Même si Michaël Delafosse a fait savoir que Patrick Bruel, visé par 32 plaintes pour viol, tentatives de viol, agressions sexuelles et harcèlement sexuel, n’était «pas le bienvenu», le maire de Montpellier dispose de peu de leviers pour aboutir à l’annulation du concert du 29 octobre au Zénith. Le « trouble à l’ordre public » est une voie juridiquement possible, mais étroite pour les nombreux élus locaux mobilisés contre la star -une quinzaine sur la trentaine de communes concernées par la tournée (*).
Il n’est pas le bienvenu à Montpellier
« S’il appartient à la justice, dans le respect des droits de la défense, de déterminer les suites des plaintes déposées à l’encontre de Patrick Bruel, les paroles des femmes qui ont déposé plainte doivent être entendues. Elles relatent un comportement de prédateur sexuel, faisant de lui un véritable docteur Jekyll et mister Hyde. Je le dis clairement : il n’est pas le bienvenu à Montpellier ; nous sommes du côté des femmes qui courageusement prennent la parole ».
Au printemps, le maire de Montpellier figurait déjà parmi les premiers élus, dans le sillage d’Emmanuel Grégoire à Paris, à demander à Patrick Bruel d’annuler sa tournée « le temps que la justice fasse son travail ».
Sa nouvelle communication, le 21 août, après l’annonce du maintien de sa tournée Alors regarde 35 (qui fête ses 35 ans de l’album du même nom à partir d’octobre), s’est singulièrement durcie. Entre temps, le 10 juin, Patrick Bruel était mis en examen pour plusieurs faits de violences sexuelles et placé sous contrôle judiciaire.
Patrick Bruel n’est pas le bienvenu à Montpellier : qu’est-ce à dire ? La ville veut-elle interdire le concert ? Ce n’est, pour l’heure, pas si clair. Et la communication officielle sur le sujet, est, pour l’instant, gelée.
L’ordre public : une option incertaine
En tout état de cause, une collectivité ne dispose pas d’un pouvoir général permettant d’écarter un artiste en raison de sa mise en examen. Le chanteur demeure présumé innocent, y compris depuis son placement sous contrôle judiciaire. Son avocat l’a martelé expliquant qu’une annulation de la tournée pourrait résonner comme « un aveu de culpabilité ». Et elle peut encore moins interdire les artistes par principe, sans porter atteinte à des libertés fondamentales, notamment la liberté d’expression et la liberté de création inscrites dans le marbre.
Etant l’actionnaire principal de Montpellier Events, la société qui a la délégation de gestion du Zénith, Montpellier dispose théoriquement d’un levier. A Brest Métropole, actionnaire de référence de la structure qui gère l’Arena où Bruel doit se produire, l’hypothèse d’une annulation par la salle elle-même a été étudiée. Un cas éclairant. Là aussi, rien de si simple. Comme l’a précisé Stéphane Roudaut, le maire de Brest, «il s’agirait d’un refus de vente qui pourrait nous coûter des centaines de milliers d’euros devant les tribunaux».
Au fond, ce que le maire pourrait éventuellement interdire, dans des circonstances très particulières, ce n’est donc pas Patrick Bruel en tant que personne mais son concert, s’il présente un risque de « trouble à l’ordre public ». Une opportunité et une limite bien connues des maires en général.
À Laval, le maire Florian Bercault étudie la possibilité d’un arrêté d’interdiction pour trouble à l’ordre public. A Chartres, où Patrick Bruel démarre sa série de concerts, le 2 octobre, le maire Ladislas Vergne a évoqué la perspective de «grosses perturbations» qu’il faudrait anticiper et gérer.
« Ça peut dégénérer »
C’est Sébastien Cote, premier adjoint chargé de la sécurité, qui a donné quelques indices des recours possibles envisagés, sur BFM TV. «Comme maire de Montpellier, et moi, comme premier adjoint, nous sommes en charge du bon ordre public», a-t-il expliqué. «Ce type de manifestation, de concerts, vont engendrer un certain nombre de troubles et ça peut dégénérer, il est de ma responsabilité que ça ne se passe pas ». Cette déclaration ouvre une piste juridique. Elle ne constitue pas encore sa démonstration.
