Mort à Montpellier en 2009, après avoir passé les dernières années de sa vie dans les Cévennes, Pierre Paulin -1927-2009- est l’un des plus grands designers français. Le nom de ce pionnier est relativement méconnu du grand public alors que ses fauteuils sont iconiques. L’hommage du musée Fabre s’impose en toute logique à un public très nombreux. Jusqu’au 1er novembre 2026.
Il a révolutionné le design d’après-guerre, en France mais aussi à l’international, notamment grâce à ses fauteuils et canapés pop : Pierre Paulin ouvre une nouvelle séquence au musée Fabre, avec cette rétrospective inédite en région, et la première consacrée au design du 20e siècle. Signe d’« une volonté d’ouvrir plus largement le musée Fabre à toutes les formes de création et notamment aux arts décoratifs et au design».
De ce point de vue, le choix de Pierre Paulin s’avère judicieux, tant son oeuvre se trouve à la croisée de l’art, de l’industrie et des modes de vie contemporains.

Des sièges pop mythiques
Le parcours démarre dans un enveloppement de couleurs de beige à blanc, avec un fauteuil en bois d’inspiration scandinave de 1952 qui trône dès l’entrée. Peut-être une référence clignote-t-elle dans le cerveau des visiteurs à Ikea. Et ce n’est pas un hasard.
Dès l’amorce de l’exposition : les origines du designer sont évoquées avec des images de son oncle, dessinateur de Bentley qui viennent dire un héritage. En démarrant la promenade, on tombe sur un irrésistible journal en noir et blanc, avec les voix perchées d’époque : un reportage au Salon des arts ménagers où la ménagère est une Alice au pays des merveilles éberluée par le progrès de l’année 1953 et ses réfrigérateurs scintillants. La grande période du confort moderne, des 30 Glorieuses, du boulevard d’un avenir radieux.

Une vidéo montre Paulin interviewé sur un de ces sofas ondulés géants et tenant un discours ferme sur l’accessibilité. L’homme affiche une certaine assurance intellectuelle. Sa mâchoire carrée et ses traits réguliers font penser aux acteurs américains. Il est alors un des «jeunes loups » du design français. Porteur de questionnements acérés sur l’éternelle querelle du beau et de l’utile : «Le meuble doit être d’abord utile à celui qui s’en sert et confortable. S’il y a de la poésie… c’est tant mieux… mais c’est en plus».

Puis une grande allée aligne les créations inoxydables : Mushroom Chair, Ribbon Chair, Tongue Chair (photo), autant de sièges qui trônent aujourd’hui au MoMA à New-York. C’est un saisissement immédiat tant ces formes nous sont familières, appartiennent à une mémoire collective, viennent dire aussi que nous posons nos fesses sur des œuvres d’art qui ont meublé nos vies.
Je suis près du corps
Les couleurs pop, même s’il s’en défend, attestent d’un témoignage spectaculaire des années 60, où les femmes Courrèges en mini-jupe prennent des postures voluptueuses, très en rupture avec leurs mères assises droites comme un I. «Je suis près du corps», disait-il. Un fascinant design à la souplesse disruptive, qui épouse un nouveau monde, utilise le jersey comme un créateur de mode.

Au bout de cette allée de droite : la Déclive, un fauteuil en forme de vague, entre tapis d’Orient et tatamis japonais (1968), ainsi que sa chaise Curule, tirée de la Rome antique -un joyau absolu-, témoignent d’un génie érudit et ample qui ne se résume pas aux sièges colorés.

Ce tapis au sol au bord relevé permettant d’y coller son dos, dans la deuxième allée de l’exposition, est stupéfiant. De même, cette banquette Amphis en forme de rail de circuit automobile (1969, photo), imaginée pour le Pavillon d’honneur de l’Exposition universelle d’Osaka, au Japon.
Le fumoir de Pompidou
En 1970, Pierre Paulin est choisi par le président de la République Georges Pompidou et sa femme Claude pour aménager un Fumoir, devenu mythique. Il est le premier designer invité à repenser les appartements de l’Élysée. C’est la consécration pour ce créatif qui se vit en « artisan », préférant parler de «travail» plutôt que d’ «œuvre» au risque de brouiller son message. «Cette commande de l’Elysée m’a fait trébucher. Les gens de gauche me trouvaient dévationniste ; les gens de droite me trouvaient trop cher» dira-t-il.

