« Le Voyage du prince » : la beauté du crayon français

Suite directe du « Château des singes » (1999), « Le Voyage du prince » passe sur les écrans français. Le dernier festival Cinemed en dévoila les charmes. Jean-François Laguionie, son équipe technique et artistique montrent, face aux mastodontes US et japonais, que le dessin animé français est toujours beau et vivant. La partition du compositeur montpelliérain Christophe Héral n’est pas le moindre des atouts de ce conte cinématographique.

J’entre. La salle de projection, au Diagonal, 5 rue de Verdun, Montpellier, est surchauffée. Désagréable pour regarder un film sans risquer l’amollissement de l’attention ou l’arrivée de la somnolence. Qui s’installent ? Des adultes sans enfant et des enfants avec adulte. C’est ce que j’aime, j’aime quand il y a des petits pour regarder un film d’animation. Certains disent qu’assister à la projection d’un film, dans une salle remplie de bambines et de bambins, c’est l’enfer. Peut-être ; notez, toutefois, que les moins de 12 ans n’écrivent pas de messages sur le téléphone portable durant les séances, à la différence des ados ou des adultes. Nous découvrirons ensemble « Le Voyage du prince » de Jean-François Laguionie, coréalisé avec Xavier Picard.

Des Nioukos, des Laankos et des autres

Ce n’est pas « La Planète des singes » de Pierre Boulle ni ses nombreuses adaptations filmiques. Certes, les personnages sont des singes. Il n’y a que des animaux, aucun humain. Cependant le monde du « Voyage du prince » nous est, pour une part, franchement familier : il y a une ville-singe, celle du peuple simiesque des Nioukos, il y a des citadins-singes, des scientifiques-singes qui ont pris les choses en main via leur Académie des Sciences, des parlementaires-singes dans un parlement-singe, il y a des machines, un réseau de tramways, des familles-singes, des enfants-singes, des structures sociales-singes, des ethnies-singes, des mœurs-singes et des visions-singes de la vie-singe différentes qui ont à voir avec les nôtres. Il n’y a pas que les Nioukos qui apparaissent dans le métrage : il y a aussi, au début de l’histoire, quelques membres du peuple du prince, les Laankos ; il y a aussi le peuple de la Canopée avec ses airs de babos cévenols, voire de zadistes, cultivant gentiment fruits et légumes dans les hauteurs protectrices des arbres où tout paraît aller de soi et bien. Les communautés, dans « Le Voyage du prince » sont isolées les unes des autres. La Canopée et la Ville ont une bien piètre opinion l’une de l’autre. Chacun reste chez soi. Et les poules seront bien gardées.

Un conte initiatique avec un enfant et un prince

« Le voyage du prince » est un conte initiatique, initiatique comme tous les contes, me direz-vous : de l’étonnant dans le familier et du reconnaissable dans l’étrange. D’habitude, ce sont les enfants qui en sont exclusivement les héros, de ces contes initiatiques ; et là : c’est aussi un vieux singe qui passera d’un stade à un autre de sa connaissance de lui-même et du monde. C’est un conte parce qu’il y a du fantastique ancré dans le réel écologique : une forêt tropicale, belle donc inquiétante, en mouvement, reprend peu à peu ses droits sur un monde urbanisé qui, jadis, l’avait abattue.

Tom est un habitant de la ville peu à peu renversée par les arbres et les lianes. Il est un enfant-singe qui comprend, sans apprentissage ni effort, le langage des oiseaux, le langage des gens-singes qui ne sont pas du pays où il vit. Il y a un prince, un prince d’Orient, d’Extrême-Orient, un prince-singe de l’Est du monde si l’on prête attention à ses vêtements. Ce singe aux poils blancs n’est connu que par son titre, ce sera donc, pour nous, son prénom et son nom, le Prince. Dans les contes, il y a toujours un prince ou un roi, « Le Roi et l’oiseau » de Paul Grimault, « La Reine des neiges », écrit par Andersen, sa superbe version animée soviétique de 1957 par Lev Atamanov.

