A Montpellier Danse : les corps gardiens de la mémoire de l’Agora

En ouverture du 46ème festival de danse de Montpellier, les 20 et 21 juin : une visite guidée de l’Agora de la danse réunissant tous les chorégraphes qui l’ont habitée, tous présents, Mathilde Monnier, Christian Rizzo, Hofesh Schechter et Jann Gallois, sauf son fondateur Dominique Bagouet, disparu, dont des interprètes d’origine ont repris une pièce, 40 ans après. Une passionnante séquence d’archive vivante de ce haut-lieu de la danse.

«Le projet c‘est le lieu» avait indiqué Dominique Hervieu en conférence de presse. «On aurait pu faire une grande ouverture mais c’est une toute autre aventure à cause des imaginaires déjà présents». Pas de grand défilé comme à la Biennale de Lyon, que Dominique Hervieu a dirigée, tout juste un rendez-vous de danse amateure, en pré-ouverture, mais rien de comparable.

Histoires de danse proposait une visite guidée en 4 groupes, en mode Tour opéra chorégraphique, dans 7 lieux différents -cour, galeries, studios- de ce lieu considérable de la mémoire de Montpellier : l’Agora, ancien couvent, ancienne prison. Lors de récente visite insolite LOKKO, une participante avait rappelé que sa grand-mère y avait été emprisonnée en tant que « faiseuse d’ange ».

Presque l’opposé de la folle parade lyonnaise puisque le programme impliquait une petite jauge de 250 personnes par représentation, dont beaucoup de professionnels parisiens, artistes et journalistes auxquels a été servi un cocktail sur la scène même du théâtre de plein air, en fin de soirée. Les grands rendez-vous publics étant réservés à la fin du festival, qui envoie du lourd (la présentation du festival, ici).

Quand on fréquente le milieu culturel, on sait le nombre de successions mesquines, de partants qui épuisent les budgets de leur fin de mandat et d’arrivants en rupture de style, pressés d’enterrer le passé. De ce point de vue, nos nouveaux mousquetaires de la danse -la joyeuse Dominique Hervieu, queue de cheval de rigueur, et simplicité déroutante, avec à ses côtés le très smart et solide gestionnaire Pierre Martinez, la star discrète qu’est Hofesh Schechter et la douce et douée Jann Gallois- composent un quatuor rafraîchissant.

Mais ont-ils le choix dans cette maison qui abrite tant de fantômes ? A commencer par Merce Cunningham dont des cendres ont été dispersées dans la cour centrale en 2010 quelque part sur son sable.

La visite faisait voyager à travers des extraits des œuvres de tous les directeurs du Centre chorégraphique national qui s’y sont succédé : le fondateur Dominique Bagouet dont les toujours magnifiques danseurs d’origine ont repris le mythique Saut de l’ange, créée en 1987 ! Puis Mathilde Monnier qui a suivi avec son Soapéra : trois danseurs évoluant dans de la mousse de savon, fabuleuse complice du mouvement. Ensuite les surnaturels costumes dansants dans le noir de Christian Rizzo, un extrait de In the Brain, par la compagnie Junior d’Hofesh Schechter, programmée les 24 et 25 juin et championne à l’applaudimètre, et Jann Gallois dans un solo inspiré qui a fait forte impression en ouverture de la déambulation (photo). Entre la danse des années 80, le raffinement baroque de Bagouet, et la jeunesse tribale et épileptique de Schechter : presque un demi-siècle. Et à la fin de la soirée, deux très jeunes danseurs du Conservatoire en promesse d’avenir.

C’est une histoire de corps qui se souviennent, comme l’a montré la très jolie conférence dansée de Fabrice Ramalingom (ci-dessus) évoquant son travail avec l’américaine Trisha Brown devant un dessin qu’elle avait offert à Jean-Paul Montanari, directeur disparu en 2025 du festival, aujourd’hui fusionné avec le centre chorégraphique.

De la mémoire vivante, des pages feuilletées d’histoire en mouvement, qui a raconté comme cela n’avait jamais été fait une mémoire des corps indéfectiblement liée à l’Agora elle-même. «Je suis un enfant de la cour» a confié le franco-burkinabé Salia Sanou, désormais directeur du CCN de Nantes, dans une évocation en images de son travail avec de jeunes camerounais.  

Ce n’est pas n’importe quelle expérience de sentir la mémoire des corps qui ont traversé l’Agora. Des corps qui ont laissé des traces dans les espaces qu’ils ont habité, les lieux conservant, d’une certaine manière, l’empreinte de leurs présences.

Les gestes répétés, travaillés, les émotions vécues semblent s’être déposés dans ses murs, ses sols et son atmosphère. Les corps produisant le lieu autant qu’ils sont produits par lui.

En interprétant des extraits du répertoire musical des pièces montrées à l’Agora depuis tout ce temps, le compositeur BabX a bien pointé, de son côté, «l’angle mort» des musiques de danse, mal répertoriées. «Un travail de musicologie» s’engage.

Souhaitant qu’une si formidable proposition trouve aussi des prolongements.

Photos © Laurent Philippe

 

 

Ici, le reportage de Culture First.

 

 

 

 

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