Ancien responsable de la communication de la librairie Mollat à Bordeaux, David Lafarge (*) a été le 6ème et dernier directeur de Sauramps de l’époque de François Fontes (2017-2026). Depuis la liquidation judiciaire de la librairie, il a été chargé par la Région et la Métropole de Montpellier de préfigurer un nouveau projet. Une recherche de local en centre-ville a démarré pour une librairie plus modeste.
« On ne s’attendait pas à une telle émotion »
LOKKO : Votre sentiment depuis ce 3 juillet, de triste mémoire, jour de la liquidation de l’entreprise ?
DAVID LAFARGE : Beaucoup de tristesse de voir cette librairie disparaître. Pour certains des salariés, qui ont trente ans, ou plus, d’expérience dans la même entreprise, c’est évidemment un choc.
Il y a eu une vraie émotion à l’annonce de la liquidation de Sauramps. Comment l’avez-vous vécu ?
On ne s’attendait pas à une telle émotion, à ce que les posts sur les réseaux sociaux suscitent autant de commentaires. On est extrêmement touchés que l’écrasante majorité de ces commentaires soit très positive. Cela n’a pas toujours été le cas par le passé…
Vous êtes arrivé en 2024 dans l’entreprise, peut-être un peu trop tard ?
Le challenge était de sauver ce qui pouvait l’être. Je crois toujours que ça valait le coup d’essayer. Mais il y avait beaucoup de dettes accumulées.
« François Fontès était attaché au Triangle »
On parle beaucoup de ce loyer exorbitant de 1,5 million d’euros, représentant 17 % du CA, c’est-à-dire plus de 3 fois plus que ce que pouvait supporter une entreprise réalisant un chiffre d’affaires de 8 millions d’euros, pour 2024 (ndlr : derniers comptes rendus publics). Pourquoi et malgré l’appui des collectivités locales, n’a-t-on pas débouché sur ce déménagement qui avait un caractère d’urgence ?
Des pistes ont été étudiées mais François Fontès était attaché au Triangle. Il a continué à penser qu’il était le meilleur endroit pour faire une librairie.
Des tentatives de renégociation du loyer ont eu lieu ?
Bien sûr.
Elles n’ont pas abouti visiblement.
Non.
C’est pourtant une question centrale dans cette faillite retentissante avec des pertes de 5 millions d’euros.
Clairement, mais il y a aussi quand même un effet du marché. Le marché est à la baisse depuis le début de l’année de 6 % à peu près en France pour le secteur du livre en général. la concurrence des plateformes internet, la baisse de la lecture -la lecture sur papier en tout cas et la lecture de format long-, la concurrence des écrans en particulier via les réseaux sociaux qui est assez acharnée, tout cela se conjugue.
Quelle est la part de responsabilité qui revient à Sauramps ?
Plusieurs erreurs ont été faites au cours des années. Par exemple, la tentation, dans un marché en baisse, de limiter un peu plus chaque mois ou chaque trimestre les achats. Cela ne fait qu’accélérer une spirale. Nous aurions pu le surmonter mais il aurait fallu que des investissements soient faits au bon moment.
« Nommer des gens du métier est une bonne chose »
On a souvent parlé d’un problème de qualification des équipes dirigeantes. Cela a joué selon vous ?
J’ai été le sixième directeur. La personne juste avant moi a tenu neuf mois, et, avant elle, nos prédécesseurs venaient d’autres horizons. Nommer des gens du métier, qui savent de quoi ils parlent sur ce marché, c’est une bonne chose mais c’est peut-être arrivé un peu tard.
Quel est le sens de ce communiqué de la Métropole et de la Région, envoyé aux rédactions le 3 juillet en fin de journée, parlant d’un «nouveau projet porté par David Lafarge, directeur général du groupe en lien avec l’actionnaire principal François Fontès ?» Comment le comprendre ?
La Région et la Métropole vont me confier une lettre de mission pour préfigurer ce que pourrait être une recréation ou une renaissance d’une librairie Sauramps à Montpellier.
Sans reprendre, dans le cadre de la liquidation, ni les dettes, ni les contrats de travail.
On repartirait à zéro.
En gardant la marque ?
La Métropole et la Région comptent préserver la marque pour un futur porteur de projet et des nouveaux actionnaires pour la préserver d’éventuels fonds-vautour ou de personnes mal intentionnées.
A qui appartient-elle ?
Elle est dans le périmètre de la liquidation. C’est le liquidateur qui en est le maître. C’est avec lui que se fera la négociation.
Quel rôle pour François Fontès ? Il sort du jeu ?
François Fontès continue à manifester son attachement à Sauramps. Il est extrêmement peiné, à titre personnel, de la fin de cette aventure dans laquelle il a investi 8 millions d’euros, ce n’est pas rien. Il n’est pas opposé à participer à un nouveau projet. Mais, ne serait-ce que d’un point de vue strictement légal, après la liquidation de sa société, sa participation ne peut être que minoritaire.
« Un investissement de 3 à 4 millions d’euros »
Est-ce bien rationnel de remettre une pièce dans la machine ?
On n’en est pas là. Je vais travailler sur deux ou trois projets différents dans des lieux potentiellement différents et aller chercher des investisseurs qui, ensuite, feront leur choix.
Serez-vous, dans un deuxième temps, la personne aux commandes ?