Après une déconvenue dans une bataille qu’il mène sur la glace, le Prince se réveille, sans son armée qui se noya sous ses yeux. Il reprend connaissance sur un rivage inconnu de lui, comme cela arriva à Ulysse chez les Phéaciens. Il est sur le point de rencontrer le petit Tom. Tom deviendra le guide du vieux et sage prince-singe. Il faut bien un guide pour que le prince-singe comprenne ce qu’il expérimentera, loin de chez lui, auprès d’étrangers pour lesquels l’étranger, c’est lui. Il découvrira la technologie électrique : il aura le bonheur, durant une fugue, d’assister aux débuts du cinéma dans une fête foraine déjantée et menaçante.

De la musique avant toute chose

C’est durant l’épisode où Tom est en train d’écouter les oiseaux et de s’entretenir avec eux, dans la forêt qui entoure la cité, au bord de l’eau, que le spectateur fait sa connaissance. La musique de Christophe Héral, compositeur montpelliérain, invite immédiatement au voyage, ah, la clarinette dans ses aigus, puis les cordes reprenant le thème des oiseaux… Elle vous transporte, sa musique, au plus près du peuple élégant des animaux à plumes et chants.

 

Bien connu du monde des joueurs de jeux vidéo, Christophe Héral a mis en musique les aventures du Rayman d’Ubisoft, un must, sa musique, d’après les joueurs de jeux vidéo.

Pour « Le Voyage du prince », Christophe Héral déploie une écriture dont les accents ne déparent jamais de la fluidité du crayon dessinant le film qu’il habille de sons et de mélodies. Un coup des pixels n’abolira jamais, si ce n’est le hasard, l’aristocratique raffinement du crayon français animé.

Ce sont les couleurs sonores de l’Orchestre National d’Île-de-France et le Scoring Orchestra de Paris qui donnent vie à la partition. Quel bonheur, à mes oreilles, que ces mignardises musicales de quelques secondes, de peu de minutes. Elles caractérisent, immédiatement, une situation, un personnage. Dans ces secondes, dans ces minutes s’entendent, par exemple, les pincements baroques du clavecin formant, humoristiquement, un trio avec une flûte et un violoncelle auxquels s’ajoutera bientôt un violon. Ces instruments font des clins d’œil, des sauts de papillon dans vos oreilles. Et cela agrémentera votre vie, comme un parfum léger, respiré sur la peau d’une personne qui vous attire.

Un monde-singe étrange et familier

Tom n’est pas originaire de la population citadine. C’est un gamin-singe adopté. Il n’a pas les mêmes caractéristiques physiques que celles de la population de la ville. Son origine : la communauté singe dans la canopée, là-bas, loin dans la forêt. Tom est un enfant-singe tombé des arbres, un enfant-singe recueilli par des scientifiques-singes.

Tout nous montre que, dans la ville des singes, le spectateur regarde un monde-singe issu de notre XIXe siècle humain et haussmannien. Pas besoin de vous faire un dessin, le comble pour un commentaire sur un film d’animation, Laguionie et sa coscénariste Anik Le Ray se servent de la tactique narrative du dépaysement, pensons aux « Lettres persanes », et du miroir pour nous parler de nous. En tant que public, c’est nous Usbek et Rica des « Lettres persanes ». L’équipe à l’œuvre sur le film d’animation nous donne de nos nouvelles.

Science dure et Peace and Love et agriculture

Un peu d’histoire. Dans l’histoire des Hommes, allez, je vais dire des Humains, la seconde partie du XIXe siècle, son tournant avec le XXe siècle montrent la prééminence de la Science triomphante en Occident : Auguste Comte (1798-1857), Montpelliérain de naissance, et son Positivisme, Thomas Edison et ses ampoules, par exemple. Triomphante, la science, vraiment ? A la même période, le spiritisme d’Allan Kardec fait danser les tables depuis son « Livre des Esprits » de 1857. Rudolph Steiner (1861-1925) fait tomber à genoux les partisans de l’occultisme, de la médecine anthroposophique, des rituels new age. Triomphante, la science, vraiment ? Notez ceci : Auguste Comte, le polytechnicien, fonda, après la mort de sa bien-aimée, l’Eglise positiviste. Science et émotion peuvent aller aussi ensemble. Le temps de la Raison, c’est comme pour la Force dans « Star Wars » : rationalité, sciences et hyper-technologies face à l’ancestrale magie et au Moi profond.

