Alain Damasio : « La Horde parle d’une génération qui tente de sauver sa peau »

Pour La Horde, à la tête du Ballet national de Marseille depuis 2019, Alain Damasio est un « maître à penser ». Il a donné son nom au collectif, inspiré de son roman-phare La Horde du Contrevent. Le plus grand écrivain de science-fiction français est désormais associé au travail de ce jeune collectif marseillais dans le vent, fondé par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, et Arthur Harel. Une collaboration sans équivalent dans le champ chorégraphique français. Dans une rencontre publique organisée par Montpellier Danse, Alain Damasio a expliqué son rôle de « regard extérieur » pour « Après moi le déluge », présentée les 30 juin et 1er juillet à l’Opéra-Berlioz.

LOKKO : Votre univers a inspiré le collectif jusqu’à leur nom-même. A Montpellier Danse, nous avons pu voir votre deuxième collaboration après Room With the View. Une première, d’ailleurs, pour la Horde qui ne s’était jamais produit à Montpellier. On vous a vu sur la scène au moment des saluts. Qu’en avez-vous pensé ?

ALAIN DAMASIO : C’est difficile de commenter un spectacle dans lequel tu es partie prenante. Ils ont fait appel à moi en tant que «regard extérieur». C’est d’abord un honneur d’être considéré comme crédible pour accompagner une création. J’ai été là depuis le tout début, la première réflexion sur la scénographie, sur le sens du spectacle, sur ce qu’on ce qu’on voulait voir porter sur scène. Et ensuite, je suis intervenu à différentes étapes sans imposer évidemment quoi que ce soit. En suscitant des pistes, des solutions soit scéniques, soit en termes de valeurs sur le spectacle.

C’est encore un work in progress. Un spectacle n’est jamais complètement abouti. Ils vont continuer à travailler, à améliorer des scènes. J’ai bien retrouvé la puissance, l’énergie et surtout le sens que j’espérais voir dans cette pièce et notamment tout le travail autour du monstre.

On y voit toute une jeunesse qui a l’air un peu désarticulée, atteinte, étrange mais vivante dans un premier temps, puis une séquence post-apocalyptique qui débouche sur la révolte avec des rapports de domination explicite, un duo homme/femme rugueux. Le tableau final montre une « renaturation» – un thème classique de la littérature de l’imaginaire-, avec un danseur qui a un bras d’éléphant. C’est très ouvert au sens.

Le titre le dit bien. Cela parle d’une génération à qui on dit «le réchauffement va être massif». On parle même d’un retournement du Golfstream sur la Bretagne dès 2040. Le Rassemblement national va certainement prendre le pouvoir en France. Le fascisme et le néofascisme sont de retour avec Trump, Netanyahou, Poutine, Javier Milei, Bolsonaro et cetera… Et, cerise sur le gâteau, l’IA va remplacer, selon les meilleures prévisions -celles du PDG d’Anthropic, Dario Amodei-, la moitié des cols blancs sous cinq ans.

Cette génération ne peut que se dire : «Après moi, le déluge», et tenter de sauver sa peau. Le spectacle s’est construit en réaction autour de la figure du monstre. Le monstre qui est en nous. Il est là, il active nos pulsions, notre libido fasciste, notre libido pornographique, notre libido d’agression. Il y a plein de choses qui agissent à l’intérieur de nos propres corps. Qu’est-ce qu’on fait de ces monstres ? Est-ce qu’on les métabolise ? Est-ce qu’on les transforme ? Est-ce qu’on les métamorphose ? Est-ce qu’on s’en débarrasse ? Est-ce qu’on les tue ? Est-ce qu’on crée des chimères ? Voilà pourquoi, il y a toutes ces scènes très étranges, très malaisantes qui sont à la fois harcelantes, agressives, torturantes, avec la scène du bassin que j’adore personnellement, et ses visages vieux sur des corps jeunes, cette espèce de transhumanisme, cette volonté de se prolonger.

Le message du dernier tableau ne paraît pas très explicite ? De quel futur est-il question ?

