Luce Lebart : «Je veux montrer autant la pépite inconnue que l’icône de la photographie »

Entretien avec la nouvelle directrice artistique du Pavillon populaire sur sa première exposition Premières fois / premières photos : des images pionnières du 19ème siècle, aux premières photos des stars comme Bernard Plossu, Edouard Boubat, Henri Cartier-Bresson, et Martin Parr. 50 photographes, 200 photographies. Du 1er juillet au 1er novembre.

Luce Lebart n’arrive pas de la Lune. Elle a vécu à Montpellier, il y a près de vingt ans. «J’ai aimé cette ville et je l’aime toujours. J’ai été frappée par les métamorphoses architecturales, et aussi, je l’avais oublié, la façon dont la lumière touche les façades, les transforme et le passage de l’ombre à la lumière.» (1)  

De 2007 à 2010, elle a travaillé aux archives départementales de l’Hérault, en charge des «fonds figurés» : dessins, cartes, plans, gravures, cartes postales et, bien sûr, photos. «J’y ai appris une méthode et une approche, une déontologie de la photographie. Aux archives, il y a quelque chose qui m’a énormément marquée, qui irrigue toujours toute mon approche des images : on y traite de la même façon toutes les photographies, tous les documents. L’histoire de la photo s’est construite comme ça.»

LOKKO : quand et comment est né votre intérêt pour la photo ?

LUCE LEBART : Enfant, dans une grande malle où étaient rassemblées des photos de famille. Puis, lycéenne, dans les expositions à la FNAC, à Paris. A l’époque, il n’y avait pas d’autre lieu, comme, aujourd’hui, la Maison européenne la photo, à Paris, ou le Pavillon populaire à Montpellier. Je me suis toujours intéressée aux images, à la photographie, aux photographes, et comment les partager, par l’écrit, la médiation, les relations avec les publics.

Quel goût pour la découverte vous anime ?

J’ai un intérêt particulier pour les photographies pas forcément produites dans un contexte artistique, donc scientifique, documentaire, familial. Je m’intéresse beaucoup à tout ce qui est rapport avec la nature, le paysage et aussi, évidemment, l’archive. Je suis aussi de près la photo contemporaine aussi, en lien avec le passé.

Directrice artistique indépendante, vous intervenez à Montpellier avec un double acquis : le commissariat d’expositions internationales, telles les Rencontres photographiques d’Arles ou le Mois de la photo, à Paris, et plusieurs livres de référence, dont Les grands photographes du XXe siècle et Une histoire mondiale des femmes photographes que vous avez codirigée avec Marie Robert, conservatrice en chef au musée d’Orsay.

Nous avions invité 150 autrices du monde entier à écrire sur 300 photographes femmes, des débuts de la photo à nos jours.  Elles étaient absentes. C’est ça, exactement : absentes. Les histoires de la photo commencent toujours par les grands maîtres. Pas par les «grandes maîtresses».

En quoi votre programmation d’expositions au Pavillon populaire va-t-elle être nourrie de votre expérience ?

D’abord, par l’appui sur tout un réseau pour favoriser des prêts d’œuvres, des circulations des expositions et pour mettre en place des collaborations à l’échelle internationale. Ainsi, cet été, notre exposition Premières fois / premières photos est labellisée «Grand Arles Express», le déploiement des Rencontres d’Arles, de Montpellier à Marseille. C’est une grande première, à même, je l’espère, d’attirer au Pavillon populaire des visiteurs venus d’Outre-Rhône.

Quels seront les grands axes de votre future programmation au Pavillon populaire ?

Bien sûr, m’inscrire dans le prolongement du travail, d’abord de Roland Laboye, puis de Gilles Mora et continuer à faire rayonner un lieu dont il faut mesurer les qualités exceptionnelles en France : entièrement dévolu à la photo, gratuit et de forte fréquentation, 600 à 700 personnes par jour pour l’exposition Raymond Depardon. Je programmerai une alternance d’expositions à la fois thématiques et collectives et d’expositions monographiques. Dans la lignée de Gilles Mora, les expositions seront érudites, mais toujours accessibles. Je veux susciter des découvertes en montrant autant la pépite inconnue que l’icône.