Pas nécessairement, même si ce n’est pas exclu. Ce n’est pas un pré-requis.
Ce n’est pas non plus une relance par les anciens salariés.
Les salariés -principalement des libraires, qui n’exercent pas le métier le mieux payé du monde- n’ont pas nécessairement les moyens de s’engager à reprendre une entreprise comme celle-là.
Combien faudra-t-il mettre sur la table ?
Je pense que c’est un projet qui demande un investissement initial de 3 à 4 millions au début.
Concrètement, il faut aussi racheter les livres ?
Le stock de Sauramps au moment de la liquidation, ce sont 10 000 livres. C’est très peu. C’est le liquidateur qui décidera de leur sort. Probablement un retour aux éditeurs, ou les solderies.
« Le bon lieu est au centre-ville »
Pour vous, c’est quoi le bon projet dans de telles circonstances ? Dans quel genre de lieu ? Et surtout où ?
Le bon lieu reste, pour moi, le centre-ville. Une librairie indépendante et généraliste doit se situer idéalement dans un centre historique. Comme c’est le cas pour Ombres Blanches à Toulouse, ou Mollat à Bordeaux.
Vous êtes déjà en recherche d’un local ?
Oui. La métropole nous accompagne dans cette recherche pour trouver quelque chose de pas trop cher.
Dans la profession, on parle souvent du 5% : la part acceptable du chiffre d’affaires dédié au loyer dans une librairie. Avec un CA de 8 millions, il faut tabler sur un loyer annuel de 400 000 €.
Tout à fait.
C’est une base de réflexion éventuellement pour vous ?
Oui mais la question est de savoir si un nouveau projet doit faire 8 millions d’euros de chiffre d’affaires. C’est une question qui reste très ouverte. Il s’agit aujourd’hui d’envisager un projet rentable, plus qu’un volume de chiffre d’affaires. Tout dépend du lieu qu’on peut trouver. Ma mission consiste à réfléchir à plusieurs projets qui peuvent avoir des échelles différentes, les uns et les autres. Disons qu’une librairie qui ferait quelque chose entre 400 et 1 000 m², c’est à peu à peu près l’étiage que nous cherchons.
En quoi la région est-elle chef de file dans ce projet comme cela se dit ?
La collectivité dispose d’outils et de leviers en lien avec sa compétence économique sur le territoire. Mais la Métropole est très impliquée également sur le plan de l’immobilier. Carole Delga et Michaël Delafosse se parlent et sont très alignés dans ce dossier.
L’aide publique peut-elle se traduire sous la forme d’un apport financier ?
Absolument. Les collectivités locales peuvent accorder des avances remboursables, notamment.
Via Altemed, sa société d’aménagement, la Métropole avait permis l’installation de la librairie BD « En Traits Libres » dans un grand local rue Voltaire, mais la chèreté du loyer avait plombé le projet. Cette mésaventure a été un cas d’école de l’aide publique au secteur. L’avez-vous en tête ?
Le loyer fera, quoiqu’il arrive, partie des points d’attention dans le cadre d’un projet commercial. Il devra être négocié dès le démarrage pour être intégré au modèle économique. Cependant, il me semble que le modèle utilisé par Altemed pour fixer ses tarifs reste toujours plus favorable aux commerçants qui en bénéficient, en comparaison avec des loyers dans le parc privé.
« Un groupe d’éditeurs ou une chaîne de librairies »
Quel profil pour l’investisseur ?
Idéalement, je pense que l’investisseur devra venir du milieu du livre, maîtriser vraiment les enjeux du secteur et savoir où il va, que ce soit un groupe d’éditeurs ou une chaîne de librairies. J’ai envie de croire que la marque Sauramps est encore une marque puissante et attractive à Montpellier et que la librairie indépendante n’est pas morte. Je suis confiant.
Compte tenu de l’ardoise laissée aux fournisseurs/éditeurs, comment restaurer la confiance ?
La direction opérationnelle de Sauramps, Marie Aurelie Buffet et moi-même, avons fait preuve d’une très grande transparence avec les fournisseurs au cours des derniers mois et ils nous assurent de leur confiance sur un nouveau projet avec un ou des nouveaux actionnaires.
Ce projet pourra-t-il concerner d’anciens salariés ? Vous allez recaser une partie de l’ancienne équipe ?
Ce ne sera certainement pas la même échelle, mais nous voulons repartir, autant que possible, avec une partie des salariés. Leur compétence constitue un grand capital humain.
En résumé, on va vers un «petit Sauramps» ?
Je travaille à un Sauramps plus petit, à une nouvelle page de l’histoire de cette marque à Montpellier qui a déjà 80 ans.
(*) Après de longues études en sciences de la vie, David Lafarge a été libraire chez Mollat à Bordeaux, pendant une dizaine d’années, d’abord au rayon beaux-arts, art de vivre et musique, puis responsable de la communication. Il a ensuite intégré Bookshop, entreprise de services du numérique dont un logiciel est devenu le nouveau système de gestion de la librairie Sauramps, qu’il a intégré en 2024 comme directeur général. Il jouit d’une réputation de sérieux dans le métier.
Photo tirée des Coups de coeur des libraires de Sauramps sur Instagram.
Jusqu’à quand va-t-on laisser l’immobilier et ses loyers plomber les petites gens et la société?