Les personnages de la pensée de Valère Novarina dans une mise en scène de ses textes : un vertige de citations et de néologismes qui brasse les langues populaires, la novlangue des affairistes et des huissiers, le «français mitraillette» des médias… Une fête de mots de trois heures dans un univers facétieux et inclassable avec 7 excellents comédiens.
Trois ans après sa création au Théâtre de la Colline en novembre 2023, où l’auteur m’avait invitée à la première, c’est la dernière des Personnages de la pensée -spectacle, qui, au Printemps des comédiens à Montpellier, nous a saisis dans son vertige de paroles et son trop-plein de mots, servi par une équipe réduite par rapport au moment de sa création (7 acteurs au lieu de 10 ), mais dans une version mûrie, approfondie, avec l’incontournable Christian Pacoud à l’accordéon et la présence sautillante de la Galoupe jouée par Valérie Vinci.
La folie des Personnages de la pensée nous emporte dans un spectacle de plus de trois heures. Morts qui tressautent, rituels grand-guignolesques, assassinats imaginaires et fontaine de faux sang, hommage au vide dans une logorrhée qui ne laisse jamais place au silence. On y retrouve Raymond de la Matière à la recherche du «û» neutre, L’Ecrituriste lançant dans le vide le mot ‘homme’, l’étranglement de Colombine et les Lamentations de Théodrille.
La première mobylette et le Saint-Caillou
On y retrouve les objets fétiches de Novarina, qui ne le lâchent pas d’un spectacle à l’autre, comme autant de fragments de son enfance et de sa jeunesse dans le Chablais. La première mobylette, la civière à roulettes, la planche portée par Richard Pierre dans le rôle de «la Parole portant une Planche», et même le Saint Caillou, objet relique du lac de Neuchâtel que Laurence Mayor avait apporté en 1989, lors d’une répétition de Vous qui habitez le temps, plus exactement une ophiolithe, un caillou noir de la taille d’un bébé que l’actrice avait apportée sur scène alors qu’elle était enceinte. Ce caillou, qui ramène peut-être aux origines de tout, c’est aussi celui qu’on invoque parfois en place et nom de Dieu, ce mot de quatre lettres imprononçable et dont on ne peut parler que par ce qu’il n’est pas, dans la plus pure tradition de la voie négative. «Seigneur je ne te prierai qu’avec le mot caillou», «caillou caillou caillou».

Et cette reproduction en grand format d’une toile de la collection d’art brut de Lausanne, «Le voyageur français», peinte par un peintre inconnu : un paysage est dévoré par un empâtement géométrique multicolore, et le tableau fait exister dans le même espace des dimensions incompatibles, dans une logique du renversement de la réalité sensible que Novarina cherche partout à rendre palpable, dans les paroles, dans les images, dans les corps.
Nous retrouvons aussi les propres toiles de Novarina qui tantôt encerclent, tantôt ouvrent comme autant de portes à franchir entre coulisses et scène, cette limite sensible de l’apparition-disparition qu’il décrit comme une dynamique de résurrection, comme si le plateau de théâtre offrait les conditions d’une vie plus vraie que la vie réelle, d’une vie transfigurée.
Un tourbillon de langues
C’est la comédie du langage qui se joue devant nous, dans un vertige de citations et de néologismes qui brasse dans son tourbillon les langues normalisées, la novlangue des affairistes et des huissiers, le «français mitraillette» des médias, les langues natives du Chablais, les exposés théologiques et les discours fulgurants des mystiques. On relève au passage la sagesse populaire des personnages de la Loterie Pierrot – «mon corps me dit, qui m’aime me suive».
L’enfance n’est jamais très loin chez Novarina. Son oeuvre est comme une longue phrase soumise à des répétitions-variations facétieuses ou érudites, le tout remis en bouche pour un langage offert, ouvert, où le comique vient recouvrir le pathétique et le tragique, du sympathique coupeur de têtes de Tintin et le Lotus bleu, au récit de la famille des pauvres qui a tout perdu, ou du peintre qui tue son modèle pour peindre l’agonie du Christ.
«Faut que ça bouge ! Osez-moi !»
Les facéties se succèdent, parodies de journaux télévisés, de campagne électorale («Faut que ça bouge ! Osez-moi !»), numéros de clowns, chœurs, violon et accordéon, et toujours cette joie insatiable, cet émerveillement de la traversée du plateau, ce rythme échevelé, ponctués de morceaux de bravoure comme la séquence de L’Illogicien, ou le one man show de Sylvain Levitte, en Romancier infini, à l’instar du Romancier qui figurait déjà dans L’Animal imaginaire, un romancier qui vous propose de lire son roman de six cent pages où la dimension de la fable, du récit, a été gommée au profit du surgissement, un mot que l’auteur appréciait plus que tout, surgissement du dire, surgissement du corps de l’acteur dans le présent, en lieu et place des récits au passé simple.

Oui à la bêtise naturelle
Car c’est toujours le langage qui est sacrifié, supplicié, tourné en dérision, dont surtout celui des slogans. De savoureuses pancartes de manif’ traversent un instant le plateau, non à l’intelligence artificielle», «oui à la bêtise naturelle», en hommage à la littérature qui peut tout faire, tout dire. «J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie», a écrit Novarina. «Si l’on est écrivain, ce n’est pas par aisance, par habileté, par don -et parce que les mots vous mèneraient la vie facile- , c’est plutôt parce que le langage vous frappe de stupeur et que l’on est resté parfois des semaines entières interdit».
C’est là la formule d’une écriture «en négatif», inversée. D’une écriture de la pensée, résolument polyphonique, qui pulvérise le moi je qui parle. Et qui, dans le tourbillon de sa logorrhée, se méfie des mots. «Le système du langage étant déplorablement faux, je l’inverse», dit un personnage. «Réussir à établir entre les choses et les mots un pacte de réalité», c’est la mission impossible que se propose un autre.
Novarina absent-présent
Mais surtout, de la première au Théâtre de la Colline à cette dernière au Printemps des Comédiens, un cycle s’est achevé. Après une première partie endiablée où se croisent et disparaissent des personnages dont chacun, chacune, comme au cirque, apporte son propre espace, sous le regard de la maîtresse de cérémonie, jouée par Claire Sermonne, dame loyale en robe longue et collerette, nous entrons, après l’entracte, dans une seconde partie plus intime, où les adresses au «Seigneur public» sont plus fréquentes, où la merveilleuse performance de Sylvain Levitte en Romancier infini surprend, intrigue, déroute, ravit.
Dans un rythme moins échevelé que celui qu’il arborait en 2023, le comédien ménage des pauses, des clins d’œils. Pour la dernière, un vide est bien là, celui de l’auteur-metteur en scène, homme merveilleux de surcroît, Valère Novarina, disparu en janvier 2026 (lire mon hommage dans LOKKO), son absence est là, dans les lèvres tremblantes des acteurs qui saluent à la fin, elle est là dans le jeu intime, intense de la seconde partie du spectacle, elle est là dans les regards, dans les silences -infimes- qui n’existaient pas au moment de la création, elle est là, dans le vertige de ce jeu comique, incessant de trompe-la-mort, avec les entrées et sorties du Mort Récidiviste, ce jeu avec la mort qui était le sien, qui est aussi celui du théâtre.
Lydie Parisse est écrivaine de théâtre et metteuse en scène pour la compagnie Via Negativa qu’elle co-dirige. Elle est maîtresse de conférences à l’université de Toulouse 2. En savoir +, ici.
Photos Tuong-Vi Nguyen.