La première exposition que vous avez conçue est une rétrospective, dénommée Premières fois / premières photos et présentée du 1er juillet au 1er novembre.

Dans le contexte du bicentenaire de la photo, c’est une exposition d’histoire de la photo, avec un angle original, l’image première. C’est un voyage ludique et savant à travers de grandes et petites innovations, des «premières fois» d’ordre technique, esthétique, scientifique et sociétal, depuis les premiers essais des pionniers et pionnières, en passant par les premières photographies transmises à distance, le premier livre de photographie… ainsi que, entre autres, les clichés du premier jour d’école.

Un espace est dédié aux premiers clichés de grands photographes, Bernard Plossu, Edouard Boubat, Henri Cartier-Bresson, Vinca Petersen et Martin Parr. Il s’agit de pièces de la collection de la styliste Agnès B qui, dans les années 80, avait demandé à des photographes européens de lui envoyer leur première photo.

D’autres approches sont proposées comme des photos à la «une» de quotidiens, consacrée à des photographes, et une plongée dans l’univers primordial, avec des images de naissance d’étoiles. Des œuvres d’artistes contemporains ouvrent des perspectives, notamment Photography is, de Mishka Hennet, réalisée à partir de résultats de moteurs de recherche sur internet.

Donc, en tout plus de 50 photographes et 200 photographies, des incunables de la photographie, tel que le premier daguerréotype de Daguerre, des images pionnières de Niepce de 1826 et 1827, ainsi que des œuvres de photographes du XXe et du XXI e siècles.

Y a-t-il d’autres éléments que vous soulignez ?

L’exposition montre à quel point la photo du XIXe est innovante. C’est la jeunesse de la photographie. Les premiers photographes opèrent un moment où tout est possible, tous les supports, toutes les substances, toutes les techniques. Ils inventent des méthodes qui résonnent avec aujourd’hui, par exemple, la photo par pigeon voyageur, la photo par cerf-volant. Ça résonne avec les drones.

Autre chose : pour la «première fois», aussi, un parcours est proposé aux familles, avec un jeu de piste destiné à faire permettre à tous de découvrir l’histoire de la photographie de manière divertissante.

Donnez-nous un aperçu de l’exposition suivante.

Virginie Chardin, historienne de la photographie, en est la commissaire. Sous le titre Ombres et lumières, cette rétrospective inédite sera consacrée à Lucien Hervé, grand maître de la photographie du XX e siècle. Durant l’hiver 2026-2027, l’exposition, à la croisée de la photographie, de l’art et de l’architecture, traitera des relations de l’être humain à ses propres constructions, en écho aux réflexions contemporaines sur le futur des villes et, aussi, aux réalisations urbanistiques de Montpellier.

Autre vue sur l’avenir : peut-être une initiative à Montpellier dans le domaine de la photo. En mars dernier, interrogé par LOKKO, Michaël Delafosse, depuis réélu maire, avait déclaré : «J’aimerais qu’il y ait annuellement une commande photographique sur Montpellier, sur les Montpelliérains, pour qu’un artiste ou un collectif travaille sur un thème, la lumière, l’architecture, par exemple.» Qu’en pensez-vous ?

Cette idée combine trois points positifs. D’abord la commande : la France a été un des premiers pays, en 1851, à passer une commande publique à des photographes. Puis la volonté de donner, sur un territoire, la parole à des photographes auteurs et, enfin, l’annualité de la démarche. Elle permettrait d’activer la création et de la lier à l’atmosphère, à la vie de la ville, à ses transformations très douces, mais spectaculaires. Elle pourrait être fructueuse et susciter le lancement d’un fonds, des expositions.

 

Des extraits de ce entretien sont tirés des propos de Luce Lebart dans mon émission « Racontez-nous votre Montpellier » sur Divergence FM.


 

Photo Luce Lebart © photo Chau Cuong Lê

A la UNE : Cyprien Tessié du Motay et Charles-Raphaël Maréchal, phototypie – Portrait de femme, 1866.

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