A Avignon : « Maldoror » ou la banalité du mal

En ouverture du 80ème festival d’Avignon, ce 4 juillet, la pièce monstrueuse de Julien Gosselin plonge dans la banalité du mal après-guerre en tissant des liens entre les œuvres de Roberto Bolaño et Lautréamont, qui ont, chacun à leur manière, sondé la violence humaine. Un spectacle entre théâtre, cinéma et performance, brillant de lucidité.

En ce soir de première dans la Cour d’Honneur, le dispositif scénique de Julien Gosselin absorbe dès la première minute le public. Sur l’écran flottant au-dessus du plateau, dans une ambiance bleutée que l’on retrouvera par la suite, l’incipit des Chants de Maldoror apparaît comme avertissement : «Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant…»

Les derniers mots réapparaissent, encore, pour sceller le pacte narratif, remporter l’adhésion du lecteur assis, qui se souvient de l’introduction aux contes de fées, formalisée par ce célèbre «Il était une fois». Structuré, l’univers de Gosselin promet son lot de figures monstrueuses, décomplexées, s’exposant à ceux qu’elles prennent à parti. Un comédien harnaché descend par une trappe à l’avant-scène, suivi d’un caméraman qui permet de restituer en direct cette descente dans les fondations de ce qu’il y a de plus obscur.

Pour ce faire, le metteur en scène s’appuie sur Lautréamont pour le versant vertigineusement et esthétiquement sombre, tandis qu’il convoque l’écrivain chilien Roberto Bolaño -dix ans après son adaptation de 2666 au Festival d’Avignon-, pour le glaçant pastiche de la nostalgie nazie des figures fictives de La Littérature nazie en Amérique ou la banalisation du meurtre dans Étoile distante.

Ainsi, déboulent sur scène ces personnages exaltés par le souvenir du 3ème Reich, dont ils vantent le délice, l’ambiance, les perspectives avortées. Leurs logorrhées les enivrent, par un débit effréné, auquel le narcissisme le dispute à la grandiloquence. Ils sont parfois interrogés, sur un lit d’hôpital, aidés de respirateurs artificiels, voix altérées mais toujours vénéneuses. Certains hurlent à la gloire des fascismes européens, exhibent leur tatouage en forme de croix gammée ou chante en solo à la gloire du Duce.

En enchaînant les portraits de ces personnages fracassés par l’hybris, coulant de vieux jours dans l’Argentine où ils se sont dissimulés, Maldoror plonge dans la psyché d’un contingent tout à sa survie, prolongeant son existence par tous moyens possibles, là où la digité aurait pris congé.

Afin d’incarner cette course vers la démence, le travail d’orfèvre de la mise en scène et du jeu d’acteurs s’avèrent déterminant. Les modulations des voix sont à souligner dans ce que chacune amène à cette pièce monumentale, encyclopédique d’un rapport au mal s’exprimant par de multiples biais.

De savoureux passages ponctuent le parcours de ces intellectuels allègrement mondains du monde post 1945, dans des saynètes de frustrations amoureuses et autres espoirs déçus, soulignant que même les ordures sont capables d’afflictions et badinages. On les imagine un instant contemporains de Mengele, amoureux de sa servante Elza Gulpian, se baladant entre l’Argentine et le Brésil.

D’autres moments de Maldoror montrent des personnages refuser à cor et à cris l’évocation de leur passé nazi, dans une agitation dissociative quand d’autres s’endorment souriant, bercés par des réminiscences hitlériennes.

Dans une articulation de gros plans sur des dentitions riant à gorges déployées, filmés et diffusés en temps réel, Gosselin pratique une véritable étude de cas, autant qu’il raconte les propensions humaines au mal, épanouis dans les dictatures. La porosité entre les régimes fascistes européens noués dans les années 30 et leurs pendants en Amérique du sud après la 2ème Guerre Mondiale, disent la continuité et la circulation de la démesure mortifère.

Alors que le 4ème mur se rompt et que le public peut déambuler sur scène, observer de plus près et plonger aussi, la poésie se perpétue par la voix qui amène Baudelaire ou Mallarmé, persistants. Le Palais des Papes est englouti dans cette narration vertigineuse de plus de cinq heures, dont on ressort avec la certitude que les intellectuels ne résolvent rien, mais demeurent les témoins visibles de leur époque. La lucidité de Gosselin revêt quelque chose qui emprunte à l’histoire contemporaine et ses meilleurs pages quant à nos étranges défaites.

Maldoror, mise en scène de Julien Gosselin, cour d’honneur, les 8, 9, 10, 11, 12 juillet au Festival In d’Avignon. Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité du public. Niveaux sonores élevés. Durée 5h.

Photos © Christophe Raynaud de Lage.

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