Ce 23 juin 2026, il entre au Panthéon. Père de l’histoire des mentalités, résistant fusillé par la Gestapo en juin 1944 : Marc Bloch est surtout un adversaire du nationalisme fermé et du «roman national». D’ailleurs, sa famille a exigé que l’extrême-droite ne soit pas invitée à la cérémonie. Chassé de l’université de Strasbourg par les lois antisémites de Vichy, il s’est réfugié à Montpellier entre 1941 et 1942.
La décision de panthéoniser ce grand historien ne date pas de Macron. Dès 2006, sa panthéonisation avait été envisagée, sans aboutir, notamment du fait de la concurrence symbolique avec Alfred Dreyfus. Depuis le mythique Jean Moulin, jusqu’à l’entrée de Missak Manouchian en 2024, elle s’inscrit dans cette continuité de valorisation des résistants mais Marc Bloch était aussi un adversaire du nationalisme fermé et du «roman national».

L’étrange défaite : la charge des élites
Le fait d’armes de cet intellectuel-soldat : L’Étrange Défaite est un texte unique dans son œuvre. Rédigé à la première personne durant l’été 1940, juste après la débâcle française, il mêle témoignage direct et analyse historique. Officier de réserve sur le front, Bloch cherche moins à dénoncer qu’à comprendre les causes profondes de l’effondrement. Selon lui, la défaite révèle avant tout l’incapacité des élites politiques, administratives et militaires à penser un monde en mutation. Bloch y conserve la posture de l’historien jusque dans le désastre.
Le livre a souvent fait l’objet de récupérations politiques, parfois contradictoires, ce qui témoigne de sa force mais aussi de son ambiguïté apparente. Dès sa publication en 1946, il est compris comme une critique sévère des élites françaises. À partir des années 1990, puis lors de crises plus récentes -référendum de 2005, mouvement des Gilets jaunes, pandémie de Covid-19 ou débats sur le déclin français, les références à Bloch se multiplient. Chacun semble retrouver dans son diagnostic une confirmation de ses propres analyses. En particulier la droite souverainiste.

Pas d’extrême droite à la cérémonie
Pour parer à toute récupération, sa famille a d’ailleurs mis en garde Emmanuel Macron : « Nous rappelons que l’œuvre de ce patriote convaincu est profondément anti-nationaliste, construite contre le roman national et la réduction de l’histoire française aux frontières nationales. Cet engagement se concrétisa jusque dans la mort. En ce sens, il nous paraît essentiel que l’extrême-droite, dans toutes ses formes, soit exclue de toute participation à la cérémonie ».
Marc Bloch, c’est aussi un pionnier de l’histoire. Avec Lucien Febvre, il fonde en 1929 la revue Annales d’histoire économique et sociale, qui ouvre une profonde transformation de la discipline. L’histoire ne se limite plus aux événements politiques ou militaires : elle s’intéresse aux structures sociales, aux économies, aux mentalités collectives. L’objet historique s’élargit aux conditions concrètes de la vie des sociétés.
Pionnier de l’histoire
Dans Les Rois thaumaturges, il étudie la croyance au pouvoir guérisseur des souverains. Dans La Société féodale, il met au jour les logiques profondes d’un ordre social médiéval. L’historien se fait analyste des systèmes de représentations autant que des faits établis.
Cette évolution est inséparable de son expérience de la Première Guerre mondiale. Bloch est confronté à la violence industrielle du conflit, mais aussi à la circulation des rumeurs et des perceptions. Il en tire une conviction durable : les faits ne suffisent jamais à eux seuls à rendre compte des comportements humains. Les croyances, les imaginaires et les interprétations doivent être intégrés à l’analyse historique.
Juif en face d’un antisémite
Cette lucidité s’étend à sa propre identité. Juif non pratiquant, il refuse toute essentialisation comme toute indifférence. Dans L’Étrange Défaite, il écrit : «Je suis Juif, sinon par la religion, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte.» Et précise ailleurs une ligne de conduite devenue emblématique : «Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite.» La phrase est célèbre. L’identité, chez Bloch, n’est ni un principe explicatif ni un marqueur militant, mais une donnée située, mobilisée uniquement lorsque la violence l’impose.
En entrant au Panthéon, Marc Bloch est ainsi consacré comme une figure de vigilance intellectuelle. Son œuvre rappelle que l’histoire n’est pas un savoir figé, mais une discipline critique, attentive aux transformations du monde et aux illusions qu’il produit sur lui-même.
À Montpellier, les traces de Marc Bloch
Marc Bloch a vécu à Montpellier en 1941 et 1942, au 5 rue Sainte-Croix, dans un appartement donnant sur la place de la Canourgue. Un parvis de l’université Paul Valéry porte son nom depuis novembre 2024.
« Marc Boch et ses proches ont été heureux à Montpellier » a raconté sa petite-fille Suzette. Pourtant l’histoire de Marc Bloch à Montpellier s’inscrit dans les années les plus sombres de l’Occupation. Révoqué de l’université de Strasbourg par les lois antisémites du régime de Vichy, l’historien obtient au printemps 1941 un poste à la faculté des lettres de Montpellier. Il s’installe alors avec sa famille au 5 rue Sainte-Croix, où les Bloch tentent de préserver une vie intellectuelle malgré les persécutions croissantes.
L’université montpelliéraine le persécute
Son arrivée à l’université est loin d’être chaleureuse. Le doyen Augustin Fliche, proche des idées pétainistes, lui manifeste une hostilité constante, allant jusqu’à lui restreindre l’accès à certains moyens de travail. Une période peu glorieuse du monde universitaire montpelliérain.
Bloch poursuit pourtant ses activités d’enseignement et participe aux réflexions clandestines du Comité général d’études animé par Jean Moulin. Aux côtés notamment de Pierre-Henri Teitgen et de René Courtin, il contribue aux Cahiers politiques, destinés à préparer le rétablissement des institutions républicaines après la Libération.
Montpellier devient également un lieu d’engagement pour ses enfants. Louis et Étienne Bloch rejoignent très tôt les réseaux de Résistance qui se développent autour du mouvement Combat. Étudiant au lycée de garçons de la ville, l’actuel musée Fabre, Louis est rapidement repéré par la police pour sa participation à des distributions de tracts clandestins. Étienne fréquente quant à lui la faculté de droit, alors l’un des foyers intellectuels de la Résistance montpelliéraine.
Le 5 rue Sainte-Croix, lieu de résistance
L’appartement familial de la rue Sainte-Croix devient un lieu discret mais actif de rencontres et d’échanges. Résistants, étudiants et militants y trouvent parfois refuge. Le 24 avril 1942, après avoir participé à l’attentat contre le local du Groupe Collaboration, rue du Palais, Louis Bloch vient s’y cacher avec l’un de ses compagnons.
L’invasion de la zone libre par les troupes allemandes, en novembre 1942, met fin à cette parenthèse montpelliéraine. La famille quitte précipitamment la ville pour la Creuse. Avant leur départ, plusieurs des fils de Marc Bloch empruntent des filières d’évasion organisées depuis Montpellier pour rejoindre l’Espagne puis les forces de la France libre.
Marc Bloch choisit de poursuivre le combat sur le territoire français. Revenu dans la clandestinité, il rejoint les réseaux de Résistance de la région lyonnaise. Arrêté par la Gestapo en mars 1944, torturé puis fusillé le 16 juin suivant, il laisse à Montpellier le souvenir d’un intellectuel qui, face à la persécution et à l’Occupation, a fait le choix de l’engagement.