CÉDRIC MATET ET LES 7 MONTPELLIÉRAINES

Byzance et les primitifs italiens ont inspiré Cédric Matet pour ses portraits de 7 montpelliéraines : Dorota Anderszewska, Nathalie Guez, Valérie Rigau, Isabelle Hirschy, Sophie Mazas, Katia Vidic, Gaia Dell’Arricia. A voir salle Bagouet.


 

Les portes viennent d’être ouvertes. Ce n’est pas complètement comme le mercredi 29 novembre 1922, jour où Howard Carter et ses invités, la reine Elisabeth de Belgique, femme d’Albert Ier, leur fils Léopold Philippe Charles Albert Meinrad Hivertus Marie Miguel de Saxe-Cobourg, futur Léopold III du royaume belge, ainsi que Jean Capart, égyptologue, ça c’est pour la culture gé, ouvrent officiellement la tombe sacrée d’un pharaon, adolescent et divin, devenu, depuis, passablement fameux.

« La ville est secrète, elle ne se laisse pas attraper »

Néanmoins, ce qui est sur le point de s’offrir au regard plongeant dans la salle marque par son effet de solennité. Pour l’occasion, on entre dans l’unique salle de l’Espace Dominique Bagouet comme on entre dans un pronaos, le vestibule des antiques temples grecs, ça, aussi, c’est pour la culture gé. On entre pour voir des œuvres de Cédric Matet, photographe, plasticien, urbaniste. Il fit ses études à Montpellier. Il la redécouvre comme artiste ; il en dira ceci : « La ville est secrète, elle ne se laisse pas attraper ».

C’était le 4 juin, un mercredi, c’était le vernissage de l’exposition « Les gardiennes –allégories urbaines », rdv à 18h30, je me souviens d’une température extérieure comme mon corps en supporte avant que ma peau ne fonde, plus tard, en suées, au moment où le sud languedocien redevient, le temps des vacances d’été, le « bronze-cul de l’Europe ». Feu George Marchais, culture gé encore, le grand-communiste-en-chef-à-la-tévé-de-mon-enfance, avait dit cela, je m’en rappelle très bien. J’ai aussi, placés encore à gauche, d’autres souvenirs de figures essentielles, des souvenirs du cégétiste-en-chef de l’époque, Henri Krasucki, culture gé, prima dona des caméras et Notre-Dame des micros syndicaux. Le syndicaliste nourrissait les propos dinatoires de mon grand-oncle athée, cheminot à Miramas, auprès du reste de sa famille calviniste (des chefs d’entreprise, des infirmières libérales, des petits propriétaires) : ça jasait politique ; on ne causait pas d’art en général ou de musique ou de littérature ou de peinture, rien de tout ce qui me préparera, des années plus tard, à accueillir l’imaginaire de Cédric Matet, un mercredi 4 juin 2019 ; c’était une part de mon enfance, cette absence d’avis culturels dans les discussions familiales ; je n’en suis pas mort, cela m’a même poussé à devenir curieux de ce que je ne savais pas. Ces discussions familiales, c’était un peu comme pendant le buffet des vernissages, en définitive : on y parle souvent d’autre chose que d’art, des choses de la vie ou d’affaires à faire par le biais des arts. A l’ombre des arbres devant Bagouet, on pose sa jasette. Voilà à quoi invitent, estivalement, les olives vertes, le rosé frais, le doux vin lumineux de Lunel. L’une de mes conversations sous les arbres et sur l’herbe porta sur le récent décès du batteur d’OTH, Didier Banon dit Beubeu, et d’un colloque universitaire récent sur « La scène punk à Montpellier (1976-2016) ». J’en discutai avec un disquaire de l’époque.

Des portraits de femmes vivant et travaillant à Montpellier

Vous êtes entrés. Ça y est. Vous y êtes. Sept hautes figures, des portraits de femmes vivant et travaillant à Montpellier, qui n’y naquirent pas, vous fixent sans vous voir, auréolées qu’elles sont d’un cercle d’or dont le trait circulaire, parfois, n’est pas complet. C’est vous qui leur faites face, à ces figures, qui en mesurez la puissance, la douceur, la force intérieure rendue visible, les qualités que vous leur prêtez et que je n’ai pas en tête puisque je ne suis pas dans la vôtre. Elles, elles sont, en même temps, ici et ailleurs, une sorte de présence d’arrière-pays majestueusement avancé au bord de la mer où nous nous tenons. Ce sont des gardiennes. Gardent-elles ? Surveillent-elles ? Protègent-elles ? Nombre entier naturel, culture gé, nombre d’harmonie pour Matet, ces 7 représentations sont qualifiées de ce mot évocateur, celui de gardienne.