Ce dernier tableau est encore dans l’ambiguïté. Je trouve qu’on devrait le porter davantage vers l’utopie. Il évoque ce projet Colossal Biosciences de refabrication d’un mammouth avec ce qui a été récupéré de l’ADN de la bête. Il y a beaucoup de projets comme ça. Là, où il y a de l’ambiguïté dans cette fin, c’est qu’elle hésite entre deux avenirs, celui de cette hybridation, de ce clonage ou une forme de renouement avec le vivant, avec le monde animal, avec le monde végétal. C’est ce que j’essaie de faire dans mon École des vivants en montagne où on tente de réhabiliter cette culture du vivant. On y retrouve le lien à la rivière, aux forêts. La plupart des gens ne savent même pas reconnaître un seul oiseau. C’est ma conception de l’art aussi : l’idée qu’un livre, qu’un film, est un cadeau qu’on fait aux gens.

Un peu d’espoir éventuellement ?

Voilà. Je trouve que c’est notre vocation. Surtout à un moment où ils font fort pour nous plomber, nous attrister. Il y a un travail médiatique hallucinant sur la peur. On crée un horizon le plus noir possible pour que les gens ne réagissent. Comme le dit Spinoza, il n’y rien de plus facile à dominer que des gens qui sont tristes. La joie est une résistance en soi. La fin de la pièce ne porte pas assez ces valeurs-là, selon moi. Elle est trop flottante pour moi.

Je vais vous dire mon avis profond là-dessus. Pour moi, une œuvre d’art, c’est un transformateur d’énergie. Tu rentres dans un roman. Tu as -imaginons- une énergie moyenne, un peu plus molle. Tu ressors du livre avec une énergie beaucoup plus puissante, une envie de te battre, une envie de t’ouvrir, une envie de sortir. Pour moi, un spectacle de danse, c’est ça aussi. C’est ce que montre la première scène d’ouverture avec tous ces corps abîmés, serrés, torturés par des tensions. Moi, j’ai plein de d’amis qui ne peuvent plus lever le bras, qui somatisent à cause du boulot. Nos corps ne sont pas en forme, en vérité.

Les spectacles de la Horde, j’en sors toujours avec une pêche colossale. L’intensité des seize danseurs sur scène, est absolument dingue. Je leur ai dit, d’ailleurs : «Vous avez des danseurs tellement extraordinaires, qui sont sélectionnés internationalement. Des pépites Mais on ne voit pas de solos ». Ils m’ont écouté là-dessus. Ils ont produit trois solos en quatre jours. Ils ont une capacité à lâcher une énorme énergie, tout en restant structuré qui est folle.

Lors de la première, il y a eu énormément d’avis très différents. On peut dire que cette création a été clivante avec quelques sifflets entendus. Une consœur a parlé d’ «esthétique fascisante». Les jeunes paraissent avoir aimé globalement, davantage que les plus âgés. Une sorte de fracture générationnelle qui s’est manifestée au sujet de ce spectacle.

C’est l’énorme force de La Horde : elle va chercher les jeunes. C’est un sacré p***** d’enjeu d’aller chercher les jeunes aujourd’hui, de leur donner envie de franchir la porte d’un théâtre, d’un opéra, de leur donner envie d’aller voir des films au cinéma et je ne vous parle même pas de la lecture. Une troupe capable de mobiliser, toucher, cette jeunesse, déjà, pour moi, c’est un immense bon point.

Sur le fascisme, il s’agit pour moi d’un contresens. Le spectacle raconte, au contraire, une forme de de résistance au fascisme. Mais je sais que les contresens sont toujours possibles. La Horde du contrevent est adorée par l’extrême droite…

On va revenir sur votre rencontre. Tout part du compositeur de Room with a View -une pièce de référence de La Horde, qui a connu beaucoup de succès- qui a fait le lien.

Rone, je l’ai rencontré à 19 ans quand il était encore étudiant en école de cinéma au sujet d’un projet de film sur mon premier bouquin La zone du dehors.

Mais vous étiez déjà un auteur culte pour eux. Ils réfléchissaient en Damasio avant de vous rencontrer.

