Au festival d’Avignon, qui met à l’honneur la langue coréenne, Island Story de Kyung-Sung Lee a fait sensation. La pièce évoque le massacre oublié de l’île de Jeju, perpétré en 1948 par la police coréenne contre des militants communistes. Une scénographie exigeante, excellement documentée sur un épisode dramatique qui préfigure la guerre de Corée.
Sur la scène du gymnase du lycée Aubanel, un poste de radio, émet sur un plateau noir peint d’un quadrillage blanc évoquant celui des chantiers archéologiques, qui permet d’organiser les excavations. Ce souci du détail marque d’emblée la portée documentaire du théâtre façonné par Kyung-Sung Lee. En fond de scène, des tables de travail permettent aux acteurs de s’exprimer avec clarté, puisque le récit oral prévaut dans cet espace au centre duquel se trouve un bac rempli de terre brune.
259 victimes
Cinq comédiens s’allongent, face contre terre. Et puis, pédalant sur des vélos disposés à cour et jardin, deux premiers personnages prennent la parole, disent que 259 dépouilles ont été retrouvées dans les fosses situées sous l’aéroport de Jeju, tandis que sont projetées des images du lieu, des plans, des schémas attestant de la véracité des faits. Au point de préciser qu’il faut une journée entière pour documenter l’origine d’une dépouille.

Le travail de récolement d’archives, dans toute sa rigueur et son austérité, revêt tous les traits de la recherche historienne, dans une perspective inédite. Les sons de décollage d’avion, les chants traditionnels, mâtinent la dramaturgie d’Island Story, qui convoque la mémoire de dizaine de milliers de victimes dont les corps ont été enfouis ou jetés à l’eau, au moment du conflit.
Durant près de deux heures, la scénographie immobile rappelle les salles d’archives silencieuses, dans lesquelles se renouvelle parfois l’historiographie. C’est largement l’apport que réalise Island Story, présentant une pièce hybride, dans laquelle le recueil des témoignages, dont les historiens pondèrent la part de subjectivité, épouse les contours de la fiction. Ni en posture, ni bavard, ce théâtre cisèle une austérité tout en élégance, offrant à la fois une sépulture mémorielle et un éclairage d’histoire contemporaine sur la répression sanglante du soulèvement de Jeju.

Comment transmettre ?
La question centrale de la transmission hante Island story, au point que la mise en scène interpelle le public par le biais d’une comédienne soulignant la difficulté de faire passer les mots recueillis puis énoncés en dialecte de Jeju, ici à Avignon. Cette intervention dans la dernière partie de la première française, révèle le soin accordé à la conservation de la nature des témoignages qui constitue le matériau fondamental de la pièce.
Il se joue quelque chose de sacré, par cette réintégration des victimes au cœur de l’histoire de leur pays. Filmés caméra au poing en train d’exhumer ce passé enfouis, les comédiens d’Island Story créent ensemble un mémorial immatériel d’une grande poésie. À la diffusion des enregistrements de sons captés sur les plages de galets de Tushima au Japon, où certains corps auraient dérivé, impossible d’oublier cette cartographie mentale. Island Story a ainsi la force d’un magnifique ressac.
Photos Christophe Raynaud de Lage