Dans Fjord, Cristian Mungiu confronte une famille chrétienne rigoriste roumaine à une société norvégienne progressiste qui déclenche une impitoyable machine judiciaire à partir d’une suspicion de maltraitance. En renvoyant dos à dos deux formes de radicalité, en maître du doute et de l’ambiguïté, le cinéaste roumain récompensé de la Palme d’or à Cannes, réussit un film fascinant.
Fjord raconte l’arrivée d’une famille, les Gheorghiu, dans un village norvégien isolé au bord d’un fjord. Mihai, le père roumain, Lisbet, sa femme norvégienne, et leurs cinq enfants vivent selon une foi chrétienne rigoriste et une conception très traditionnelle de l’éducation. Le conflit naît lorsqu’une enseignante remarque des marques sur le corps d’Elia, l’une des enfants. L’aide sociale norvégienne intervient aussitôt et les enfants sont retirés à leurs parents, le temps de l’enquête.
À partir de cette situation, Mungiu construit un film de confrontation. D’un côté, une famille qui estime avoir le droit d’élever ses enfants selon ses convictions religieuses ; de l’autre, une société norvégienne qui considère que certaines pratiques éducatives ne relèvent plus de la liberté familiale mais de la violence. Le moindre geste, la moindre parole deviennent alors des pièces à conviction.
Un film de procès
Le véritable sujet de Fjord est moins la maltraitance que le procès qui se met en place autour d’elle. La famille se retrouve prise dans une mécanique administrative et judiciaire dont elle ne maîtrise plus les règles. Deux visions du monde s’affrontent alors : celle d’une Norvège progressiste, laïque, protectrice, persuadée d’agir au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant ; et celle d’une famille chrétienne convaincue que l’autorité parentale et la transmission religieuse ont été brutalement confisquées.

C’est là que Mungiu devient particulièrement dérangeant. Il met en scène ce que l’on pourrait appeler le totalitarisme progressiste norvégien : une société qui, au nom de ses valeurs progressistes, peut devenir normative, soupçonneuse, intrusive et incapable de supporter ce qui lui échappe. Mais il renvoie simultanément dos à dos cette posture de progrès social et le totalitarisme domestique d’une famille pieuse où la religion détermine les comportements, les rapports entre les sexes et la manière d’éduquer les enfants.
Le tour de force -et aussi ce qui peut mettre mal à l’aise- est que Mungiu nous refuse le confort d’un camp clairement coupable et d’un autre clairement innocent. Il nous oblige à passer d’un point de vue à l’autre. Comme il l’a expliqué lui-même, il voulait que le film puisse «incarner» les différents points de vue sans imposer le sien.
Le doute comme sujet du film
C’est finalement dans cette absence de conclusion que réside la fascination de Fjord. Le film laisse tout en suspens. Il ne tranche pas véritablement. Les indices de maltraitance sont étonnamment minces et Mungiu ne construit jamais une démonstration qui permettrait au spectateur d’avoir une opinions tranchée. Mais, inversement, il serait difficile de prétendre que rien ne se passe dans cette famille.

Car quelque chose affleure. Une éducation fondée sur l’obéissance, la faute, la correction et la soumission. La fessée, la gifle ou la tape font bien partie, à un moment ou à un autre, de l’arsenal éducatif de cette famille.
C’est cette zone grise qui rend Fjord si troublant : on comprend sans jamais savoir complètement. C’est peut-être ce qui fait sa subtilité -et sa perversité- : le cinéaste nous fait changer de point de vue, puis nous retire chaque fois la possibilité d’avoir définitivement raison. Un film de dialectique dont l’intelligence narrative renvoie à celle du spectateur, qui sera seul juge en conscience.
Et puis il y a la fin, presque diabolique dans son effet sur le spectateur, qui nous fait éprouver presque un soulagement pour cette famille, nous plaçant, assez insidieusement, de son côté. Certains critiques y ont vu une forme de manipulation.

Cette magistrale ambiguïté repose aussi énormément sur les acteurs. Sebastian Stan et Renate Reinsve sont extraordinaires qui ne cherchent jamais à rendre leurs personnages sympathiques ou antipathiques. Stan donne à Mihai une autorité contenue, inquiétante, parfois presque menaçante, tandis que Reinsve compose une Lisbet beaucoup plus opaque, partagée entre sa foi, son rôle de mère et son attachement à son mari. Tous deux jouent sans surligner, dans cette retenue qui est précisément la grande force du film.