Sage singe qui connaît les Singes et les Mythes, le Prince interroge et s’interroge avec sa grille de lecture culturelle personnelle et ses savoirs. Il est un roi, parfois maltraité, chez des gens bien sérieux, confits dans leur estime de soi solidement ancrée. Il est, aux yeux des savants-singes, un reliquat des légendes simiesques.

Dans « Le Voyage du prince », c’est un peu ça, avec les Nioukos et les habitants de la Canopée : d’un côté, la vie moderne, la technologie de pointe, la recherche scientifique et ses péroraisons, la médecine des hôpitaux ; de l’autre, le désir de ne pas se sentir supérieur à la nature et de vivre traaaaaaaaaaaanquillement avec juste ce qu’il faut de technologie pour ne pas être embêtés dans son Eden hors-sol : des cabanes pour se protéger du mauvais temps, un réseau de poulies et de cordes pour se déplacer, des petits jardins suspendus pour se nourrir, la médecine douce, les lunettes rondes comme celles de feue Janis Joplin, le sourire, tous les jours, sur la face de ces bonnes gens accueillantes. Le Prince, accompagné de Tom, s’enfuit de la ville qui l’encagea dans un zoo. Le peuple de la Canopée sera leur hôte bienveillant. Autres mœurs. Autres plaisirs. Autres attentes.

Un film d’animation français

Autres plaisirs. Autres attentes. Un peu comme ce cinéma d’animation français, cet ovni filmique dans le marché du tout numérique que proposent les énormes compagnies internationales comme Disney, Pixar, Sony, DreamWorks Animation, etc., etc.

J’aime autant le premier que le reste quand les deux sont à la hauteur de ce que je souhaite voir sur grand écran. Je me suis toutefois dit devant « Le Voyage du prince » : « J’ai perdu ce sens du rythme qui n’est pas nord-américain. Laguionie propose un autre rapport au temps, un autre langage du temps qui passe. Suivre les aventures de Tom et du prince… J’ai l’habitude des climax US ou japonais dans la narration, l’habitude des actions d’ampleur trépidantes, des combats qui en jettent plein la vue et infusent l’adrénaline directement par les yeux ».

« Le Voyage du prince » fait appel à une autre attention, à un rapport au temps qui n’est pas le temps de l’entertainment américanisé, c’est le temps que vivent et façonnent les traaaaaaaaaaaaaaanquilles singes de la Canopée, je suppose. Il m’a fallu un moment d’adaptation, je dois le dire, pour entrer dans l’univers mis à mon regard et à mes oreilles.

Que le public français aille dans les salles pour soutenir le cinéma d’animation du cru ! Nous aurons ainsi bien plus de films de ce type à voir dans nos salles de projection. Au-delà du soutien financier à l’égard de ces entreprises artistiques, nous aurions, nous publics, une agréable leçon de philosophie européenne, moins rentre-dedans que l’étasunienne, mais il en faut du rentre-dedans aussi, moins in your face que le très fameux « Libérée, délivrée » de l’épatante Elsa, la Reine des neiges made in Disney qu’adorent les petites filles mais aussi les petits garçons.

Il faut partir

Le prince s’en ira. Il faut bien partir, n’est-ce pas ? Il est un peu comme Leonardo da Vinci, ce prince-singe-là : il dessine et imagine des machines. Il sait passer du plan à la construction de l’objet. Singe-sage, un peu  virelangue à prononcer ce « singe-sage », singe-ingénieur, singe-pilote, honnête singe que voilà : il faut bien partir puisqu’il n’est pas d’ici ; sa terre natale est loin. Le monde est vaste.

Tom comprend : voyant son ami prendre envol sur une sorte d’avion ressemblant aux oiseaux qu’il aime tant, Tom comprend que le prince a été correctement guidé par ses soins. Le vieux singe entre dans une nouvelle jeunesse. L’étrange traversée du monde des Nioukos et de la Canopée prend maintenant sens et prend fin. Le prince s’en va, s’en est allé, il ne reviendra pas. Le vol libre des oiseaux. Voici le prince-oiseau à face de singe.

A côté de moi, un garçonnet, quand commença le générique de fin : « Mais il va où ? Mais pourquoi il s’en va ? » Il y a des sortes de jolie tristesse que la petite enfance ne sait pas comment saisir mais qu’elle sait faire tendrement exister.

 

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