Thierry Crouzet :« Les Gilets Jaunes sont en train de devenir un mouvement comme un autre »

Thierry Crouzet

« Les Gilets Jaunes sont en train de devenir un mouvement comme un autre »

Depuis la Floride, où il est en voyage, l’écrivain et blogueur sétois, spécialiste du numérique, nous donne son sentiment sur les Gilets jaunes. Le mouvement français lui a inspiré une extension à l’essai sorti en 2011 « Ya Basta », en téléchargement gratuit (voir le lien ci-desous) où il saluait l’espoir des Printemps arabes et des Indignés, des mouvements auto-organisés selon un modèle dont il fallait, selon lui, s’inspirer.

Les Gilets jaunes, avez-vous écrit sur Facebook : un bel exemple de mouvement décentralisé, sans idéologie pré-établie, sans porte-parole, sans revendication unifiée. Vous y croyez ?

Thierry Crouzet : D’une manière générale, et pas seulement parce que je suis en Floride en ce moment, je ne ne consomme pas de média, et pratiquement pas de réseaux sociaux. Je capte ce qui émerge et là, du moins au début, je n’entendais que des voix discordantes. La prise de parole ne semblait pas organisée. Chacun parlait pour soi. Il me semble que le pouvoir a eu l’intelligence de tout recentrer. J’ai vu émerger des porte-parole et des slogans : faire tomber Macron. Les Gilets Jaunes étaient en train de devenir un mouvement comme un autre. 

C’est quoi l’auto-organisation que vous recommandez dans « Ya Basta » ? Au-delà de l’absence de porte-parole ?

L’exemple le plus simple, c’est les oiseaux qui volent en flotte. Ils n’ont pas de chef, mais pourtant ils font preuve d’intelligence collective. Une structure sociale auto-organisée n’est pas dirigée, mais elle fait preuve d’intelligence, elle peut contester et surtout elle peut construire. Une telle structure est théoriquement plus intelligente qu’une structure centralisée dont l’intelligence est limitée part celle de ses élites. Nous avons besoin de telles structures pour régler les problèmes complexes comme le réchauffement climatique. Voilà pourquoi je m’excite un peu dès que je vois un mouvement qui y ressemble, quel que soit son objectif d’ailleurs.

Comment analysez-vous le rôle des réseaux sociaux dans ce mouvement ? Dans « Ya Basta », vous écrivez que ce sont les hackers qui changeront la société.

Pour s’auto-organiser, les oiseaux ont besoin de se voir. Nous autres, nous devons communiquer sans passer par des instances de contrôle qui filtreraient nos échanges. Les réseaux sociaux sont censés avoir cette fonction. Je dis bien censés, car comme ils sont aujourd’hui centralisés, rien n’empêche leurs actionnaires d’influencer nos échanges. Ce qu’ils font, leur but étant de nous fidéliser à leurs services, de faire en sorte que nous restions chez eux plutôt qu’aller ailleurs. Du coup, certaines informations populaires, voire populistes, sont automatiquement mises en avant. Les hackers sont vitaux, car d’un côté ils dénoncent ces stratégies commerciales, mais d’un autre, ils mettent en place des alternatives décentralisées, sans lesquelles toute auto-organisation sera de courte durée.

La France n’est-elle pas en train d’inventer la blockchain (1) politique ?

Une blockchain est une base de données décentralisées. Une blockchain politique reviendrait à créer un réservoir d’idées qui serait alimenté de toutes parts pour former un grand livre sans cesse mis à jour. On n’y est pas. On n’a même pas de début du commencement d’un code, sauf peut-être avec Duniter (2) qui s’attaque au problème de la monnaie.

Vous avez ajouté un chapitre à « Ya Basta » sur le « winner-take-all » (3), un phénomène, dites-vous, qui vous fait de plus en plus peur ? Pourquoi ?

Chaque fois qu’un mouvement politique auto-organisé émerge, comme #NuitDebout en 2016, je relis ce livre, je le lisse, ajoute de petites choses. Cette fois, il me paraissait important de redire que les structures auto-organisées ne sont pas la panacée. Le Web était auto-organisé au début, il ne l’est plus depuis que les GAFAM (ndlr :Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ont pris le pouvoir. Tout système auto-organisé peut se recentraliser si on laisse des acteurs accumuler plus de liens que les autres dans le réseau social, c’est-à-dire plus de pouvoir. Un porte-parole, c’est déjà quelqu’un qui prend un avantage, qui devient plus visible. Quand l’écart entre les visibles et les invisibles se creusent, on retrouve une société très hiérarchisée, donc une société impuissante face aux problèmes complexes. Nous devons réussir à franchir cette limite de la complexité, donc nous devons réussir à nous auto-organiser sans que tout de suite nos mouvements se recentralisent. Nous devons vaincre cette lois du winner-take-all qui dit que celui qui commence à prendre un avantage va dévorer tout le gâteau. Mais j’ai peur, parce que chaque fois ça foire, comme si cette loi était plus forte que nous, ce qui serait de mauvais augure.

Propos recueillis par Valérie Hernandez

« Les structures auto-organisées ne sont pas la panacée. Le Web était auto-organisé au début, il ne l’est plus depuis que les GAFAM ont pris le pouvoir »

(1) La blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle (définition de Blockchain France). Par extension, une blockchain constitue une base de données qui contient l’historique de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création. Cette base de données est sécurisée et distribuée : elle est partagée par ses différents utilisateurs, sans intermédiaire, ce qui permet à chacun de vérifier la validité de la chaîne.

(2) Duniter est un logiciel. Son but est de permettre la production d’une nouvelle valeur numérique (ou électronique) ayant toutes les caractéristiques d’une « monnaie libre ». Nom de code de cette nouvelle valeur : la Ğ1. La Ğ1 est désormais bien réelle : les toutes premières unités ont été créées le 8 mars 2017, et de nouvelles sont produites chaque jour par ses membres.

(3) Dans un article paru en 1981, Sherwin Rosen, professeur à l’Université de Chicago théorisait la fameuse remarque “The winner takes all”. Celle-ci traduit le fait que les transformations liées à la technologie donnent un pouvoir financier immense et disproportionné à quelques acteurs seulement de l’activité dans laquelle ceux-ci évoluent. On cite souvent la télévision en exemple de cette transformation disruptive qui a permis à quelques vedettes sportives et du music-hall de percevoir des revenus faramineux, très largement supérieurs à ceux de leurs confrères…

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