Le public montpelliérain est le premier, depuis 1974, à redécouvrir le Fumoir réalisé par Paulin, tout juste restauré par le Mobilier national. Une antre chic en hémicycle pour un chef d’Etat grand fumeur. La couleur chamois y domine y compris dans les salons présidentiels attenants.
Avec ses chaises en plastiques, ici la chaise Estanza, objet flagrant de cet imaginaire collectif, Paulin apporte un contre-point à sa longue fréquentation du pouvoir.

Le bureau de Mitterrand
Un peu plus loin dans l’exposition, c’est le fameux bureau en fer laqué bleu commandé par François Mitterrand qui intéressera beaucoup le journaliste Mourousi comme on le voit dans l’extrait d’un journal de TF1 de 1985, qui sent la naphtaline.
C’est beau, vintage, émouvant, et assez unique. Cela nous fait entrer dans une histoire des formes, comme une maison commune.
Le nombre de visiteurs empêche d’apprécier l’expérience immersive de la fin du parcours Vidéo Barnum qui invite, chaussons au pied, à s’assoir à même le sol. Une immersion compliquée par les jeux des enfants et les stories des touristes.

Un centre Paulin dans les Cévennes
En 1992, Pierre Paulin s’installe dans les Cévennes. Il retape une bergerie à la Calmette (à Saint-Romain-de-Codières) où il vivra avec son épouse Maïa, durant 17 ans, jusqu’à sa mort, en continuant à éditer des meubles avec les fabricants comme Ligne Roset. Où sera ouvert, en 2027, dans le cadre du centenaire de sa naissance, un Centre Pierre Paulin.
Une étape de plus pour la mémoire de ce créateur influent dont on peut voir des fauteuils dans les films James Bond Moonraker et Blade Runner 2049. Mais un anti-Philippe Starck, resté discret derrière ses meubles, au service de ses éditeurs plutôt que travaillant à sa propre marque. Comme si ces formes enveloppantes, ces mousses moulées, ces tissus extensibles et ces courbes organiques, tellement imitées, avaient effacé son créateur.

Toute la famille Paulin est à la manœuvre pour faire vivre sa production : son épouse et associée, Maïa, qui préside le nouveau Fonds de dotation Pierre Paulin, grand prêteur de l’exposition montpelliéraine. Son fils Benjamin et sa belle-fille Alice animant le groupe de design Paulin, Paulin, Paulin, dont le siège est installé dans une sorte de maison-témoin au cœur de Paris.
L’exposition montpelliéraine que l’on doit à la conservatrice Florence Hudowicz constituant un jalon très significatif d’une reconnaissance élargie.
« Le design selon Pierre Paulin (1927-2009) », Musée Fabre, Montpellier, jusqu’au 1er novembre 2026. Programme complet sur www.museefabre.fr
Légendes photos : à la Une Fauteuil F437 dit Orange Slice®Pierre Paulin pour Artifort, 1960, photo © Artifort, entrée du musée ®Christophe Ruiz, portrait Pierre Paulin assis devant le showroom d’Artifort, salon Eurodomus, Turin, 1970, photo © Artifort, vue de l’expo ®Christophe Ruiz, Amphis ®Christophe Ruiz, Fumoir Pierre Paulin, Fumoir du Palais de l’Élysée, 1969-1972, Paris, Collection du Mobilier national © Collection du Mobilier national © Elise de La Vaissière, Chaise Estanza, Pierre Paulin pour Allibert, 1977-1978, polypropylène, laque, polyuréthane
injecté, Courtesy Archives Paulin, © DR, Installation Vidéo Barnum, Atelier Brancusi, Paris, août 2024, Courtesy Paulin, Paulin, Paulin ©Goldie Williams, famille Paulin ®PaulinPaulinPaulin.