Armèle Malavallon contre la souffrance animale

Roman noir sur la sauvagerie humaine à l’égard des bêtes et des hommes, « La pire espèce » d’Armèle Malavallon s’ancre dans le temps de la reconnaissance de la souffrance et du bien-être animal. Après les attentats des 16 et 29 octobre qui lui donnent une envergure émouvante et terrible, sa lecture ne peut vous laisser indifférents et mornes.

 

 

 

« Ah, ben j’espère bien qu’il n’y aura pas de prochaine fois, hein ! Ça suffit, les faits divers, on a eu notre dose pour la saison. »

Quand je lus cette réplique, vers la fin du nouveau roman d’Armèle, je me mis  à rire une autre fois. Armèle Malavallon faisait là, dans sa narration, un nouveau trait d’humour noir que le lecteur attentif peut détecter. Pour ma part, je raffole de l’humour noir. J’avais lu « La pire espèce » en septembre. Fin septembre, début octobre, j’avais écrit une bonne part d’une version d’article complètement différente de celle que je suis en train de taper aujourd’hui.
Entre ma critique d’alors et celle d’aujourd’hui [nous sommes le 31 octobre], il y eut les attaques terroristes islamistes qui coûtèrent la vie à Samuel Paty, Vincent Loquès, Simone Barreto Silva, Nadine Devillers. Il y a eu Avignon, avec l’homme armé portant une doudoune bleue floquée d’un logo « Defend Europe ». Pour ce dernier, le procureur d’Avignon indiqua que l’enquête se poursuit. Motivation idéologique de la part de l’individu et/ou antécédents psychiatriques expliqueront ils le geste de l’arme à feu brandie dans la rue?

Du désir de faire souffrir le vivant

Si, pendant des semaines, je ne pus revenir sur « La pire espèce » et terminer mon texte à son sujet, c’est que ce thriller est aussi un roman noir à l’univers violent. Le regard que porte ce sous-genre du roman policier sur la société et l’humain est pessimiste, tragique. Un de ses ressorts est la violence. L’anthropologie étudie la violence humaine. Les écrivains sérieux sont des anthropologues.

Aujourd’hui, j’ai remanié et achevé mon texte sur « La pire espèce ». Avant la décapitation de Samuel Paty, je réfléchissais déjà sur ce qui me marqua dans ma lecture du roman : la violence, la volonté et le désir de faire souffrir le vivant sensible. L’emprise sur les bêtes, les conditions du transport et d’abattage des animaux à la chair que l’on mange. L’emprise sur les humains : comment nous pouvons faire de nos semblables une chose vouée à dépérir, à avoir peur, à sentir sa fin venir.

A présent, je m’adresse directement à toi, lectrice ou lecteur : après le 16 octobre et le 29 octobre, je ne pouvais que changer l’introduction que j’avais écrite pour ma lecture de « La pire espèce ». Elle était devenue obsolète. Le 16 octobre dernier, je n’avais pas encore écrit la dernière partie sur la sauvagerie humaine, dans le roman d’Armèle, que j’avais en tête. Ça a pris des semaines à l’écrire. Je savais, dès septembre, que ce texte finirait par une réflexion sur la violence dans « La pire espèce ». Je savais que je réfléchirai à ce que la romancière raconte de la violence dans le monde réel. Lectrice ou lecteur, tu trouveras sans doute des différences de tons dans mon texte écrit sur 2 mois. Ce changement de ton est normal. Le 16 et le 29 octobre ont eu lieu dans nos vies. Et « La pire espèce » est devenu encore plus stupéfiant.

Clément Katz, vétérinaire

Je commence par le personnage principal parce que je suis sensible à leur présence : Clément Katz est, comme on peut les aimer, un viril véto français d’une quarantaine d’années, séduisant pour qui aiment les barbus aux cheveux en bataille, belle carrure sportive de rugbyman musclé, baroudeur, père d’une ado végane. Divorcé et célibataire, il revient, de temps en temps, du Congo où il travaille pour une réserve pour singes. Ne cherchez pas l’articulation entre « viril » et « singes », il n’y en a pas. Katz a besoin de se refaire, de temps en temps, le compte en banque. Et, en plus, il a des valeurs qu’il compte bien défendre : celle du bien-être animal en fait partie.
Cette fois-ci, il fera un remplacement comme vétérinaire dans un abattoir. « Viviane Perez, la consœur qui était en poste, a eu beaucoup de difficultés à s’imposer et les choses n’ont fait qu’empirer ces derniers mois. » Depuis son départ, elle ne va pas bien, elle est en dépression : « C’était des spéciaux, là-bas ». Moi, je pense qu’il va y avoir du grabuge. J’dis ça, j’dis rien. L’abattoir en question se situe au nord de Montpellier, à Peyrac. Peyrac, au nord de Montpellier, c’est une petite ville et des habitants qui n’existent pas en vrai. Problèmes évités, pour Malavallon, avec les abattoirs et les gens qui, par chez nous, bossent pour ceux-là ?

