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Sommet Afrique France : retour sur un sommet afroptimiste

Montpellier n’avait pas accueilli un tel événement diplomatique, depuis un sommet franco-espagnol en 1988. Apporté sur un plateau par l’Elysée, le sommet Afrique France de Montpellier a permis l’émergence d’une diaspora montpelliéraine.

A la Une, Adama Kanté, photo Cédric Matet.

“Si la relation entre la France et les pays d’Afrique était une marmite, elle serait sale”

« La rupture a été voulue par les Africains, il ne faut pas croire qu’elle se décide à Montpellier. Arrêtez votre discours paternaliste ! Nous n’avons pas besoin d’aide, nous avons besoin de coopération. L’Afrique n’est pas un continent de misère ou de chômage, mais un continent jeune, optimiste, enthousiaste ! ». Adam Dicko, malienne.

La France doit demander pardon au continent africain” pour les crimes de la colonisation. “Et cessez de coopérer et collaborer avec ces présidents dictateurs ! Et programmez un retrait progressif et définitif de vos bases militaires en Afrique !“. Cheikh Fall, blogueur sénégalais.

La France doit mettre fin à la Françafrique“. Elle est “arrogante“, “enlisée elle-même dans des questions de racisme” mais elle veut “donner des leçons de démocratie aux Africains !“. Adelle Onyango, une jeune ressortissante du Kenya.

Cet après-midi du 8 octobre dans la vaste Sud de France-Arena de Montpellier, devant les 3000 invités au sommet Afrique France, les yeux se sont écarquillés. Sur la grande scène, cette dizaine de jeunes invités à s’exprimer directement face au président français, y sont allés au bazouka. Emmanuel Macron était sur la scène avec eux, prenant des notes, encaissant en souriant, avec peut-être une indicible petite pointe de plaisir à jouer dans cette mise en scène imaginée par l’Élysée.

Ces jeunes qui ont fait le buzz étaient des blogueurs, des activistes, des entrepreneurs, la fine fleur, la pointe avancée du grand continent et ses 54 pays invités à faire face à la France dans un exercice de bravoure inédit. Les enfants d’un “mariage forcé depuis plus de cinq cents ans” selon l’expression d’un d’entre eux. Avant ce moment improbable, un immense historien africain, spécialiste de la pensée post-coloniale s’était transformé en missi dominici de la France (en “laquais” selon ses opposants) pour préparer le sommet montpelliérain. Achille Mbembe a pris son bâton de pèlerin à travers 12 pays et lancé plus de 60 “dialogues” avec des acteurs de la société civile et sélectionné une dizaine de “pépites” reçues en amont à l’Elysée (photo ci-dessous).

Quelques jours avant, à l’Élysée, il remettait un rapport à Emmanuel Macron “pour la refondation des relations entre la France et le continent”.

Macron en mode maso

Après une longue série de sommets d’abord appelés France Afrique puis Afrique France, le pas à pas décolonial a abouti à cet audacieux happening où aucun chef d’état n’était invité. Dans la salle de l’Arena, des ministres français, des ambassadeurs, des chefs d’entreprise, des activistes, des universitaires, des artistes. Environ 700 jeunes représentants de la société civile africaine. Et peu de représentants du Maghreb, qui fait figure de grand absent de l’événement.

Jeudi dernier, l’hebdomadaire Marianne titrait : “Macron en mode maso devant des décoloniaux plus virulents les uns que les autres”. A l’occasion de ce sommet, un fort sentiment anti-français s’est exprimé de toutes parts. Inévitable : on se bouscule aujourd’hui dans les milieux panafricanistes pour figurer parmi les plus ardents détracteurs de l’ancienne puissance coloniale. Malgré une série d’annonces concrètes, issues du rapport Mbembe (comme la création d’une “Maison des mondes africains et des diasporas”, la restitution d’œuvres d’art au Bénin, un “fonds d’innovation pour la démocratie en Afrique”), un tir nourri et violent d’opposants a eu lieu durant le Live sur le compte Twitter de l’Élysée.

Ce sommet c’est pas le nouveau testament de la Françafrique !” s’est indigné un jeune participant aux nombreux et passionnants débats du village africain de l’esplanade, qui tranchaient un peu avec l’euphorie consensuelle de l’Arena. “Il n’a été question ni du Sahel, ni de la Lybie, ni du réchauffement climatique” a regretté un autre participant parmi les dizaines qui se sont succédés sur “le plateau médias” installé au cœur du Pavillon populaire.