La jurisprudence montre en effet que cette option est loin d’être en béton. En janvier 2014, le Conseil d’état annulait la venue de Dieudonné à Nantes, contre l’avis du tribunal administratif saisi par l’artiste. Mais à Cournon-d’Auvergne, en 2015, la haute institution rejetait l’interdiction municipale visant un spectacle du même Dieudonné. Idem en 2017, où le tribunal administratif de Marseille obligeait le Maire à accueillir le spectacle de Dieudonné malgré la résiliation de la convention passée avec la salle municipale du Dôme.
Osez le féminisme a annoncé vouloir amplifier ses actions contre la tournée du chanteur. À Montpellier, Les Tricoteuses Hystériques constituent un relais féministe local particulièrement actif. Mais leurs actions éventuelles constitueront-elles un trouble à l’ordre public ? Exigeront-elles de déployer des forces spéciales de maintien de l’ordre ?
Une aventure sur le fil juridique qui peut faire reculer certains élus : Paris, Marseille, Lyon, Nancy ou Brest ont demandé à Bruel d’annuler ses concerts sans envisager de prendre un arrêté d’interdiction. À Dijon, Nathalie Koenders a jugé sa venue «inappropriée», tout en reconnaissant ne pas disposer du pouvoir d’annuler le concert.
Dans cette fronde des maires, un cavalier seul : Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, refusant d’annuler malgré la pression de la présidente de région, Carole Delga, jugeant la tournée «amorale» et «pas souhaitable».
Attendre que Bruel annule
Dans les hôtels de ville, on attend que Bruel, sous pression, annule de lui-même. Une véritable guerre des nerfs est engagée entre les maires de tous bords politiques et la star. Pour l’instant, le chanteur tente un passage en force comme l’avait fait Bertrand Cantat -en concert en 2018 au Rockstore- qui avait sauvé l’essentiel de sa tournée malgré une émotion nationale.
La décision est difficile à prendre d’autant que Bruel est le propre producteur de cette tournée-anniversaire via sa société 14 Productions, qui affiche complet sur quelques dates notamment au Zénith de Paris. Un calcul rapide permet d’établir le chiffre d’affaires du concert montpelliérain en billetterie brute (hors frais de location de salle, des coûts techniques et de production etc…) à environ 500 000€ sur la base du prix des places de 55 à 89€ sur une jauge de 6000 personnes. En conséquence de quoi, le chanteur perdait une vingtaine de millions d’euros sur l’ensemble de la tournée. À titre de comparaison, l’annulation pour raisons de santé de 46 dates du Multitude Tour, nom de la tournée de Stromae, avait coûté près de 23 millions d’euros à l’artiste belge.
Le Figaro souligne que les assurances contractées par la société de production du chanteur garantissent un remboursement en cas d’une ou plusieurs annulations en raison des risques de trouble à l’ordre public. En théorie seulement. Selon les informations de nos confrères cependant, « les assureurs vont arguer que les annulations sont la conséquence du comportement de Patrick Bruel et donc qu’ils ne le couvrent pas ». Le chanteur ne percevrait donc aucune compensation financière. À moins de s’en remettre à la justice.
Ces derniers jours, la pression s’est accentuée : Aurore Bergé, la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations a estimé le 26 août que les conditions n’étaient « pas réunies pour que ces concerts puissent se tenir. Au regard du nombre de plaintes, de mises en examen, je pense que Patrick Bruel devrait de lui-même renoncer au fait qu’il puisse tenir ces concerts ».
Pour l’instant, des billets sont toujours à vendre sur le site du Zénith. La tournée maintenue. Patrick Bruel a déjà pris la décision d’annuler une douzaine de concerts de sa tournée des festivals d’été «dans un souci d’apaisement et de responsabilité : nous ne souhaitons en aucun cas exposer ni les organisateurs, ni le public, à un climat de tension».
Après son retrait des Enfoirés, encore un pas à franchir dans le sens de l’honneur ?
(*) Les villes opposées à la venue de Patrick Bruel : Paris, Marseille, Lyon, Nancy, Laval, Brest, Montpellier, Chartres, Dijon, Tours, Strasbourg, Caen, Reims, Strasbourg, Amiens.