Le directeur des Services Vétérinaires de l’Hérault à Katz : Viviane « semblait solide, bonne expérience, un caractère affirmé, très sensibilisée à la cause animale. Elle était extrêmement motivée, elle voulait mettre de l’ordre et je pensais qu’elle avait les épaules. J’ai eu tort ». Moi, je pense qu’il va y avoir du grabuge. J’dis ça, j’dis rien. Ce n’est pas « une question de sexe, mais de tempérament ».

Il va y avoir du grabuge

Un autre vétérinaire se cassa aussi les dents contre certains des travailleurs de l’abattoir, et, plus particulièrement, contre une famille locale, les Soulier : un patriarche costaud, un aîné benêt, « Bob le cinglé », qui prend plaisir à faire mal aux bêtes à coups d’aiguillon électrique, un benjamin gigantesque et musculeux, aux allures de Jason Voorhees, fameux « serial killer » cinématographique et indestructible de l’épopée filmique des « Vendredi 13 ». Un dangereux celui-là, car il égorge les vaches qu’il devrait correctement assommer ; et il réfléchit. Il sait construire une vengeance, un traquenard.

Un collègue de Katz, Nicolas Brony, prévient : « Tony (…) s’occupe de la mise à mort et il est carrément flippant. C’est le poste le plus délicat pour nous car il ne tolère aucune intervention de notre part. Il terrorise tout le monde dans l’équipe sanitaire ». Voilà où débarque Monsieur Katz. Moi, je pense qu’il va y avoir du grabuge. J’dis ça, j’dis rien.

Rattaché à la Direction départementale des Services Vétérinaires, Clément Katz aura parmi ses taches, à l’intérieur même de l’établissement, celles d’assurer la sécurité sanitaire, vérifier la qualité de la viande, faire attention au bien-être animal jusqu’à son entrée dans « la cuisine » de l’abattoir. L’un des personnages du roman le dit, c’est comme si, dans chaque entreprise, se trouvait le bureau d’un inspecteur du fisc. Ça donne à réfléchir… Moi, je pense qu’il va y avoir du grabuge. J’dis ça, j’dis rien.

Les abattoirs Vitaviande

A Peyrac, ce sont les abattoirs Vitaviande. J’adore l’humour grinçant d’Armèle. Vis ta viande ? Elle ne cherche pas à recevoir des bons points de la part des bonnes gens comme il faut. L’écrivain –j’écris « écrivain » car Malavallon le préfère à « écrivaine »– parsème subtilement son roman, çà et là, de bonbons acidulés ; mais, attention, il faut être attentif ou posséder un esprit aussi grinçant que l’auteur ou que le mien. J’écris « auteur » car Armèle préfère. Je poussai mon rire sardonique, hin, hin, hin, aux pages 195 et 196. J’ai ri du clin d’œil alors qu’un personnage, secondaire mais séquestré, en voit de toutes les couleurs.

Le lectorat ne découvrira pas, comme personnages, qu’un Clément Katz, dans « La pire espèce ». J’ai déjà cité Viviane Perez, une vétérinaire travaillant dans l’abattoir de Peyrac tombée en dépression. Il y a Léopoldine Gauthier Vitry de Laze. Cette dernière est une romancière qui subjugue son timide et voyeur voisin, Jeff. Il y a la mère de Léopoldine : sympathique femme haute en couleurs, Sophie.

Léopoldine, phobique sociale

Léopoldine écrit des romans policiers et noirs. Elle est une phobique sociale. Elle fait des crises de panique qui la mettent KO. Le lecteur et la lectrice sauront pourquoi s’ils prennent la peine d’acheter le livre et, surtout, de le lire. Son nom d’auteur, c’est Léo de Laze. Un nom de mec, de gars chez qui, pourtant, le service 3 pièces n’a pas poussé. Mon grand-père maternel s’appelait Léopold, on l’appelait Léo. Léo de Laze ? Je me sens bien avec. Nous avons bien Fred Vargas, Fred étant un prénom ambigu dans le genre. Armèle Malavallon indiqua, dans la présentation de son livre à la librairie L’Opuscule, que Fred Vargas, une recluse paraît-il, était, en tant qu’être vivant, le modèle pour son personnage de Léo de Laze.

Néanmoins, je sens un je-ne-sais-quoi de retenu de la part d’Armèle dans le rendu de ce personnage traumatisé, qui n’est certainement pas elle, et qui, certainement, lui ressemble. Léo et Armèle ne pratiquent plus l’art vétérinaire, toutes les deux écrivent et sont publiées, l’une a plus de succès dans la vente de ses livres que l’autre, c’est Armèle elle-même qui le dit dans ses conversations, toutes les deux ne conduisent pas ou plus, toutes les deux ont une vie intérieure qui les place, physiquement, en retrait de la société humaine. Toutes les deux logent dans une ancienne limonaderie, à Montpellier. L’une et l’autre vivent dans un monde de brutes, d’ahurissements et d’incohérences qui les saisissent et les font reculer dans leur logis, toutes les deux, Armèle et Léo, sont aux aguets. Toutes les deux ont un discours féministe sur le droit des femmes à refuser la maternité et le discours social sur la maternité comme accomplissement.

