« Qu’est-ce que ça veut dire confiné ? »

Vivant entre Buenos Aires et Perpignan, Renaud Semper, directeur de la compagnie Boomerang, s’intéresse à l’intégration d’interprètes amateurs dans les processus créatifs. Comme auteur, il a été invité par le festival montpelliérain Texte En Cours. Il nous a confié ce texte « Sans titre comme sans papier » dans lequel il évoque un moment passé avec un jeune Malien rencontré dans le cadre de sa dernière création, « Cartographies (im)possibles » qui donnait la scène à six réfugiés ivoiriens et guinéens résidant depuis peu dans les PO.

La campagne créative « LA VIE AU TEMPS DU COVID-19 » est animée par Lionel Navarro.

 

 

X m’appelle ce matin. Il est malien. Il n’a pas de papiers. Il est mineur. Il est logé dans un appartement avec six autres africains de son âge. Il mange deux biscuits le matin avec du lait. On ne lui donne à manger que le soir. Il me dit qu’il ne mange pas beaucoup qu’il faut manger quand il y a à manger c’est tout. Il me dit que tout se passe bien qu’il est bien où il est qu’il n’a pas à se plaindre. Je lui dis qu’il ne doit pas sortir dehors et qu’il faut faire attention que dehors on a dit qu’on était en guerre. On a dit qu’il allait y avoir des policiers beaucoup de policiers et aussi des militaires dans la rue partout et qu’on pouvait avoir une amende de 135 €. Il rit. Je lui dis que j’aimerais bien lui donner quelque chose à manger qu’on pourrait même cuisiner un plat africain ensemble. Il me dit qu’il est d’accord.

Des morts dans le quartier Saint-Jacques

J’attends X devant son HLM près du quartier St Jacques quartier intégralement gitan quartier déjà infecté. Il y a eu des morts quatre morts. Il descend les escaliers avec un grand sourire de celui qui n’a pas souri de celui qui n’est pas sorti depuis longtemps. Il me dit depuis cinq jours. Il me demande où sont les français car les rues sont désertiques je lui dis que tout le monde est confiné il me demande que veut dire confiné je lui dis que c’est un mot qui vient d’être employé depuis peu par notre gouvernement et que l’amende a augmenté c’est 375 € maintenant. Il rit. Il me demande si on peut emprunter des rues petites étroites discrètes car il ne veut pas qu’on tombe sur la police. Je lui demande s’il a pris son attestation il me dit quelle attestation je lui réponds qu’il faut une attestation maintenant pour sortir c’est passé hier à la télé il me répond je n’ai pas la télé je lui réponds que moi non plus.

X met deux cuillères à soupe d’arachide dans un bol d’eau bouillante. Dans la casserole il a mis des aubergines des tomates des poivrons verts du poivre du sel et surtout de l’ail et de l’oignon. Il précise que sont des antibiotiques et que ce sont des ingrédients qui renforcent qui protègent le corps. Je lui dis qu’en France quand on ne se sent pas bien mal de tête ou mal de gorge ou mal au ventre on prend un doliprane ou un spasfon. Il rit.

Jetés du centre de rétention à cause du virus

La police c’est vraiment des salopards ils font n’importe quoi avec les gens crie X. Je lui demande pourquoi. Il me répond que le centre de rétention à Perpignan a libéré de nombreux détenus comme ça jetés dans la nature parce qu’il y avait le Coronavirus à l’intérieur de la prison. Je suis surpris et lui dis que c’est impossible qu’ils n’ont pas fait ça ça voudrait dire qu’il y aurait des criminels en liberté. Il me coupe en me disant que ceux qu’ils ont mis dehors sont ceux qui n’ont pas commis de grosses peines comme les sans-papiers par exemple. Il m’explique que son ami Y est malien et majeur et a fait le test osseux à l’hôpital les résultats ont indiqué négatif du coup il n’a plus le droit de rester en France il a une OQTF on l’a envoyé en prison à Perpignan et là on l’a jeté comme une merde à cause du Corona Virus il est dehors dans rien dans les rues rien les rues. Y a appelé un ami à lui qui a appelé X pour savoir si chez lui il restait de la place. X a demandé à Z qui a appelé le 115 parce que le 115 s’occupe juste des majeurs s’il était mineur ça aurait été pire et maintenant le 115 l’a mis quelque part mais on ne sait pas où il est.

On ne sait pas où il est.

Je l’appelle je lui dis que l’amende a augmenté. 1500 € et six mois de prison. C’est un truc de fou me dit-il ils font sortir des gens des prisons et ils en font rerentrer juste après.

Il me dit qu’il est fatigué qu’il va dormir.

Il me dit à demain.

Je lui dis à demain.

 

A découvrir sur :
www.renaudsemper.com.

 

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