Je pense qu’ils ont été touchés par l’aspect extrêmement collectif de la Horde, avec ces vingt trois personnages qui remontent le vent jusqu’à sa source. Une polyphonie où chaque personnage s’exprime à la première personne. Eux, ont fait ce petit miracle de créer une hydre à trois têtes qui crée et trouve de façon très intelligente et très fluide. Ils ont une grande faculté à s’articuler. Trois cerveaux qui fonctionnent ensemble sans s’opposer, cela produit des solutions qui arrivent vite.

Arthur Harel a raconté qu’il a dû vous freiner un peu sur certaines idées. Tout est possible dans un roman un peu moins sur la scène, n’est-ce pas ?

Je n’ai pas proposé de solutions délirantes, non plus ! Mon travail, je le vois avant tout dans sa dimension axiologique (l’axiologie, étant la science des valeurs). On s’est demandé quelle valeur positive on voulait porter à travers le spectacle. Ils font appel à moi en tant qu’auteur de science-fiction, en sollicitant ma faculté à décrypter ce qui est en train de se passer, de réfléchir à l’état du monde, à l’état de de la société et sur ce qu’on peut en dire avec la danse. J’ai envoyé des textes, des notes, des réflexions, leur laissant un maximum de matériau mais sans rien imposer.

Jusqu’où intervenez-vous dans le processus de création ? Au niveau de la scénographie, également ?

Je peux réfléchir à des pistes de créativité sur les scènes particulières mais aussi sur la conduite narrative du spectacle, faire en sorte que la succession de tableaux ne produise pas un spectacle trop haché.  De sentir qu’on va quelque part.  

J’ai réfléchi avec eux sur cet espace souterrain qui fonctionne comme un inconscient social et sur les champs libidinaux qui nous traversent. Sur le fascisme qui mobilise nos pulsions les moins avouables dans un champ politique. Ce bassin est le lieu du soin mais aussi de la toxicité. Un mélange entre bien-être et toxicité qui est la balance intérieure de nos vies aussi. Ensuite, c’est la révolte, par le slam.

 Y a-t-il des personnages qui sont directement inspirés par les romans ?  

Je ne pense pas. Il s’agit plutôt d’une inspiration à partir de l’actualité. Ils ont fait travailler les danseurs sur la gestuelle de Trump. Vous avez vu Trump dansant pendant un meetings ? Ce qui se passe avec Trump, c’est ce que j’appelle une identification par catharsis. Vous vous identifiez à Trump parce qu’il purge votre libido, vos pulsions sexistes, vos pulsions racistes, vos pulsions de violence, vos pulsions sexuelles, tout ce que vous voulez. A travers lui, vous pouvez lâcher toutes ces pulsions et c’est pour ça que vous l’aimez.

Eux, parlent de vous comme «un maître à penser». Ces Millennials, nés entre 1985 et 1990, sont-ils les enfants de Damasio ?

Ils lisent, ils regardent, ils vont voir des films, ils vont voir des spectacles. Ils s’inspirent d’absolument tout. Ils ont une pensée personnelle forte. Ils n’ont certainement pas besoin de moi. Moi, je fais partie de leur compost. C’est juste que je viens amener un côté plus méta, plus philo, plus conceptuel, alors qu’eux vont être plus organiques à certains moments ou peut-être davantage dans la perception.

Sur quel point, peut-il y avoir des différences, des désaccords ?

Sur le fait qu’une fin de spectacle doit porter des valeurs !  Moi, je suis très bourrin là-dessus. J’assume ce manque de subtilité…

Marine Bruti dit que vous êtes «irréprochable», plus qu’eux en tout cas. C’est vrai que le gigantisme de ce spectacle, cette machinerie impressionnante, et son bilan carbone, est loin de vous qui n’avez toujours pas de smartphone par exemple.

Je ne suis pas du tout irréprochable, je vous rassure. Personne n’est d’irréprochable dans notre univers. On dépense tous une masse énergétique colossale. Ici, on m’a donné une carafe d’eau au lieu de l’éternelle bouteille plastique. C’est bien mais c’est dérisoire. Même si je viens en train, -moi j’ai juste un scooter-, même si on a fait ce beau lieu, dans les Alpes de Haute Provence, avec du maraîchage d’altitude, mes baskets sont fabriquées forcément au Vietnam ou au Bangladesh.

