Amazon et Temps modernes

Vincent Dupont est artiste associé au Centre chorégraphique de Montpellier. Dans Refuge, il maîtrise une horlogerie de l’émerveillement scénique, parabole de nos aliénations et soulèvements.

Des cartons. Toujours des cartons. Dans Refuge, des centaines de cartons, de formats tous identiques, sont d’abord empilés en plaques plates. Sortis d’usine. Vincent Dupont et Raphaël Dupin, manutentionnaires, doivent les déplier en cubes, les scotcher, les empiler, les stocker. Leurs gestes sont robotiques. La scène parodique, non sans faire retour sur Les temps modernes de Chaplin, transporté à l’ère d’Amazon, un siècle après. Le nôtre, saturé d’aliénation marchande et technologique.

Refuge est une pièce chorégraphique. Sa mécanique va se dérégler à coup de buggs corporels. Hoquets d’humanité. Mais pas que. Vincent Dupont a un fort penchant plasticien. Il manie le signe pur. Soudain, enfin, l’implacable logique manutentionnaire s’altère. Ces maudits cartons vont tout de même servir à quelque chose. De magnifiques boules argentées sont glissées à l’intérieur. C’est simple. C’est peu. Mais d’une grande puissance onirique. Les temps de fêtes rajoutent au contexte.

La barbarie d’entrepôt se nimbe d’un brin de chimère incertaine. On y reviendra.

Ces cartons, il faut les déposer, tout d’abord en deux immenses lignes perpendiculaires fendant le grand plateau du studio Bagouet, au Centre chorégraphique national de Montpellier (Vincent Dupont en est l’artiste permanent associé, invité par Christian Rizzo, directeur de l’établissement). Peu à peu, ce plateau tout entier prend corps ; gagné d’un vaste mouvement chorégraphique. C’est une logique de débordement, de conquête. Il est presque haletant d’observer de grands transports d’énormes paquets de quantités de cartons, tenus à bout de bras, par pression, contre-pression.

Il faut dire le profil corporel assez lunaire, vieux sage, de Vincent Dupont ; et l’acuité de lutin, à oreilles pointues, de Raphaël Dupin, plus sautillant. Leur paire fait un poème, qui s’entend aussi en discussions insolites, dans une langue sue de personne, déformant leurs mots, leurs voix, leurs souffles (Valérie Joly). Cela glisse dans un univers merveilleux, horlogerie de précision des présences, des actions, aigües mais attendries. Le tout transcendé par un vaste travail sonore (Maxime Fabre, Raphaëlle Latini) et lumineux (Yves Godin).

Le rêve se déploie. La tension monte. La subversion cogne dans les esprits. De poussées en décalés,  on finira par en découdre. Déchirures de cartons, éventration de marchandise. Vacarme émancipateur des intentions. Puis grand saut en conclusion d’une séquence survoltée, où l’on put penser gilet jaune. Oui mais alors : dissimulées dans leurs cartons, les grosses boules argentées s’en trouvèrent libérées d’elles-mêmes. Et cela scintillait, rebondissait, roulait, dans un feu d’artifices de joies réappropriées.