ARCHITECTURES ET CANICULES, 4
Les canicules s’enchainent en cet été 2026 et les climatologues alertent sur l’augmentation des températures jusqu’à dire que nous vivons peut-être l’été le plus frais du reste de notre vie !! Il y a une vraie urgence à agir, l’objectif de cette série d’articles proposés par LOKKO est de faire un tour des solutions imaginées par des architectes, urbanistes, ingénieur-es, paysagistes, écologues et sociologues. Car s’il est un sujet qui a besoin, de par sa complexité, d’intelligence collective c’est bien celui de l’adaptation au changement climatique.
La végétalisation de la ville est à mettre au cœur des réponses, on va le comprendre à partir de l’exemple la Cité créative à Montpellier, avec Gilles Sensini, urbaniste et architecte conseil du projet, co-gérant de l’agence Polyptique à Marseille, enseignant à l’ENSA Marseille. Nous avons également demandé son point de vue à Robert Célaire, ingénieur bioclimaticien, ancien maitre de conférences à l’ENSA Montpellier dont l’expérience nourrit cette série d’articles.
2200 logements
Lorsque l’on découvre le nouveau quartier de la cité créative à Montpellier, implanté dans les 40 hectares de l’ancienne école d’infanterie, on s’aperçoit qu’une grande place a été faite au végétal. Le site était déjà bâti et arboré. Le nouveau projet a privilégié la qualité d’habiter dans le contexte climatique actuel. Sont prévus environ 2200 logements mixtes, intergénérationnels dont un tiers de logements sociaux.
Proche du quartier, le parc Montcalm, avec ses 23 hectares, a été conçu pour gérer la rétention d’eau, en prévention des inondations du Lantissargues, maitriser les risques d’incendies, les chaleurs et canicules ; mais c’est aussi un parc qui offre aux habitant-es du quartier des espaces ombragés, un parcours sportif, un lieu de promenade. Le parc est un atout. Il permet pour rafraichir le quartier et de créer des espaces qui sont autant de zones refuges bioclimatiques, de création de lien social et d’accueil de biodiversité.

Le bitume retiré
En 2013 au démarrage du projet, les professionnels avaient déjà connaissance du réchauffement climatique. Le premier choix a été de conserver les arbres existants et de leur permettre de se développer ; ainsi le bitume a été retiré pour remettre les arbres dans des sols naturels.
Les urbanistes qui ont travaillé sur le projet sont aussi paysagistes et designers urbains, ils sont issus de l’agence hollandaise d’aménagement urbain WEST 8 qui conçoit des scénographies urbaines dans le contexte du réchauffement climatique. Ils ont fait le choix d’essences adaptées au climat et à ses évolutions et ont pensé la place des massifs et leur composition végétale pour que les espèces sélectionnées poussent le mieux possible dans notre climat méditerranéen.

Un arbre vaut plusieurs climatiseurs
Pour Robert Célaire, les différentes strates végétales jouent un rôle essentiel pour apporter de la fraicheur urbaine. Par exemple : un sujet de haute tige à feuilles caduques (platane, érable, tilleul,) apporte quand il atteint sa taille adulte une quantité de fraicheur «équivalente» à celle apportée par une demi-douzaine de climatiseurs, par l’évapotranspiration à la surface de ses feuilles.
Outre l’ombrage qu’il produit, un arbre stocke du carbone. Il est le support de diverses espèces de biodiversité et stimule les sens par ses odeurs, ses couleurs et ses sons (le chant des oiseaux, le bruit du vent…). De nombreuses villes ont maintenant une «charte de l’arbre» (Montpellier mais aussi Lyon, Paris, …) qui permet à la fois de créer du bien être urbain et de participer à la sauvegarde de la planète en agissant sur le réchauffement climatique et sur la biodiversité.
Quand les urbanistes pensent un projet paysager, ils englobent ce qu’ils appellent différentes strates : la strate arborescente avec des « arbres de haute tige », avec des arbres qui peuvent mettre 20 ans avant d’atteindre la taille adulte. On trouve ensuite « la strate arbustive » (les buissons), « la strate herbacée » (les herbes, les fleurs …) à croissance plus rapide, puis le niveau des lianes et plantes grimpantes. Poussant très vite, ces dernières plantées aux pieds des bâtiments, permettre d’attendre que les arbres deviennent adultes en génèrent rapidement une ombre bienfaisante.
Une continuité végétale
Les urbanistes ont conçu la cité à partir d’une continuité entre les différents espaces végétalisés : les parcs qui rafraîchissent un quartier par les brises véhiculant la fraicheur générée au-dessus et autour, les alignements d’arbres au bord des voies qui assurent de l’ombre, et la végétalisation autour des constructions, notamment dans les nouveaux quartiers.
Autre choix qui a été opéré dans la Cité créative : celui de maintenir et de rénover le plus possible les bâtiments existants pour des raisons écologiques, sauf les bâtiments vraiment non adaptés. Ainsi la consommation d’énergie et de matériaux pour détruire et reconstruire est limitée. De plus ces bâtiments ont souvent une forte inertie thermique propice au confort d’été même si des isolations sont à mettre en œuvre.
L’un des espaces clés du projet est la place d’armes qui devient un lieu de rencontre des habitants du quartier.

Le modèle méditerranéen
Mais végétaliser la ville ne suffit pas. Cela ne peut pas s’entendre sans une philosophie en amont du projet. Celle de ce quartier a été de travailler sur un modèle méditerranéen de ville. Un modèle parfois compliqué à défendre car il implique moins de distance entre les logements et plus de vis-à-vis. Les concepteurs du quartier se sont inspirés des modèles traditionnels des hôtels particuliers de l’Ecusson mais aussi des Médinas du Maghreb, des patios de Séville…etc.
Cette architecture vernaculaire maintient de l’ombre au sol et procure une certaine fraîcheur. Les cours intérieures créent des zones ombragées favorables, qui facilitent la mise en place de circulations d’air dans les espaces habités grâce aux différences de pression entre façades et cours.
En Méditerranée, l’habitat de demain privilégie des espaces extérieurs adaptés à la chaleur, des patios et des loggias favorisant la ventilation naturelle, ainsi qu’une conception soignée des bâtiments pour mieux protéger leurs occupants des fortes températures.

Le « déjà là »
À l’opposé des ensembles de «tours et jardins», l’architecture méditerranéenne est mieux adaptée aux vagues de chaleur. La végétation, aussi abondante soit-elle autour des tours, ne suffit pas à offrir le même niveau de fraîcheur et de confort.
En architecture comme dans d’autres domaines, on fait le pari du «déjà là» en réinterrogeant les modèles traditionnels. La végétalisation de la ville s’inscrit pleinement dans la réponse à la problématique du confort thermique mais avec des impacts écologiques et sociaux bien plus larges.