Pour ma part, je trouve La Horde irréprochable sur sa façon de travailler. La façon dont ils parlent aux danseurs, leur horizontalité dans les rapports humaines, tout en posant leur goût, leur vision artistique, est extraordinairement souple, fluide, respectueuse. Franchement, j’aimerais travailler comme ça. Même à l’École des vivants, on n‘a pas ce niveau là de respect, d’écoute de gentillesse, de bienveillance. Là-dessus, je prends une leçon. La Horde est un très beau modèle de fonctionnement collectif.

Vous écrivez et vous êtes sur scène de temps en temps. On l’a vu à la halle Tropisme avec le groupe Palo Alto, pour dire Les Furtifs. Comment vivez-vous cette échappée hors de la littérature ? Et pourquoi ne pas produire d’œuvres dramaturgiques autonomes ?

J’ai toujours ce fil rouge du texte, de l’écriture même si j’ai couvert de nombreux médias : des jeux vidéos, une pièce de théâtre pour Avignon. A chaque fois, ça part de l’écriture. C’est de l’écriture oralisée, dite, portée par la voix. J’aimerais bien chanter mais je ne sais pas…

Dans la scène, ce qui est fabuleux c’est le côté one shot, c’est ici et maintenant. Sur scène, la boucle d’énergie est immédiate. Tu envoies l’énergie, l’énergie revient. Cette immédiateté de la scène, c’est un plaisir. Quand tu écris, c’est très bizarre. Les Furtifs, j’ai mis quinze ans à le faire. Dont trois ans d’écriture pure, tout seul, isolé à la montagne. Tu écris, tu mets toute l’énergie du monde ensuite le livre sort et l’énergie te revient par petit bout lors des rencontres. Il y a un tel décalage entre l’écriture et la réception des lecteurs. La Horde, je l’ai sorti en 2004. Il y a encore des gens qui viennent me voir en me disant «c’est incroyable, ça a changé ma vie !».

Comment fait-on quand le réel accélère et rattrape les pires scénarios en tant qu’écrivain de l’anticipation ?

C’est notre énorme problème. Avant, on anticipait l’avenir, maintenant on lit juste le présent. Je suis un écrivain de SF à la vitesse du présent. Je travaille sur un livre sur l’IA avec Baptiste Morizot, un philosophe du vivant (ndlr, il sera titré Qui vivent). Nous sommes sidérés par la vitesse à laquelle changent les choses dans le champ de la création, dans le champ de la vidéo, du cinéma, de l’écriture etc. Au lieu de mettre dix ans, je pourrais pondre un livre en trois mois juste en promptant Claude, dans sa version payante, en demandant un style équivalent à Damasio après avoir rentré tout mes livres dans l’IA. C’est terrifiant ce niveau ! En France, quand tu dis ça, les gens te regardent bizarrement en pensant : «il exagère, Damasio, c’est bien un auteur de SF». On va vers un choc anthropologique majeur. Voilà encore un poids sur la nouvelle génération, encore une dalle de béton sur leur tête. C’est chaud.

Votre fille Aliocha a décidé de devenir danseuse après avoir vu La Horde.

Elle les a vu danser pour la première fois dans Room with a view. En sortant, elle m’a dit : « Papa, je veux danser« . Voilà, c’est ça l’énergie transformatrice ! Hier soir, elle était scotchée devant le spectacle. Elle m’a annoncé qu’elle souhaitait prendre huit à dix heures de cours de danse, l’année prochaine. Peut-être deviendra-t-elle chorégraphe ? En tout cas, la rencontre avec La Horde aura été un virage dans sa construction et c’est ce qu’on demande à l’art !

Propos recueillis lors de la rencontre avec Alain Damasio animée par Valérie Hernandez, le 1er juillet dans le cadre de Montpellier Danse. On peut relire un entretien accordé à LOKKO dans le cadre d’un LOKKO LIVE à la Comédie du Livre 2024.

Photos Laurent Philippe.

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