Elles se doivent d’avoir un je-ne-sais-quoi de légendaire ; chacune d’entre elles, dans votre regard, distille une légende, elles sont maquillées, elles sont vêtues, superbes costumes opératiques de la chef costumière de l’OONM, Fatma Zemouli ; elles portent coiffe ou pas ; par la mise-en-scène et les demandes du portraitiste, ces 7 femmes sont vidées de leur personnalité humaine faisant, de la sorte, émerger une sensualité souveraine ; ce sont, prises par l’objectif du photographe, des allégories urbaines, des représentations fixées, comme l’écrit quelque part Matet, dans un espace sacré, celui dans lequel vous venez d’entrer.

« Sois Montpellier »

« Sois Montpellier », telle fut l’injonction. Il leur a dit, à ses 7 modèles, pendant qu’il les prenait en photo : « Face à moi. Calme. Droite ». Cédric Matet a eu son atelier photo constitué au sommet de la Tour de la Babotte. « Imagine, Lionel, elles avaient la ville tout autour d’elles et à leurs pieds ».

Dans la seconde partie, à l’arrière de la salle, des calicots sur les murs, de l’autre côté d’un mur central qui ne monte pas jusqu’au plafond, une vidéo reprenant et faisant défiler les impressions collées sur les murs, les voix et paroles des femmes rendues portraits. Réseaux, entrelacements des images vues dans la salle, de l’or, du noir, du gris, du rouge, des voix enregistrées, des voix des visiteurs de passage.

« Je voulais les rendre icônes, prêtresses, guerrières. Pas de jeu de séduction avec moi. Regarde les couleurs sur les mains et les visages. L’or, c’est la science. Le rouge, c’est l’action ». Et le noir pour la figure centrale? Nous parlons du « blackface », le grimage en noir qui fait décoller de leur sol, encore tout dernièrement à la Sorbonne, certains groupes antiracistes prompts à être prompts.

7 Muses

A l’instar des Muses, ces représentations ont, dans le civil, un nom ainsi qu’un domaine d’action particulier dans la cité. Il faut les nommer toutes : pour la Musique, c’est Dorota Anderszewska, Violon Solo Supersoliste de l’Orchestre National de Montpellier-Occitanie ; pour la Concorde, Nathalie Guez, Responsable d’Unité d’Intervention Sociale ; pour la Médecine, Valérie Rigau, Professeur au CHU de Montpellier –Anatomie et cytologie pathologiques ; pour l’Architecture, Isabelle Hirschy, Architecte du Patrimoine –Responsable du projet Territoire d’Art et d’Histoire ; pour la Biologie, Gaia Dell’Arricia, biologiste au CNRS ; pour la Justice, Sophie Mazas, avocate au Barreau de Montpellier –Présidente de la Fédération Hérault de la Ligue des Droits de l’Homme, membre de l’Observatoire des Prisons –adhérente à la Libre Pensée ; pour la Technologie, Katia Vidic, entrepreneuse, Présidente du Conseil de développement de la Métropole, engagée dans l’entreprenariat féminin et la Frenchtech. « Les Allégories sont un prétexte pour travailler sur les territoires » dira Cédric Matet, ancien étudiant en aménagement du territoire au Conservatoire des Arts et Métiers : « Explorer les notions d’aménagement urbain et comprendre la ville et ses habitants », lit-on dans sa notice biographique.

Le Trecento de nos cours de dessin

Pardonnez-moi ce détour, vous savez que j’en fais parfois avec ces chroniques dans Lokko. Dans mon cas, l’école fit le boulot pour lequel une grosse partie de nos impôts est dirigée. C’était les années 80. Secondés par tout ce qui fut à ma disposition, par la bibliothèque municipale, par « Apostrophe » de B. Pivot, l’école, ses professeurs, leurs cours, l’école municipale de musique et de dessin comblèrent ce que ma famille ne pouvait m’apporter, ceci et cela m’instruisirent, me permirent d’accéder à une certaine culture générale bien comprise, assumée, bien utile pour écrire, maintenant, une chronique portant sur une exposition dont les principales influences sont, me dira Cédric Matet, Byzance et les primitifs italiens, en tout cas pour ses portraits allégoriques. Le nom de Giotto, culture gé, revint plusieurs fois dans nos conversations. Au collège, ma prof de dessin, cela ne s’appelait pas encore Arts plastiques réduits, de nos jours, à Arts plas, catastrophe sonore de l’homophonie, nous avait mis entre les mains des livres de peintures du Trecento avec lesquelles, à notre minuscule mesure de collégiens gribouilleurs, nous dialoguions, sur nos papiers Canson®, depuis notre grandiose nullité à l’aune de ces génies et talents. Je crois que dans les écoles des Beaux-Arts, depuis quelques années, tenir un crayon gris ou de couleur sert plutôt à écrire son cyber-dossier de cyber-subvention ainsi que ses cyber-notes de cyber-intention cyber-artistique.

