La douce puissance de Jann Gallois

Jann Gallois, 38 ans, est co-directrice de l’Agora-Cité internationale de la danse. Les 25 et 26 juin, elle présente Imminentes, danse de la sororité à Montpellier Danse. Ainsi qu’ In Situ pour l’espace public et une Leçon de danse. Portrait d’une danseuse d’exception, chorégraphe au parcours fulgurant venue du hip hop, dont la dimension spirituelle est devenue une signature.

Elle tient sans broncher une authentique posture de yoga pendant plus d’une heure, parle en langage inclusif complet en disant «danseureuses» et «co-directeurices». Elle a un regard plein d’enfance, mais un parcours fulgurant : Jann Gallois a été la première image du festival. Elle a ouvert Histoires de danse par un solo original, nourri d’Orient, sur la scène du théâtre de plein air, qui a marqué (photo à la UNE). «C’est une très grande danseuse» confie, admirative, Brigitte Lefèvre, l’ancienne directrice de la danse de l’Opéra de Paris qui a croisé sa route.

Déjà, pourquoi ce prénom dégenré ? Ce Jann sans e ? «Un caprice de petite fille. Pour moi, les E ne servaient à rien car on ne les prononçait pas. Je les ai enlevés. Pour dire aussi mon énergie masculine, car j’étais un peu garçon manqué» confie-t-elle à LOKKO.

Elle raconte avoir eu le coup de foudre, à l’âge de 15 ans, pour le hip hop en tombant sur un groupe de danseurs au Forum des Halles à Paris. Fille de Pascal Gallois, ancien soliste de l’Ensemble intercontemporain de Pierre Boulez, elle joue alors du basson, violon, piano et cor. A fait dix ans de conservatoire et des études de maths et physique. Mais le hip hop va pulvériser les projections familiales. Les «dieux et déesses», la «folie du hip hop» changer le cours de sa vie.

La jeune danseuse parisienne autodidacte -qui ne fera aucune école par la suite- est repérée assez vite. Olivier Meyer, l’influent directeur du festival Suresnes Cités Danse craque pour elle et l’engage en 2009 pour le duo Roméos et Juliettes de Sébastien Lefrançois, puis ne cessera de l’inviter pendant 20 ans. «Il n’y a pas beaucoup d’artistes que j’ai engagés aussi souvent qu’elle» raconte son découvreur. «L’enfant de Suresnes» est vite repérée par d’autres, notamment Angelin Preljocaj qui lui apprend à «chorégraphier la place des corps au détail près» selon les mots de Jann Gallois.

Elle fonce, explore, s’aventure vers des sujets durs comme dans Diagnostic F20.9 (2015), du nom scientifique de la schizophrénie (photo). Elle appelle sa Compagnie Burn-out. Un nom qui intrigue, sur lequel on l’interroge souvent. «Comment se reconstruire après le Jour J de l’effondrement, retranscrire par le corps les étapes de la guérison» est devenu d’ailleurs un projet de documentaire.

Quand Dominique Hervieu voit Compact au festival d’Avignon (photo), un des plus fascinants duos de l’histoire de la danse où Jann Gallois et Rafael Smadja sont imbriqués, encastrés dans un corps à corps en mouvement continu, c’est le «coup de foudre» pour «tant d’intelligence dans l’invention». Elle lui propose d’être artiste associée dans la foulée de la Maison de la danse de Lyon (2018-2019).

En 2019, à 30 ans, elle devient artiste associée au Théâtre national de Chaillot, un lieu-phare de la danse contemporaine en France dirigé par Didier Deschamps, qui a été «frappé par l’originalité de son travail. Une artiste en recherche constante, qui surprend toujours».

En 2025, elle intègre la direction de l’Agora-Cité internationale de la danse au terme d’un appel à candidatures qui a vu triompher le quatuor composé de Dominique Hervieu, Pierre Martinez, Hofesh Schechter et elle-même. Quand Dominique Hervieu lui propose de la rejoindre pour postuler, elle dit oui au bout de peu de jours. «Mon instinct me disait d’y aller. Je ne me suis pas trompée». Elle s’est installée récemment dans un appartement de l’écusson tout près de l’Agora.

