Roland Ramade : «Notre chanson PAS LA PEINE, on la dirait écrite pour Marine»

Invité surprise le samedi 5 septembre dernier lors de la soirée Del Sol à Mauguio, l’ancien leader de Regg’Lyss est venu partager la scène avec Irie Jahzz. L’occasion de réentendre le mythique Mets de l’huile, enregistré en février 1992. Entre souvenirs d’un succès débordant, son procès gagné contre le Front national pour la chanson Pas la peine (d’avoir des Le Pen), rencontre avec l’inventeur du Jamadoc qui refuse de se laisser «dégager».

LOKKO. On se retrouve ce soir au Jardin de Cmia pour la 14ᵉ édition de la soirée Del Sol, et tu es l’invité mystère aux côtés d’Irie Jahzz. Tu joues à domicile ?

Roland Ramade. Presque à domicile ! Je suis installé aux cabanes de Mauguio depuis 25 ans. Je suis littéralement à 400 mètres de mon lit, à tout casser.

Comment s’est faite la connexion avec la soirée et le groupe ?

C’est un pur hasard, d’abord géographique. Arnaud, qui fait partie de l’organisation, m’a croisé ici aux cabanes et m’a demandé si ça me disait de venir pousser la chansonnette avec Irie Jahzz. Moi, chanter, ça me plaît toujours. Maintenant que je suis à la retraite, ce qui me va très bien, c’est de chanter pas loin, sans avoir à me coltiner des bus tours et 500 kilomètres d’autoroute.

À la retraite, mais le micro n’est jamais très loin…

Je continue à donner de petits concerts dans le coin, notamment en trio avec Le K Ramade. C’est très simple : une guitare, un saxo, mes harmonicas et une petite sono. On y reprend mon répertoire, mais complètement transformé. C’est beaucoup moins festif, plus décalé, un peu poétique. Le temps d’une soirée, on s’invente un petit monde où l’on rêve plus que ce qu’on chante.

Ce soir, tu rejoues Mets de l’huile, le tube planétaire de Regg’Lyss. La chanson est née au début des années 90 avec ce besoin de chanter en français et avec l’accent d’ici. C’était une chanson sur la tolérance, c’est exact ?

Tout à fait. C’était une chanson sur la tolérance et sur le droit de ne pas avoir de comptes à rendre. À mes débuts, je chantais surtout en français. Mais comme le répertoire était un peu court, je reprenais quelques morceaux de Bob Marley. Et là, tu avais toujours des gens pour te faire la leçon : « Pourquoi tu chantes en anglais ? », « Pourquoi tu ne chantes pas plutôt en occitan ? »… Au bout d’un moment, ça m’a gonflé. L’essentiel, c’est que tout le monde soit heureux et que ça glisse ! L’idée de la chanson, c’était de dire : « On ne va pas se disputer pour des conneries pareilles ».

Le morceau est construit autour d’une boucle et des textes empruntés à Don Powell, le compositeur de Linton Kwesi Johnson. Tu as eu l’occasion de le croiser par la suite ?

Oui, dans les couloirs de Canal+ ! Je n’étais pas très fier parce qu’en France, personne ne le connaissait, alors que nous, on crevait l’écran avec un truc inspiré de son travail. J’avais un peu honte de lui voler la vedette. Je suis allé lui parler, on a bien rigolé. Il était super cool, il est reparti en Jamaïque et ne m’a jamais réclamé le moindre centime de royalties !

Au début des années 90, c’était novateur de chanter du reggae en français, à part peut-être Massilia Sound System ou Zebda…

On avait même imaginé avec eux une sorte de «ligne Maginot» du reggae : Marseille, Montpellier, Toulouse ! Mais les Toulousains de Zebda ou le groupe marseillais n’avaient pas tout de suite compris qu’on était comme eux : des rebelles. Les gens qui n’écoutaient que Mets de l’huile ne le savaient pas, mais ceux qui venaient à nos concerts voyaient bien quel était notre propos. La preuve : le Front National nous a attaqués en justice à cause de notre morceau « Pas la peine » (photo : un concert de Regg’lyss à Mimi la Sardine en 1997).

Un procès face à l’extrême droite ?

Oui, parce qu’on s’en prenait directement aux fascistes. Le morceau s’appelle Pas la peine. On y cite bien Le Pen, mais sans jamais préciser Jean-Marie ! Le FN nous a attaqué, mais on les a mouchés au tribunal. On était défendus par un éminent professeur de droit, le doyen de la faculté de Paris, et l’affaire a fait tellement de bruit qu’elle est devenue un cas d’école. Il s’en est servi par la suite comme sujet d’examen pour ses étudiants sur la liberté d’expression des artistes face aux attaques politiques.