Son émotion quand il regarde une vierge byzantine

Cédric Matet me parlera de son émotion quand il regarde une vierge byzantine, une émotion qu’il a voulu infuser dans ses portraits de femmes, suspendus par des fils, cela flotte devant et vous ferait presque barrage, vous savez, le face à face avec l’ombre du divin qui vous immobilise, si vous ne pouviez pas circuler entre chacun des 7 kakemonos, culture gé encore. Si l’on n’évoque que les portraits allégoriques, l’œuvre mise à disposition de la vue établit sa présence par ses aspects hiératiques, propres aux usages sacrés, mais un sacré situé entre sensuelle humanité et distance d’essence divine. « On ne peut être qu’ému devant une vierge byzantine. » L’incarnation, vaste sujet. La vieille Byzance aux icônes d’or, l’Orient et l’Occident, des directions et des univers qui perdurent dans l’imaginaire de l’artiste. Au fil des pages du dossier de presse, je lis : « Cédric Matet travaille depuis plusieurs années sur un projet fleuve autour des villes méditerranéennes. (…) Ce travail a été mené à Casablanca, Tétouan, Sète (…). Il est en projet pour la ville de Beyrouth ». Montpellier. La mer Méditerranée, minuscule sur la carte du monde, et, débordant ses rivages, universelle par son impact culturel, artistique, philosophique, politique, etc. sur toute la surface du globe. On y inventa l’écriture ainsi que quelques dieux et religions dont on se sert encore, ci et là.

Ce 4 juin 2019, à 18h42, le signal n’a pas encore été donné pour découvrir la vidéo et les portraits de femmes, imprimés sur papier coton, des kakemonos, ou sur calicots. Le signal n’a pas aussi été donné, après les discours, pour passer au buffet dressé dehors sur une longueur de 5 ou 6 mètres, peut-être plus. La salle étant petite, tout le monde ne pourra investir, en une fois, le lieu. Un mec, assis dans l’herbe, se roule un joint et s’éloignera très bientôt de manière prudente. Il vient d’entendre quelqu’un dire, sans que cela lui soit directement adressé, que les services d’ordre devaient venir pour l’événement. On attendait l’arrivée de Monsieur le Maire qui saluera une exposition dédiée à la cité.

Cédric Matet : « Leur visage, celui des gardiennes, c’est la ville de Montpellier, ville en mouvement, moderne et ancestrale ». Elles sont aussi plus que ce qu’il en dit à ce moment-là de son discours de remerciements et de présentation. Il me glissera, un autre jour, qu’aucune des photographiées n’est native de Montpellier. Montpellier, la ville où l’on arrive et d’où l’on part, celle du transitoire et du passage ?

« C’est ce que vous voyez qui est la vérité »

Le sens de cette exposition dépendra de votre approche et de la manière dont vous vous laisserez approcher par ces œuvres qui vous accueillent, vous cueillent : « C’est ce que vous voyez qui est la vérité », dira, deux ou trois jours plus tard, l’artiste à une dame ayant beaucoup de choses à dire sur les portraits imprimés et encrés. Cet autre jour, Cédric Matet accompagnait Dorota Anderszewska, l’une de ses 7 modèles. Il lui servait de guide. Un peu à l’écart, yeux et oreilles ouverts, je prenais le temps de voir, un temps et une tranquillité que je n’avais pas eus lors du vernissage avec tout ce monde. Je prenais le temps d’observer les visiteuses et les visiteurs regarder et commenter une œuvre variée dont l’esthétique est celle de la superposition, de l’agrégation : réseaux et répétitions des rues, des directions nord, sud, est, ouest, du bas, du haut, du charivari, des toits, des fenêtres, la voix des 7 modèles témoignant de leur rapport à Montpellier, des arbres, des formes géométriques, des angles, des rondeurs, des lignes, des éclatements, les vols d’oiseaux, les arches, le péri-urbain, le centre-ville, la campagne, les vignes, des escaliers, du dehors, du dedans, des fontaines, des statues, des morceaux humains, mains, plans américains pour les allégories, plans taille à mi-corps sur un homme, une femme, là-bas, au fond, sur les calicots, le sens dessus-dessous, des étangs, des côtes maritimes, le profil des immeubles, celui d’un massif montagneux, celui du Pic Saint-Loup bordé par celui d’un mont de l’Atlas, des arbres, des plans, des cartes urbaines, des plans exécutoires dévoilant les zones d’influence d’une ville, d’une région, la carte d’un bout du système neuronal dorant l’Allégorie de la Médecine, des cartes du relief, le mélange et le distinct, rien qui n’est saisissable, ce qui se voit, disparaît, se devine, tout qui donne à sentir la merveille de lieux, d’une ville secrète, dure à saisir, et de ses intemporelles gardiennes qui, ici et maintenant, se donnent à voir. Seul le signe qu’est l’action de leurs mains suspend l’écoulement du temps et désigne une vérité sans âge. Telles sont la puissance et la vertu des gestes de bénédiction ou de malédiction. A observer le geste des Allégories urbaines de Cédric Matet, celui de la Médecine, en particulier, l’index de cette dernière va vers l’endroit du cœur, je me rappelle le panneau central du retable d’Issenheim de Grünewald, culture gé à nouveau. Plus particulièrement, je me rappelle le geste de Jean le Baptiste, à droite du tableau, pointant du doigt le Christ en croix car ici, pour les Chrétiens, est la vérité, et Jean n’est pas cette vérité.