Et quel contraste, terrible, entre l'”afroptimisme” de cette élite africaine réunie qui a peu parlé d’immigration, et l’arrestation de militants du Collectif sans-papiers CSP75, interpellés à leur arrivée à la gare Sud de France, la veille du sommet. Huit personnes conduites à l’Hôtel de police de Montpellier. Deux placées au Centre de rétention de Nîmes, six relâchés dont cinq recevaient une obligation de quitter le territoire français…

“Où est Michaël ?”

Emmanuel Macron a tapé de nombreuses épaules, serré beaucoup de mains, ou présentant son poing en mode Covid, ou encore s’inclinant en salutations indiennes, mains jointes, quand les sollicitations étaient trop fortes. Paraissant connaître tout le monde, frais et ravi. Un coup politique peut en cacher un autre : il a marqué des points dans le fief de Michaël Delafosse et Carole Delga, deux des principaux soutiens de la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, à la peine dans les sondages des futures élections présidentielles. “Où est Michaël ?” a-t-il demandé devant 3000 personnes, souhaitant rendre hommage au maire de Montpellier avant d’ouvrir la séance.

L’atout Marie-Cécile Zinsou

Parmi les personnalités marquantes de ce sommet , une grande métisse rieuse qui a passé les étés de son enfance à Montpellier : Marie-Cécile Zinsou (à droite sur la photo), l’une des femmes les plus influentes d’Afrique. La célèbre franco-béninoise a animé un débat de 5 heures à l’Arena, en marge de la séance plénière, sur la restitution des œuvres d’art dont elle est une des plus ferventes militantes sur le continent. Avant de présenter à Emmanuel Macron au MOCO “Cosmogonies” : la plus grande exposition jamais présentée de la fondation d’art contemporain qui porte son nom, la fondation Zinsou (à mettre au crédit de l’ancien directeur du MOCO, Nicolas Bourriaud). A suivi un cocktail très chic dans le jardin du nouveau musée montpelliérain.

Le succès du village africain

Du 5 au 9 octobre, 20 000 personnes ont franchi les barrières du village africain sur l’esplanade, centre névralgique d’Africa Montpellier. Le Pavillon populaire a dû fermer régulièrement ses portes, face à l’affluence, pour rester dans les clous des conditions sanitaires. Des restaurateurs comme “Fou d’Afrique” ont été “dévalisés”. Il y a eu des séquences très chaudes avec les meilleures riders du Ghana, place-forte du skate en Afrique, en lien avec le FISE. Et les battles du festival “Keep on Breakin”, proposé par l’association Attitude, qui a fait venir les meilleurs Bboys africains.

Gros engouement pour le studio photo mobile de Fatoumata Diabaté (ci-dessus) qui prenait les visiteurs en photos, en leur proposant de superbes tenues en tissu africain + accessoires. Une heure d’attente en moyenne pour passer devant l’objectif et repartir avec son cliché (gratuit). Vraiment une des reines de ce sommet : la photographe malienne, venue pour suivre “son amoureux” à Montpellier, jamais repartie, présente à la conférence de presse, présentée au Président, a été omniprésente.

Référent artistique du village africain, Vincent Cavaroc, le directeur surdoué de la halle Tropisme, poursuit son irrésistible ascension. Venu de la culture alternative, il impose sa signature. Il a plaidé de son côté la cause d’une Biennale culturelle africaine dans un aparté avec le Président (photo) et conclu un accord avec le maire de Yaoundé (Cameroun) pour exporter le village africain montpelliérain.

Pour la ville d’accueil, un bénéfice net

La dernière fois que Montpellier a accueilli un tel sommet international remonte à 33 ans, les 23 et 24 novembre 1988. Une rencontre franco-espagnole où François Mitterrand recevait le Premier ministre Felipe Gonzalez.

Pour Montpellier, le bénéfice est net. C’est l’Élysée qui a assumé l’organisation et les dépenses du méga-événement apporté sur un plateau. A l’origine, c’est Bordeaux qui devait accueillir la manifestation mais le faible portage politique du maire écologiste Pierre Hurmic, faisant face à des dissensions au sein de son conseil municipal, a lassé Macron. Il a tranché en faveur de Montpellier qui a dépensé 300 000 euros pour un foisonnant volet culturel labellisant 250 projets dans toute la métropole.

