À Avignon, Roxane Borgna fait résonner Simone Weil

Matrimoine mystique à Avignon : dans la chapelle des soeurs de François d’Assise dans le cadre du festival Off, Roxane Borgna rend hommage à la pensée de la philosophe Simone Weil par l’exploration sensible de La pesanteur et la grâce, un classique de la philosophie, recueil posthume de fragments et d’aphorismes sur la condition humaine.

 

Dans La Pesanteur et la grâce, écrit entre 1940 et 1942, Simone Weil, jeune philosophe, démonte pas à pas, selon une logique imparable qui est celle des mystiques (René Daumal les qualifiait de « rationalistes supérieurs »), les représentations que nous nous faisons de nos souffrances, car voilà un problème essentiel de la vie humaine, entende qui pourra.

Comment gérons-nous nos douleurs, nos déceptions, nos frustrations ?  Ces souffrances créent un déséquilibre dans nos vies, alors comment revenir à l’équilibre ? En se vengeant sur son voisin, sa femme, son chien ? En stigmatisant, non pas les riches, mais ceux qui sont en bas de l’échelle sociale, les bénéficiaires d’aides pour survivre, les étrangers ? Et comment sommes-nous récompensés de ce qu’on donne ? Doit-on à tout prix exiger une récompense ? Doit-on chercher la consolation quand l’adversité nous tombe dessus ? Comment empêcher qu’un malheur fasse mal ? Qu’est-ce que le désir, qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce qui nous coupe de la réalité ?

Pour répondre, Simone Weil élabore une pensée radicale, crée de nouveaux concepts, de nouveaux mots, pas pour le plaisir de faire de la théorie, mais pour mettre des mots sur ce qu’elle ressent, sur ce que le corps, comme l’esprit, ressentent. Ces pensées qui nous prennent à parti, qui nous cherchent, qui nous trouvent, Roxane Borgna les traverse physiquement, dans une performance solo sobre et efficace, un parcours à stations peuplé de respirations, d’adresses, de regards, qui parle à chacune, à chacun, qui prend à rebours la logique mécanique et utilitariste qui alimente la pensée ordinaire, renforcée par le monde consumériste dans lequel nous vivons, qui font du moi de chacun le centre du monde, mais aussi de la colère, du ressentiment, de la haine. En ces temps de tentatives de «Restauration» par certains, ces paroles ont une portée profondément politique, elles sont porteuses d’espoir, d’engagement, de résistance.

Parvenir à nous faire sentir la puissance de cette pensée, en la rendant digeste au public, tel est le tour de force réussi par Roxane Borgna. Par la même occasion sont mis au placard les stéréotypes misogynes qui ont la vie dure à propos des femmes mystiques : dolorisme, névrose, hystérie, quoi encore ? Comme si on ne rencontrait pas des hystériques au masculin !

Hommage donc à cette grande penseuse, et à toutes ses sœurs (comme Edith Stein, Etty Hillesum, pour ne parler que du XXe siècle) , à ce matrimoine mystique qui fait partie de notre culture et qui a inspiré les plus grands, les plus grandes, dont Jerzy Grotowski,  admirateur de Simone Weil. Il concevait le travail de l’acteur, de l’actrice, comme une «via negativa», une voie négative, une exigence intérieure qui consiste à se débarrasser de tout ce qui entrave, de tout ce qui empêche l’accès à la réalité.



La pesanteur et la grâce, Roxane Borgna, du 3 au 25 juillet 2026, à 11h30, chapelle des soeurs de François d’Assise, 80 Rue du Portail Magnanen, à Avignon. Accès libre, participation libre et nécessaire. Durée 40 mn. Rens, ici.
Photo Marc Ginot.

Un hommage sera rendu au matrimoine mystique, à l’université de Toulouse, les 22 et 23 octobre 2026, avec ce spectacle de Roxane Borgna ainsi que SX Ultima 22, texte et mise en scène de Lydie Parisse. En savoir +.

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1 Commentaire
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Micha Cotte
25 jours il y a

Merveilleuse Roxane si courageuse et talentueuse comédienne ! Je suis fière d’avoir croise son chemin humain et exigeant..

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