La perspective d’une victoire du Rassemblement national aux élections présidentielles a hanté le festival Arabesques dédié aux musiques du monde arabe, qui s’est tenu à Montpellier du 8 au 20 septembre. La direction du festival et plusieurs artistes ont pris position, entrant déjà dans une forme de résistance.
« J’espère que vous les emmerdez aussi ! »
Déjà, lors du lancement du festival, avec le concert de Oum, le 8 septembre à l’Opéra-Comédie, une chose avait frappé : figures d’une intégration réussie, Zina Bourguet, vice-présidente de la commission Culture à la Région, Manar Bouida, conseillère départementale de l’Hérault, Fadelha Benammar-Koly, présidente d’Unisons, structure qui gère le festival, présidente de la commission Internationale à la Région ont développé des discours particulièrement offensifs qui visaient directement l’extrême droite, aux côtés du maire qui veut faire de Montpellier « une ville d’hospitalité ». Pour Fadelha Benammar-Koly, le festival est «un espace de résistance». Quant à Zina Bourguet, elle a regretté qu’on cherche « à faire taire ce qui questionne, ce qui rassemble, ce qui émancipe. Parce que la culture fait peur à ceux qui veulent enfermer les individus dans une identité unique, dans une histoire unique, dans une vérité unique ».

De son côté, Habib Dechraoui s’est montré offensif, le soir du concert de Camélia Jordana, le 21 septembre. Citant les mots du franco-marocain Ino Casablanca (photo), qui avait prétendu, la veille, «emmerder le RN», à la manière des Bérurier noir, groupe punk des années 80, l’emblématique fondateur du festival a lancé au public surchauffé de l’amphi d’O : «J’espère que vous les emmerdez aussi !».
« Tant que le public sera aussi nombreux, le festival Arabesque vivra »
Ajoutant : «tant que le public sera aussi nombreux, le festival Arabesque vivra». Une formule qui n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans ce que le chercheur montpelliérain Emmanuel Négrier envisage comme une des répliques possibles au démantèlement culturel annoncé par le RN : l’attachement des publics à la diversité des offres culturelles (ITV à venir dans LOKKO).

Ainsi, cette année, la phobie de l’extrême droite est venue s’ajouter aux drapeaux palestiniens flottant dans la foule, sans tout à fait détrôner le combat récurrent à Arabesques pour Gaza.
Cette perspective survient à un moment où les intellectuels autant que les artistes du monde arabe présents, ou reliés en tant que tel par leurs origines, ont témoigné de la fragilité des identités. Ainsi la chanteuse Emel, dont le Kelmti Horra a été l’hymne du Printemps arabe, a confié sur scène avoir «viré tous les instruments arabes» pour éviter les clichés, tandis que Camélia Jordana s’aventurait dans une de ces formules choc dont elle a le secret en commentant le titre de la chanson Bienvenue (Marḥaban): «Que les Français soient les bienvenus à nous rencontrer enfin les Arabes de France».
Ou encore, cette expression employée par le sociologue Marwan Mohammed, dans une rencontre avec le dramaturge Mohamed El Khatib -deux intelligences vives- d’«exceptions consolantes» pour parler des enfants d’immigrés sous les projecteurs, masquant l’invisibilité des êtres et des récits. Ce que dit autrement cette formule célèbre plus triviale d’ «Arabe qui cache la forêt».
Des concerts complets, une foule impressionnante dans la médina, un programme ambitieux, mêlant les expressions les plus patrimoniales aux avant-gardes les plus audacieuses /coups de coeur LOKKO pour le trompettiste franco-marocain Daoud, en tête de gondole de la scène future jazz française, les miraculeuses reprises de Christophe du pianiste libanais Bachar Mar-Khalifé, ou encore le grand Anouar Brahem, qui a offert un pur moment de grâce dans l’amphi d’O/ : cette édition a tourné à la démonstration de force mais à la façon Arabesques, tout en humour et avec un certain sens de la fête.
Phots Luc Jennepin.