Comme chorégraphe, lui est attachée l’étiquette hip hop, alors que son parcours a pris des chemins de traverse audacieux privilégiant les corps à corps, les corps à cœurs puis les collectifs intenses dans des registres aussi divers que possible. « Ce qui m’intéresse est ce qui me déplace ».

Le public montpelliérain la découvre pour la première fois en 2021 avec Ineffable dans un étonnant yoga des mains, fusionnant avec la technique hip hop du «tutting», la danse des doigts (photo).

En juillet 2022, elle présente Just your shadow au festival d’Avignon : fruit d’une incursion dans les arts visuels avec le célèbre duo Adrien M & Claire B. La même année, c’est Imperfecto (ci-dessous) avec le virtuose andalou de flamenco David Coria. «Une des meilleures rencontres en termes de commande. Il y a tellement de familiarité avec le hip hop, danse de soliste, une danse de rue aussi, populaire et explosive» commente-t-elle.

A Toulouse, en mars dernier, elle détourne, pour le Ballet du capitole, le tragique pesant du Lac des cygnes en farandole amoureuse. Ce 1er juillet à Montpellier Danse, c’est encore un autre registre avec In Situ, pièce de 2023 pour 4 interprètes. La première pièce de son répertoire pour l’espace public. Quasiment cette fois, un art du clown, toute une poétique de la maladresse. Des corps qui s’effondrent, d’autres qui viennent à la rescousse.

Que lui reste-t-il du hip hop ? «Tout et rien ! Mon énergie, ma technique 100% hip hop, le plaisir du partage, la physicalité au plateau. Mais mes pièces sont contemporaines. On ne peut plus dire depuis longtemps que je suis une chorégraphe hip hop. C’est là d’où je viens mais ce n’est pas là ou je vais».

«Jann est complexe» analyse Dominique Hervieu, qui fut leader dans la candidature de direction à l’Agora. «Elle a une sensibilité mais elle aime aussi les contraintes. Elle est tenace. Lors des auditions que nous faisons passer à l’Agora, elle a un regard très incisif».

La découverte du bouddhisme tibétain, -«ce que je cherchais depuis longtemps»-, désormais source vive de sa création a amplifié la signature spirituelle jusque-là sous-jacente chez cette grande lectrice de livres de philosophie.

Samsara (2019) renvoie au concept bouddhiste du cycle des renaissances et des souffrances dans lequel les êtres demeurent tant qu’ils n’ont pas atteint l’éveil spirituel. Sept danseurs sont reliés entre eux par une immense chaîne de cordes tressées pesant plusieurs dizaines de kilos, tout mouvement individuel affectant immédiatement le groupe (photo).

«Cette approche n’est pas une posture chez Jann », confie Didier Deschamps. « Cela se sent dans le travail. Je n’ai jamais eu le moindre conflit avec elle ». «Les valeurs de sa vie transposées dans la danse, c’est assez rare à ce point-là de sincérité et de cohérence» confirme Dominique Hervieu. «C’est une guerrière de la beauté, ajoute Olivier Meyer, «qui a développé une vie intérieure d’une intensité rare chez les artistes».

Pour Jann Gallois, « c’est le cœur qui peut changer le monde. Que peut dire l’artiste dans un monde violent comme le nôtre ? Nous avons la possibilité et peut-être la responsabilité d’éveiller les esprits. J’aimerais apporter un peu de lumière ». 

Force du collectif, sororité, spiritualité, bienveillance sont les proclamations dansées de Imminentes (photo), présentée à Montpellier Danse. Une danse de groupe féministe inspirée de Puissance de la douceur de la philosophe Anne Dufourmantelle «où les danseuses ne se lâchent pas ni en contact ni en écoute». Une pièce de la maturité où elle développe cet oxymore de «douce puissance».

 

Imminentes, les 25 et 26 juin à 22h au théâtre de l’Agora.

Jann Gallois donne une Leçon de danse, ce vendredi 26 juin à 10h, esplanade Charles de Gaulle.

In Situ sera présenté le 1er juillet à 11h, place Max Rouquette et à 19h au Parvis Kiosque Bosc, sur l’Esplanade Charles-de-Gaulle.

En savoir +, ici

 

Photos ©Laurent Philippe, Anne Sylvie Bonnet, Agathe Poupeney, Laurent Paillier, Nathalie-Sternalski, Duy Tran, Agathe Poupeney, Pascale-Cholette.

S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Articles les plus lus

0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x