Zelda Fitzgerald : un talent jeté aux flammes

Au festival Nava à Limoux, l’actrice Marion Lahmer a prêté sa flamboyante intensité à Zelda Fitzgerald dans Brûlez-la, un texte puissant de Christian Siméon : l’histoire d’une muse empêchée d’écrire par son légendaire époux Scott, qui finira dans un asile.

Égérie des années folles, Zelda est passée à la postérité comme épouse extravertie de Scott Fitzgerald. La « première garçonne » dans cette « génération perdue » de l’après-guerre qui s’étourdit dans la fête. Belle et bien née, son désir pour les hommes est impérieux et assumé. Son insolence radicale. Scott Fitzgerald est foudroyé par cette femme qui sera sa compagne durant vingt ans d’une union aussi fusionnelle que tumultueuse, s’abîmant au rythme des internements de Zelda.

Scott m’a appelée le lendemain pour me
proposer un rendez-vous que j’ai accepté et
auquel je ne suis pas allée. Aux suivants non
plus d’ailleurs.
Quelques jours plus tard, lorsque je l’ai vu
entrer dans le Country Club et me chercher
du regard, j’ai embrassé le premier officier qui
passait. Et puis, lâchant l’officier interloqué, je
suis allée vers Scott. Il était livide.
C’est là qu’il m’a demandé ma main.
Une relation exclusive ? Et puis quoi encore ?
Et je l’ai planté là pour un fox trot avec
Billy Legrand.
Moins de trente secondes plus tard, Scott
dégageait Billy et prenait sa place.
Il s’est collé contre moi et m’a dit : « Je sais
que je n’ai pas ce qui compte le plus, le
magnétisme animal et l’argent. Mais j’ai les
deux choses qui viennent juste après, la beauté
et l’intelligence. »
J’ai ri.

La pièce de Christian Siméon, présentée le 30 juillet dans ce festival audois crée en 2000 par Jean-Marie Besset (*), se situe dans les derniers moments de sa vie, juste avant de périr dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique de Highland, en Caroline du Nord en 1948.

Zelda aime ce mari prestigieux qui est, pourtant, un bourreau aimant, et voit en elle une rivale dans l’exploitation littéraire de leur intimité. Il pillera son œuvre littéraire, en puisant dans ses journaux intimes, pour la figer en muse de papier.

Sous nos yeux : une Zelda déréalisée qui vit dans sa tête, en habits de fête; elle danse le charleston dans cet asile qui sera sa dernière demeure. La pièce se tient sur un fil entre comédie et tragédie. Elle trouble et captive même si le parti-pris de légèreté du metteur en scène Régis de Matrin Donos atteint ses limites dans une séquence qui évoque l’électrochoc et l’injection sous cutanée d’insuline, pour soigner la schizophrénie, transformant cette égérie en monstre désarticulé et grimaçant.

Marion Lahmer joue, très vite, très bien, dans une grande maîtrise du texte et une haute intensité tenue sans effort apparent, cette grande sacrifiée.

Ce texte très féministe a été écrit en 2012. Dix ans avant l’émergence d’un débat public sur la psychiatrisation du génie féminin, sur cette mécanique de domination masculine qui a brisé tant d’artistes. On pense au Bal des folles de Victoria Mas, témoin de l’enfermement des femmes à la Salpétrière, y compris de simples femmes adultères, ou tout juste excentriques, mais aussi à la lobotomisation racontée dans le livre à succès d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth. Un temps d’avance aussi pour ce thème de la sorcière, contenu dans le titre, devenu un totem du féminisme, avec le livre-culte de Mona Chollet, Sorcières : la puissance invaincue des femmes, paru en 2018.

Une scène est particulièrement frappante dans cette pièce très documentée mais qui s’enrichit de moments de pure fiction : un strip-tennis avec ce vieux mâle blanc d’Hemingway où elle se déshabille, utilisant son sex-appeal pour remporter le match. Son rire, alors, est «comme une morsure».

Les éléments d’une rébellion sont en place mais la liberté crâne et fiévreuse de Zelda ne fera pas le poids. Papillon vite épinglé, elle meurt dans les flammes. Elle a publié un seul roman Accordez moi une valse (1932), une pièce de théâtre, quelques nouvelles, avant d’être broyée dans une implacable mécanique de l’effacement. Une pièce choc au propos singulièrement actuel, superbement servie par une actrice brillante.

Photos Hugo Alandry

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