Léo, ce n’est pas moi

Cependant, à ma lecture de « La pire espèce », j’ai eu l’impression que Malavallon, à cause de cette proximité qui pouvait lui coller à la peau, se refusait ou hésitait à mettre plus en avant Léo de Laze. Par son retrait volontaire du monde, par sa presque disparition dans l’économie de l’histoire, l’incarnation et son poids dans l’histoire racontée peuvent faire défaut à ce personnage, je veux dire : il ne me sembla n’être presque plus qu’une fonction narrative, un rouage.

Le portrait psychologique en mode mineur de Léo, ses rares actions principales, écrire, se cacher dans sa chambre et y faire des malaises, laissent sa mesure, absolument superbe, au personnage de Clément Katz. Se servant d’une part de son univers et d’une part de l’individu qu’elle est, Armèle, personne discrète, pouvait-elle se laisser entraîner, par Léo, à parler plus en avant d’elle-même au-travers de Léo ? Léo est un personnage troué dans les trous desquels s’interroge, peut-être, Armèle Malavallon.

Quelles violences justifions-nous ?

La mort rôde dans « La pire espèce ». La mort frappe. La mort, dans « La pire espèce » a toujours une raison de frapper. Le talent d’Armèle consiste à faire sortir de nous cette réaction qui place face à eux-mêmes celles et ceux qui la lisent –et se régalent du suspense, de l’intrigue, de la structure de la narration, des personnages : accepterons-nous la ou les raisons qui poussent à frapper, à tabasser, à torturer, à faire mourir ?

Qu’est-ce qui nous dérange ? Frapper, tabasser,  torturer, faire mourir les bêtes comme les hommes. Est-ce que frapper, tabasser, torturer, faire mourir présentent les conditions requises pour être acceptés par une minorité ou une majorité de personnes au sein d’une communauté d’individus ? « La pire espèce », c’est la question du droit que l’on prend à frapper, tabasser, torturer, faire mourir bêtes et hommes.

Avec nos attentats, en France, « La pire espèce » met entre vos mains ce brûlot, ce scandale : quelles violences justifions-nous et pourquoi ? La peine de mort a été abolie des tribunaux républicains français depuis 1981. Les abattoirs sont pleins. L214 éthique & animaux, association à but non lucratif française de défense des animaux, filme les élevages, les conditions de mise à mort des bêtes.

Inventer la mort propre

Ecrit de manière relâchée de ma part parce qu’il nous arrive de hausser les épaules et de passer à autre chose quand le sang a coulé: comment ça se fait que certains d’entre nous vont, finalement, si bien après que la mort, par la main humaine, a frappé ? Notre société consumériste a-t-elle réussi à inventer la mort propre, c’est-à-dire : l’effacement ?

La mort et le déchaînement de la violence, dans la vie comme dans la fiction, peuvent n’avoir qu’une cause absurde, délirante, obstinée pour celles et ceux qui n’obéissent qu’à cette loi : se vouer à l’apaisement et mettre en place les éléments nécessaires à la concorde. Dans « La pire espèce », Armèle Malavallon raconte comment l’apaisement et la concorde peuvent n’avoir rien à voir avec la loi du législateur et le jugement du juge. C’est un sacré coup de poing pour une société rationnelle et un Etat de droit comme l’est la France. [Ci-dessous : photo d’illustration: un employé de l’abattoir de Surgères, le 20 juin).

La justice ? La romancière n’est vraiment pas là pour nous rassurer ou nous offrir une réponse satisfaisante ou brinquebalante face à nos habitudes de mort, tuer les bêtes pour les manger, tuer les hommes pour les punir. Le roman noir c’est les tomes 2 et 3 du « Traité des vertus » de Vladimir Jankélévitch appliqué à la vengeance. Tome 2 : « Les vertus et l’amour ». Tome 3 : « L’innocence et la méchanceté ».

Un zombie face à la souffrance omniprésente ?

Quand je repense à ma lecture de « La pire espèce » faite en septembre dernier : suis-je devenu, à force de connaître l’existence des crimes et des attentats dans le monde, un zombie face à la souffrance omniprésente, face à la sauvagerie humaine qui tue tous les jours et dont je n’ai vent que lors des pires atrocités médiatisées ?
Les égorgements dans la rue et les lieux de culte, les égorgements rituels ou non dans les abattoirs de France, ou en plein air dans d’autres pays. Il faut bien manger et obéir à son dieu. Combien de voix s’élèvent contre la souffrance et la peur animales durant les fêtes religieuses ? Finalement, nous tous, quelle est notre place parmi la pire espèce ?

Dans la Préface de Loïc Dombreval, député et vétérinaire, Président du groupe d’étude « condition animale » de l’Assemblée nationale, nous lisons avec malaise : « L’Homme a peu de chance de cesser d’être un tortionnaire pour l’Homme tant qu’il continuera à apprendre sur la bête son métier de bourreau », Marguerite Yourcenar. Trancher la gorge d’un mouton, d’un agneau, trancher la gorge d’une femme, d’un homme, quel poids du sang supportons-nous ?

 

« La pire espèce », Armèle Malavallon, Ramsay, 19 euros.

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