« On entend partout que le livre est mort mais au Grain des mots, on y croit »

C’est désormais la plus grande librairie indépendante de Montpellier. : avec courage et panache, Romain Demante, 44 ans, et Tristan Demante, 40 ans, ont ouvert le 1er septembre une nouvelle librairie, la troisième sous l’enseigne Le Grain des Mots, fondée par Aline Huille en 2003. Un pari fou relevé par les deux frères qui ont repris la librairie de leur mère en plein Covid, puis affronté un dégât des eaux, un procès avec leur assureur et la crise sévère de la librairie.

A la UNE : l’allégresse lors de la chaîne humaine organisée en avril pour fêter le déménagement de la librairie du boulevard du Jeu de Paume au cours Gambetta.

La rentrée culturelle à Montpellier s’ouvre avec un exploit : l’ouverture du Grain des Mots dans un lieu superbe à l’élégance discrète, à la place de l’ancien cinéma Diagonal, qui fut aussi un célèbre cinéma porno de la ville, Le Rex. Fin d’une période maudite qui a vu la librairie déménager de son adresse historique au 13 bd du Jeu de paume pour un local de la Serm à quelques mètres sur le même boulevard après un dégât des eaux. Une solution provisoire qui aura duré 4 ans. Un exploit qui dit bien aussi la possibilité d’un espoir pour un secteur fragile, à condition que les libraires se réinventent, s’engagent dans une démarche « expérentielle » selon le mot de Télérama. Au Grain des Mots, l’expérience s’incarne aussi dans une communauté de lecteurs et lectrices particulièrement engagée et motivée.

A la place de l‘ancien écran, à gauche à l’entrée, la littérature policière, de voyage, la SF. Dans ce qui furent les caisses au fond du magasin à droite : les romans graphiques, la rayon jeunesse. Au cœur, un riche rayon de sciences humaines et une offre complète sur la rentrée littéraire. La librairie s’ouvre dans l’entrée latérale, juste en face du café Le Dôme, dans ce nouveau carrefour névralgique entre Saint-Denis et Gambetta et sa station de tram souvent bondée. Un investissement de 1,2 millions incluant les travaux et le rachat du local. Avec une offre importante de 21 000 ouvrages et un espace de 260m2, cela fait du Grain des Mots la plus importante librairie indépendante de Montpellier.

 

LOKKO : comment s’est passé ce lancement ?

TRISTAN DEMANTE (en photo ci-dessous) : Quelque chose d’incroyable. Beaucoup d’émotions. Pour les gens qui passent la porte, il y a vraiment un effet wouah. Ils entrent dans un joli lieu, presque un paradis. On nous dit que c’est beaucoup plus convivial. Nous avons reçu beaucoup de félicitations toute la journée. Et encore, tout n’est pas fini. Il manque encore la signalétique, les fauteuils, des petits éclairages, quelques tables et lustres, mais l’essentiel est là.

Vous avez réalisé un investissement très important. Pour quel montant ?

1,2 millions. C’est un vrai pari sur l’avenir. On entend partout que le livre est mort mais nous on y croit et on se donne les moyens. Et ce lancement nous rassure. Il y avait une douzaine de personnes qui attendaient le jour de l’ouverture. C’était très émouvant.

Comment est-ce possible un tel investissement après tous ces déboires dans un contexte de crise de la librairie ?

Nous avons gagné notre procès contre AXA, notre assureur. 4 ans de combat après le dégât des eaux de 2022 dans le premier local du boulevard du Jeu de Paume. On a tenu bon dans la tempête grâce à notre public, fidèle et compréhensif. Pour les travaux, nous avons été aidés par le Centre National du Livre mais aussi par l’Adelc (association pour le développement de la librairie de création). Sans eux, on ne se serait pas autorisés à rêver à ce genre de librairie.

Vous avez donc contracté plusieurs prêts ?

Plusieurs, on les collectionne.

Et du coup, quels sont vos objectifs de rentabilité à court terme ?

On se donne dans les 6 mois pour augmenter de 30 % notre chiffre de de l’exercice précédent (ndlr : 1 million d’euros). C’est audacieux mais j’y crois à fond. C’est vraiment un très beau projet qui méritait cette prise de risque.

Dans une librairie plus grande, de 260m2.

40 m² en plus, ce qui n’est pas énorme. Nous n’avions pas envie de nous retrouver dans un local trop grand. On voulait rester à taille humaine. On voit la difficulté des librairies trop grandes aujourd’hui. Notre architecte –Joseph Grappin-, a conçu des linéaires avec des tablettes qui présentent les livres récents et permettent de stocker aussi des ouvrages du fonds avec des livres qu’on ne veut pas «enterrer» dans notre stock -car nous revendiquons d’être une librairie de fonds (en photo ci-dessous, Romain Demante).

Comment trouvez-vous la force, ce métier est tellement difficile ?

Notre force, c’est notre public, qui nous a suivi quand on était à bout. Tout le monde le dit : un tel public aussi varié, avec aussi bien des jeunes, que des anciens, des lecteurs aguerris ou juste des curieux, des petits lecteurs que nous devons convaincre et des habitués qui viennent chercher dans notre fonds de sciences humaines des choses très précises, très pointues, c’est rare. Ce public a été pour nous un soutien moral énorme. Même au moment du dégât des eaux, des personnes nous passaient des commandes pour la réouverture. Avec mon frère, on a continué d’y croire parce que nous avons, justement, ce noyau dur, le fruit de tout le travail d’Aline.

Un bel héritage.

On a hérité d’un bel outil. Avec Romain, on a longtemps hésité à devenir libraire. On a vu notre mère souffrir, on savait bien les sacrifices que ça impliquait aussi. Déjà, notre histoire a commencé en plein Covid… On a racheté la librairie de Aline en 2020 pendant le confinement en signant avec le notaire à distance. Puis il y a eu le dégât des eaux et le local temporaire de la Ville de Montpellier qu’on a occupé pendant 4 ans… Nous avons tenu. Comme nous étions endettés dès le départ, on ne s’est jamais autorisés à abandonner. Libraire c’est un choix, c’est une passion mais il faut savoir où on met les pieds…

Vous avez le temps de lire malgré tout ?

Personne n’a le temps de lire, en principe. Pour lire, il faut prendre le temps. Moi j’ai de la chance d’être insomniaque…

Craignez-vous le Sauramps 2 qui ne sera pas loin de votre format actuel ?

Non, mais je suis surpris par ce projet. La fin de cette librairie a été assez terrible quand même. Il y a eu dix ans de mauvaise gestion. Une gestion dramatique qui a fait vraiment du tort au métier. Je parle aussi des plus gros comme Gibert, ou le Furet du Nord, tous ces groupes qui laissent des dettes à des petits éditeurs, à des petits distributeurs. Nous, nous restons à échelle humaine. Nous avons eu sous les yeux l’exemple à ne pas suivre.

 

Le Grain des mots, 2 cours Gambetta, Montpellier. Du Mardi au Samedi : 10h à 19h. Tél : 04 67 60 82 38. contact@legraindesmots.com

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Claude Frigara
Claude Frigara
1 mois il y a

Bravo !

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