Dans la foulée, Michaël Delafosse faisait citoyen d’honneur le célèbre gynécologue congolais Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix en 2018 pour son action en faveur des victimes de violences sexuelles, également fait Docteur Honoris Causa de l’Université de Montpellier (ci-dessus).

Le jeudi 7, il recevait Roselyne Bachelot, une Ministre de la culture très africaine friendly, parlant d'”éblouissement” devant les propositions du village africain. “J’ai l’impression que l’Afrique nous donne une leçon : celle que la culture est métisse et doit s’ouvrir à toutes les influences” a-t-elle déclaré au micro de Kaina TV.

Montpellier, l’Africaine

Et après ? Si la question d’un sommet “utile” a obsédé tous les Africains qui avaient fait le voyage, elle vaut aussi pour la ville d’accueil. Quelle suite donner ? Le maire a annoncé la candidature de Montpellier “à ce que ce nouveau sommet acquiert une forme de récurrence, à un rythme et sous la forme que l’Etat voudra bien lui donner“. Tandis que Carole Delga sur Twitter faisait l’offre “d’un grand rendez-vous annuel des territoires euro-africains” à Montpellier. Sans que l’on comprenne bien s’il s’agissait de la même chose.

Sans doute, l’Afrique sera un axe fort, en particulier dans le secteur culturel, d’un “nouveau souffle”, d’une nouvelle politique annoncée, dont les contours sont encore flous.

L’émergence d’une diaspora

C’est l’aspect le plus tangible de cet événement hors normes, incarnée par la magnifique exposition de Cédric Matet et Jane Kleis sur 15 figures de la communauté africaine : l’émergence d’une diaspora jusqu’ici relativement invisibilisée.

Je vais vous faire une confidence, a dit Michaël Delafosse à l’Arena dans son discours d’accueil. “Quand j’ai su que le Président de la République envisageait d’organiser ce sommet à Montpellier, je me suis immédiatement dit : ça va être une aventure formidable, nous allons découvrir grâce à nos acteurs locaux plein de coopérations, d’histoires collectives. Mais je n’aurais jamais pu imaginer que le foisonnement d’initiatives serait aussi important, les dynamiques de projets aussi fortes, les récits personnels aussi poignants“.

Agent artistique, Valère Hounhanou (photo ci-dessus) qui a fondé le festival Afrik’Art en marge du sommet, est plus nuancé : “La diaspora a eu du mal à se mobiliser“, regrette-t-il. “Mais nous venons de loin. Avant, au sein de la communauté, on ne se parlait pas. Cet événement est le début de quelque chose. Je salue le formidable travail d’unité qui a été fait à l’occasion de ce sommet Afrique France“. Le samedi soir, les communautés soudanaises, sénégalaises…, faisaient la fête dans divers endroits de la ville, mais séparément.

Dans le jardin du MOCO, Adama Kanté, une des Africaines les plus connues de Montpellier, engagée dans la lutte contre le cancer du sein au Sénégal, a tenu à dire en direct au Président “que la diaspora africaine avait été peu visible dans ce sommet, trop parisien, qu’il ne fallait pas oublier les régions“.

Ce qui pourra rappeler Macron à son devoir de territoire : le cadeau d’une reproduction de l’œuvre du street-artiste montpelliérain d’origine tunisienne Sunra (ici, rue Roucher à Montpellier) et la robe en wax de la styliste Karine Lepetit qui lui a été remise en mains propres par Valère Hounhanou pour Brigitte Macron.

Photos dans l’ordre : Élysée, Ville/Métropole de Montpellier, LOKKO, Fondation Zinsou. Photos de break dance et de Fatoumata Diabaté signées Anouk Anglade et Lisa Darrault, étudiants à l’ESJ-Pro Montpellier.

Les photos de Valère Hounhanou et Adama Kanté font partie de l’exposition “Ce que nous sommes” conçue dans le cadre du sommet Afrique France. D’abord montrées sur l’esplanade de Montpellier, elles sont désormais visibles à la Maison des relations internationales jusqu’au 30 novembre. 

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Marie Urdiales
1 mois il y a

Très bel article qui donne envie de pérenniser ces rencontres au sommet… Et de les vivre au quotidien, le plus souvent possible, grâce à la culture, ambassadrice de liberté…

Rouzet
Rouzet
1 mois il y a

Bravo pour votre article cette belle manifestation ayant été bien peu médiatisée.

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