« L’assassin assassiné » : histoire d’une chanson

En 1980, Julien Clerc impose une chanson sur la peine de mort : « L’assassin assassiné » écrite par Jean-Loup Dabadie. On n’attendait pas le chanteur sur ce registre. C’est un procès toulousain qui l’a incité à mettre cette chanson atypique dans son répertoire. Un an avant l’abolition. C’est notre nouvelle rubrique « Vinyle ». 

 

« Ils sont venus à pas de loup

Ils lui ont dit d’un ton doux

C’est le jour…

C’est l’heure

Voulez-vous écrire une lettre

Il a dit oui… Il n’a pas pu

Il a pris une cigarette…

Qu’on me pardonne

Mais on ne peut certains jours écrire des chansons d’amour

Alors j’ai fermé mon piano

Paroles et musique de personne

Et j’ai pensé à ce salaud

Au sang lavé sur le pavé

Par ses bourreaux

Je ne suis président de rien

Moi je ne suis qu’un musicien

Et je ne prends pas de pose

Pour dire seulement cette chose

Messieurs les assassins commencent

Oui, mais la Société recommence

Le sang d’un condamné à mort

C’est du sang d’homme, c’en est encore

C’en est encore…

Et puis ensuite… ça va très vite

Le temps que l’on vous décapite

Si je demande qu’on me permette

À la place d’une chanson

D’amour peut-être

De vous chanter un silence

C’est que ce souvenir me hante

Lorsque le couteau est tombé

Le crime a changé de côté

Ci-gît ce soir dans ma mémoire

Un assassin assassiné, assassiné.. »

Julien Clerc n’a jamais été ce qu’il est convenu d’appeler un chanteur engagé, comme on disait beaucoup dans les années 70. Cependant, en 1980, il n’hésitera pas à défendre sa chanson : véritable plaidoyer anti-peine de mort devant les caméras d’Antenne 2. En argumentant son propos et en s’appuyant sur les paroles que Jean-Loup Dabadie était venu lui proposer deux ans plus tôt.

La chanson figurera sur l’album « Sans entracte », second 33 tours sorti en 1980. Le chanteur d’alors 33 ans entamait à ce moment un profond divorce d’avec son parolier des débuts Etienne Roda-Gil qu’il ne retrouvera que 12 ans plus tard. Julien Clerc d’abord réticent à interpréter cette chanson [au départ destinée à Serge Reggiani, le comédien/chanteur par lequel Dabadie, auteur pour le théâtre, était venu à la chanson] la fera ensuite entièrement sienne.

Julien Clerc versus Michel Sardou

Quelques temps plus tôt, Michel Sardou invitait à se faire justice dans sa chanson « Je suis pour » au contenu d’une violence insensée pour des citoyens d’une nation démocratique : « Tu as volé mon enfant/versé le sang de mon sang/Aucun Dieu ne m’apaisera/J’aurai ta peau/tu périras. Les bons jurés qui s’accommodent/Des règles prévues par le code/Ne pourront jamais t’écouter/Pas même un Christ à tes côtés/ Les philosophes, les imbéciles/Parce que ton père était débile/Te pardonneront mais pas moi/J’aurai ta tête en haut d’un mât/Je veux ta mort/je suis pour »

Ouf ! Des couplets qui feront descendre dans la rue des milliers de personnes dénonçant les paroles du chantre de « La France silencieuse ».

Le chanteur post « Rive Gauche » Jean-Claude Annoux (1939-2004) connu en son temps pour la chanson « Aux jeunes loups » (même titre que le film de Marcel Carné) lui répondra du reste en chanson en composant « Je suis contre » avec moins d’ampleur (et au style quelque peu ampoulé) que la chanson du créateur des « Bals populaires » : «  Je suis contre/Parce que l’on a jamais vu/L’ombre d’une victime/Ni de son assassin/Revenir ici-bas/Se tenant par la main/Remercier la loi/D’être réconciliées/A coup de guillotine/Je suis contre /Parce qu’au petit matin/On a tué un homme/Sans me le dire avant/Alors que je dormais/Je n’ai pas l’impression/D’être en meilleur forme/Quand je prends au matin/Mon petit déjeuner/Je suis contre/On a commis un crime/Pour en punir un autre/Je ne vois pas très bien/Ce qu’on y a gagné/Sauf un peu d’amertume/Un sentiment de faute/De honte d’appartenir/A notre société… »

Rappelons que dans la France giscardienne d’alors la guillotine est encore en service –comme le chantait Renaud dans sa chanson-culte des débuts : « Hexagone » en 1975 : « Quand on exécute au mois de mars/De l’autre côté des Pyrénées/Un anarchiste du Pays basque/Pour lui apprendre à se révolter/Ils crient, ils pleurent et ils s’indignent/De cette immonde mise à mort/Mais ils oublient que la guillotine/Chez nous aussi fonctionne encore ».

En 1972, Claude Buffet et Roger Bontems (malgré la plaidoirie d’un certain Robert Badinter qui abolira 29 ans plus tard en qualité de Garde des sceaux la peine capitale en France)* sont passé ssur la bascule à Charlot. Ali Ben Yanès l’année suivante. Christian Ranucci, que l’on a fait passer de vie à trépas sans avoir l’absolue certitude qu’il était effectivement coupable a été décapité en juillet 1976. Jérôme Carrein dit le « marginal du Nord » en 1977. Hamida Djandoubi sera lui l’ultime guillotiné, le 10 septembre 1977 à l’aube (4h40 du matin).

Soit 186 ans après le funeste leg, après la Révolution française, de la Constituante de 1791 (et du député Guillotin) qui a voulu établir l’égalité devant la mort !