contexte culturel meurtri. De ce point de vue, le coup de gueule de Julien Bouffier, privé brutalement de l’organisation du Warm Up, dédié au théâtre émergent, qu’il a fondé au Printemps des Comédiens, résume parfaitement le désir d’un rapport adulte et coopératif : «Pouvons-nous sortir d’un système où l’institution continue à broyer les initiatives des acteurs du territoire ? Pourquoi ce schéma du mépris des bien financés sur les moins dotés survit encore dans un moment de crise où nous devrions être solidaires les uns des autres ?».

«L’hospitalité sera l’ADN de toutes nos actions. Elle renvoie à une manière d’être au monde et de concevoir les relations, les usages, les espaces, les rythmes et les attentions. Elle engage autant la manière d’accueillir les artistes que celle de travailler avec les équipes, de dialoguer avec les partenaires, de construire avec les tutelles et d’imaginer la relation aux publics.
Au fond, tout converge vers une même ambition : faire du Domaine d’O une maison du théâtre, au sens le plus fort du terme : une maison ou l’on crée, accueille, apprend, débat, revient. Non pas un sanctuaire, mais un lieu traversé, capable de tenir ensemble les artistes, les équipes, les partenaires, les habitants, les enfants, les étudiants, les professionnels et les curieux.
Faire du Domaine d’O une cité, ce n’est pas seulement un mot dans un intitulé, mais un projet politique, artistique et humain : une cité qui fait communauté sans uniformiser, sachant accueillir la pluralité, la différence, le débat et le conflit et qui prend soin des gens.
Faire du Domaine d’O un outil de transformation. Non parce qu’il prétendrait tout refaire seul, mais parce qu’il peut articuler, soutenir, accueillir, relier et rendre possible ; qu’il peut passer d’une situation encore trop segmentée à un véritable projet d’ensemble ; retrouver de la joie, de la précision, de la confiance, de la circulation et du sens.
C’est ce projet que je veux porter.»

Stéphane Gil

 

(*) On peut consulter sur le site de la Chambre régionale des comptes, la « réponse associée » de l’association du Printemps des Comédiens.

 

 

 

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