Elles sont, d’une certaine manière, indifférentes à vous

Ces gardiennes, quoique gardiennes, sont, d’une certaine manière, indifférentes à vous : l’allégorie est ce qui prend sa forme dans les choses familières, une maison, un arbre, votre voiture, une bougie allumée, et qui demeure, entre temps qui passe et temps figé, comme signe d’un sens caché, d’une idée complexe, comme si vous placiez l’arrière-plan sur le devant de la scène, comme si vous rendiez perceptible la mélodie des choses, la « grande mélodie » chère au jeune Rilke, dans la présence au monde que nous habitons, ah, là, on dirait que je m’embarque dans de la philosophie des arts, je m’arrête.

Cédric Matet écrit : « Une allégorie est un miroir, un double représenté qui évoque le concept, le site. (…) J’invoque un lieu, l’appelle et le reconstruis. Je le ‘re-présente’. (….) c’est l’esprit du lieu que je cherche à traduire ». Invoquer, tel est le verbe ; et le vocabulaire, l’ambiance du cérémoniel spirituel ne sont jamais loin lorsque vous verrez cette exposition. D’ailleurs, je note que Cédric Matet, dans le dossier de presse, précise 3 étapes de son travail : le profane, l’impression, le sacré.

Maintenant, debout devant le bâtiment, le carnet, le stylo dans la poche arrière droite des jeans, se tenir, tranquillement, jusqu’à l’ouverture définitive des portes qui s’entrouvrent et se referment, laissant passer des têtes et des gens qui entrent et qui sortent. Et regarder ce qui se montre, dehors, avant de découvrir ce qui se présentera et se cachera, simultanément, entre les murs, face à vous, en face à face, car ce travail artistique est une sorte de construction du face à face. C’est aussi cela le sacré.

Sous les arbres devant la façade du bâtiment à la programmation aussi dédiée aux artistes contemporains régionaux « reconnus ou en devenir » : je me tiens dans les quelques mètres, laissés vides, je ne sais pour quelles raisons, entre, d’un côté, l’équipe du Protocole, le matériel technique, et, de l’autre côté, les visiteurs qui patientent, plus loin et groupés. Attendent-ils, plein de stupeur et de tremblement, que le temple s’ouvre pour donner des visages, des incarnations à un univers urbain allégorique ? Comme je l’ai écrit plus haut, il faudra patienter : l’Espace Dominique Bagouet ne peut recevoir, d’un coup, la quasi-centaine de personnes prête à découvrir ce qu’est la sensualité pour l’artiste Cédric Matet sacralisant, par le portrait et la position et le geste des mains des 7 femmes, soyez-y attentives et attentifs, par les cartes, par les photographies sur les calicots, la sensualité de Montpellier.

Cédric Matet, « Les gardiennes-allégories urbaines », Espace Dominique Bagouet , jusqu’au 1er septembre 2019. Entrée libre.

DE GAUCHE A DROITE

(Cliquez sur la photo 1 à gauche puis faites défiler les autres).

La Justice : Sophie Mazas, Avocate au barreau de Montpellier-Présidente de la fédération Hérault de la Ligue des Droits de l’Homme, Membre de l’Observatoire des prisons – Adhérente à la Libre Pensée.

La Concorde : Nathalie Guez, Responsable d’Unité d’Intervention Sociale.

La Médecine : Valérie Rigau, Professeur au CHU de Montpellier – Anatomie et cytologie pathologiques.

L’Architecture : Isabelle Hirschy, Architecte du patrimoine /Responsable du projet Territoire d’art et d’histoire.

La Biologie : Gaia Dell’Arricia, Biologiste au CNRS/Organisme biologique : oiseaux marins/Milieu : Marin et Terrestre.

La Technologie : Katia Vidic, Entrepreneuse, Présidente du conseil de développement de la Métropole, engagée dans l Entrepreneuriat féminin et la Frenchtech.

La Musique : Dorota Anderszewska, Violon Solo Supersoliste de l’Orchestre National de Montpellier-Occitanie.


 

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