Quand tu rejoues ce morceau aujourd’hui, les paroles sonnent terriblement d’actualité…

À l’époque, la chanson s’adressait à Jean-Marie. Aujourd’hui, quand je la ressors pour m’amuser, on dirait qu’elle a été écrite hier pour Marine. Sauf que plus personne ne vient nous attaquer en justice… C’est tristement d’époque.

Cette étiquette de « groupe festif » vous a un peu collé à la peau contre votre gré ?

Oui, surtout en dehors du Sud. À Paris, on était vus comme « les chanteurs de camping » ou les mecs des « pastis et cacahuètes ». On avait fait deux ou trois chansons légères pour rigoler, comme Yes Papa, mais on avait aussi des titres très sombres comme La Poupée, qui parle d’un accident de voiture. Et puis Zebda a subi la même chose plus tard avec Tomber la chemise. Les médias ont résumé ça à un hymne de fête, alors que si tu écoutes les paroles, ça parle de la condition des intermittents qui transpirent sur scène pour faire bouger les mentalités. C’est le problème de certains journalistes : ils font de l’interprétation sans écouter le fond.

Après le contrat signé chez Virgin, Mets de l’huile s’est vendu à près de 900 000 exemplaires. Comment on vit un raz-de-marée pareil quand on vient de la scène locale ?

Tout le monde a halluciné. Avant ça, on avait sorti le disque sur un petit label (34 Productions) à 1 000 exemplaires, vendus en une semaine parce qu’on tournait déjà depuis 10 ans dans toutes les paillottes et salles du coin. Quand Virgin a tout racheté et déroulé le tapis rouge, c’est devenu un phénomène. Le morceau a été le « tube de l’été » pendant un an et demi non-stop : un été, un automne, un hiver, un printemps et encore un été ! On a tourné dans toute l’Europe et les pays francophones.

Que représente ce morceau pour toi aujourd’hui, quand tu le rejoues avec la jeune génération comme ce soir ?

Je ne le renie absolument pas. D’abord concrètement : c’est grâce à Mets de l’huile et aux points d’auteur-compositeur que j’ai une retraite aujourd’hui ! Et puis sur le fond, c’est une arme formidable. Faire une chanson théorique sur la tolérance, ça peut vite devenir chiant. Avec Mets de l’huile, tu prends les gens par le bagout, tu les fais danser, tout le monde est content, et pourtant le message passe.

Te considères-tu encore comme un artiste engagé ?

Je n’ai jamais dit que j’étais « engagé », mais ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas « dégagé » ! Je ne lève pas le poing à chaque chanson, mais quand il faut le lever, je le lève. Je prends les problèmes de la société et j’en fais des chansons. Le combat pour la tolérance continue.

À l’origine du rendez-vous annuel Del Sol, il y a la volonté d’Arnaud Perez, président de l’association organisatrice, d’entretenir un certain état d’esprit : celui des années 90 et 2000, placé sous le signe de la liberté, de la convivialité et du «positive love». D’abord fêtes clandestines entre copains au bord du lac de Claret avec groupe électrogène et grille de barbecue, ces soirées se sont structurées pour célébrer chaque année la fin de l’été et valoriser les énergies musicales locales. Depuis trois ans, c’est dans le cadre bucolique du Jardin de Cmia à Mauguio que l’événement pose ses valises le premier samedi de septembre.

Pour cette 14ᵉ édition, l’affiche rassemblait la fanfare déjantée Coco Fanfare Club et les pontes du reggae montpelliérain, Irie Jahzz. Mais Arnaud Perez s’était réservé un défi de taille : réunir sur scène Irie Jahzz et Roland Ramade, la voix historique de Regg’Lyss.

«Pour les gens de notre génération, la première cassette qu’on a achetée, c’était Vive les gestes de Regg’Lyss», confie Arnaud Perez. «Je savais que Roland habitait à deux pas, aux cabanes de Mauguio. Comme ça faisait bientôt 35 ans qu’avait été enregistré « Mets de l’huile », j’ai eu envie de monter cette rencontre. On ne l’a pas annoncé pour garder la surprise totale jusqu’au bout.»

Irie Jahzz : dix ans de groove cuivré

Pour accompagner Roland Ramade, il fallait une formation solide. Depuis plus de dix ans, l’octet Irie Jahzz (Pitch au chant, Karl à la batterie, Sam à la basse, Mathieu à la guitare, Lionel aux claviers, Corentin à la trompette, Hugo au saxophone et Orphée au son) s’est imposé comme l’un des piliers de la scène reggae régionale (photo).

Pour la chanteuse Pitch et sa bande, accepter l’invitation tombait sous le sens : «C’est un morceau avec lequel on a grandi, nos parents dansaient déjà dessus ! Les musiciens ont tenu à rester très fidèles à l’arrangement original pour lui faire honneur.»

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