Une des plus prestigieuses librairies françaises ferme aujourd’hui, licenciant 54 salariés, 48 à Montpellier, 6 à Alès après sa mise en liquidation judiciaire. Derrière la crise sévère du secteur, la sanction de l’aventure hasardeuse de l’architecte et promoteur François Fontès. En coulisses, un scénario ultra confidentiel est à l’étude pour un éventuel sauvetage.
Une ambiance d’obsèques
«Il régnait ce matin une ambiance d’obsèques», a raconté à La Tribune Julien Domergue, salarié depuis seize ans chez Sauramps. Il y a évidemment un sentiment de gâchis, notamment à l’encontre de l’actionnaire qui, selon nous, n’a pas rempli toutes ses obligations, que ce soit en termes d’investissement financier, de prise de position, de libertés d’action.»
La charge est rude mais elle est à l’unisson de l’analyse de bien des observateurs dans ce dossier. Il y a la crise, terrible, que subit le secteur. La fermeture de plusieurs points de vente du réseau Nosoli, qui regroupe notamment le Furet du Nord et Decitre, et le placement en redressement judiciaire de Gibert sont les derniers événements d’une hécatombe graduée.
Qu’est-il arrivé au joyau de la librairie montpelliéraine qui fête ses 80 ans cette année ? La réponse ne se limite ni à la conjoncture du livre, ni à la seule concurrence du numérique. «Certaines librairies continuent de tenir : Ombres Blanches à Toulouse, Mollat à Bordeaux, ou encore La Géosphère, La Cavale et Le Grain des Mots à Montpellier» fait observer un professionnel montpelliérain.
Derrière la crise, un autre récit
L’enseigne avait déjà été placée en redressement judiciaire en 2017 quand on ne parlait pas encore du déclin radical du marché. À l’époque, plusieurs repreneurs s’étaient positionnés, la mariée étant encore belle. Le très professionnel Furet du Nord de Lille avait rêvé d’un Furet du Sud, mais en taillant dans les effectifs, l’ouverture d’une succursale à Odysseum ayant fragilisé l’enseigne.
Mais c’est finalement une solution «locale» qui s’était imposée : celle de François Fontès, avec sa société Amétis, le seul candidat qui n’était pas du métier, architecte montpelliérain aussi flamboyant qu’influent, appuyé par Jean-Marie Sevestre, le PDG historique de la librairie qui avait fait appel de la première décision du Tribunal de commerce de Montpellier en faveur du groupe lillois, et obtenu gain de cause. A l’époque, cela avait été perçu comme une victoire des salariés face aux ambitions nordistes.
François Fontès imagine alors un «Sauramps du futur», mêlant librairie, restauration, espaces événementiels et dispositifs numériques pour reconquérir la jeunesse de la ville. Prévu au Capoulié, rue Maguelone, le projet ne verra jamais le jour.
Très vite, les fragilités s’accumulent et fissurent le projet. En particulier un divorce très coûteux entre François Fontès et son associé, qui marque un tournant. Les directions successives peinent à imprimer.
De 21 à 8 millions de CA
Le chiffre d’affaires passe de 21,3 millions d’euros en 2021 à 8,56 millions en 2024. Dans le même temps, les pertes se creusent s’envolant à 4 millions d’euros.
Les effectifs sont réduits de plus de 90 salariés à environ 60. Face aux impayés, certains éditeurs finissent par suspendre les livraisons. L’offre se contracte, décrite en interne comme réduite “à peau de chagrin”. On est très loin des déjeuners avec les plus grands écrivains mondiaux, dont un inoubliable James Ellroy faisant le pitre à table, pour lesquels Montpellier était un point de passage incontournable.
Un loyer de 1,5 million d’euros
Une charge pèse de plus en plus lourd : le loyer annuel de 1,5 million d’euros. Soit 17,6 % du chiffre d’affaires actuel. « Une librairie ne peut pas supporter plus de 5% de son CA en loyer, commente un grand libraire français en commentaire privé à LOKKO. A 10% c’est mortel. A Odysseum, on était déjà à 12% donc Sauramps s’est ruiné ». Il est d’ailleurs très étrange qu’aucun lieu de repli n’ait jamais été trouvé malgré une offre de service de Michaël Delafosse et Carole Delga.
Très cher, le local du Triangle est pourtant un lieu très problématique. Infiltrations d’eau, accessibilité limitée pour les personnes à mobilité réduite, une véritable passoire thermique dans certaines zones.
L’érosion sera lente mais sûre. Depuis 2017, le réseau s’est progressivement réduit. Cinq sites existaient à la reprise par l’architecte-promoteur : Comédie, Odysseum, Polymômes, musée Fabre et Cévennes à Alès. Il ne reste plus que deux implantations : la Comédie à Montpellier et Sauramps Cévennes à Alès.
Une crise du dialogue
Un autre malaise traverse l’entreprise : celui du dialogue. Début juin, des salariés dénonçaient l’absence de communication directe avec l’actionnaire malgré leurs sollicitations répétées.
Le groupe Hugar dont Amétis est une filiale, évolue dans un secteur -l’immobilier- lui-même sous tension. Les rumeurs sont récurrentes sur la fragilité des affaires de François Fontès, ce qui ne l’empêche pas de porter à Montpellier Evanesens, un immeuble en forme de “forêt verticale”. Typique d’un imaginaire urbain défiant l’adversité économique. Et d’investir, selon ses dires, plus de 9 millions d’euros dans la librairie.
L’alternative David Lafarge
Déjà engagées avant le verdict du tribunal, des discussions ont lieu entre François Fontès et la Région, en chef de file, associant la Métropole de Montpellier, pour préserver une activité et une partie des équipes, même si, en coulisses, les pouvoirs publics et l’entrepreneur se renvoient la balle. Il serait question d’un « nouveau projet porté par David Lafarge, directeur général du groupe Sauramps, en lien avec l’actionnaire principal François Fontès », annonce un communiqué commun de la Métropole et la Région, « pour une offre de reprise », dans le cadre d‘ « un projet largement repensé et économiquement viable ».
Pour conjurer l’amère impression d’un irrésistible échec particulier et collectif, achevé en effondrement brutal.
Photo ActuaLitté, CC BY SA 4.0.
Il manque l’Opuscule dans vos librairies citées plus haut ! Librairie généraliste depuis 7 ans
Vraiment, quel dommage ! J’adorais rester des heures chez Sauramps pour voir tous les nouveaux livres qui étaient parus dans mes domaines de prédilection : les sciences et les arts !!!