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Habitat partagé : les aventuriers de Lodève

En Suisse, 23 % du parc immobilier est construit sous forme de coopérative. En Norvège, c’est 40 % du parc immobilier d’Oslo. En France, seuls 13 habitats partagés fonctionnent aujourd’hui selon ce mode. À Lodève, deux collectifs la Caminade et L’Ilot de la Soulondres remuent ciel et terre pour réaliser cette utopie. Qui sont ces aventuriers de l’habitat participatif et qu’est-ce que ça coûte ?

Un rêve et un combat

C’est une belle journée d’octobre. Sur leur terrain de 6870 m2 situé dans le quartier de Carmes, les fondateurs de la Caminade, première coopérative d’habitants lodévoise, sont à pied d’œuvre. Au programme : la remise à neuf d’un deux-pièces dans lequel va s’installer Phoebe, l’écossaise du groupe, en attendant la construction de leur habitat partagé, prévue pour l’an prochain.

En plus des 17 logements qu’ils occuperont, ils ont opté ensemble pour une maison avec salle à manger, cuisine, buanderie, salle de travail et de réunion, bibliothèque-ludothèque et chambres d’amis communes. Une “pièce de silence”, aménagée dans le jardin, viendra en complément. Mais chut on en parlera dans deux ans si tout va bien !

Dans le futur salon de Phoebe, l’heure est au coup de pinceau. Sur l’échelle, se tient Jacques, un ancien avocat aujourd’hui à la retraite, président en titre de cette joyeuse équipée. Lorsque Gaëlle Lévêque, maire de Lodève, leur propose le site, au printemps 2019, les 7 mercenaires du groupe, constitué depuis 4 ans, viennent d’essuyer un revers à Gignac. Ce terrain est un cadeau inespéré. La pente y est raide mais l’emplacement reste idéal, en lisière de forêt, tout en étant en ville. Il possède une vue imprenable sur le centre historique, une terre cultivable en contrebas et deux bâtiments, vestiges d’une ancienne vie. L’un sert déjà d’atelier collectif et de salle de réunion, le début de l’aventure. Enfin !

Coût total : 3 millions d’euros

Ont-ils eu peur de ne pas y arriver ? “La prise de risque fait partie de l’aventure”, répond Jacques. Le projet restera longtemps en ballotage, reposant uniquement sur leurs fonds propres. Au total, ils ont investi 800 000 à eux tous (pour un projet estimé à 3,2 millions d’euros), pour payer les dépenses courantes, experts, bureaux d’études, architectes, et réunir les 25% du budget de l’opération exigés par les institutions, les politiques, les banques, avant d’étudier le dossier. À chaque étape, il faut réexpliquer ce qu’est une coopérative d’habitants : la possibilité pour des individus de s’organiser pour concevoir et construire ensemble leur habitat, logements et espaces communs, qu’ils géreront ensuite dans une logique de partage et de solidarité (loi Alur de 2014).

Ici, on fait des repérages sur le terrain.

Chacun son appartement, le reste en commun

En France, 46 structures de ce type sont en projet. Mais la route est longue et semée d’embûches. Nos pionniers s’en sont rendus compte. À la banque des territoires, aux impôts ou à la MAIF, encore dernièrement, qui les assimilera à une copropriété pour refuser de les assurer, il faut refaire le topo, insister, argumenter. Il y a quelques semaines encore, ils n’étaient toujours pas en mesure d’emprunter. Même avec 800 000 euros de fonds propres, les banques exigent des garanties que seuls les pouvoirs publics peuvent octroyer, s’agissant de PLS (prêts locatifs solidaires). La mairie, la communauté de commune et le département de l’Hérault s’accorderont in extremis pour garantir 100% de leurs emprunts. Une victoire dont ils ont des raisons d’être fiers.

Le collectif est désormais rodé et joue volontiers les prédicateurs, œuvrant pour ceux, de plus en plus nombreux, qui voient dans ces coopératives d’autres modalités d’habiter, plus solidaires et plus partageuses : finie la machine à laver individuelle, la perceuse qui prend la poussière au fond de l’établi, la chambre d’amis qui ne sert que quand les enfants viennent. Chez eux, tout sera mis en commun sauf les appartements, dont ils ne seront sociétaires et pas propriétaires. Pas de plus-value en cas de départs, mais personne ici ne vient pour l’argent. À l’entrée dans le projet, ceux qui ont pu se sont acquittés de 25% du coût estimé de leur appartement, mais certains ont mis plus pour que d’autres puissent mettre moins.

Entre deux coups de pinceau, Jochen fait les présentations. Le groupe a grandi. Il a aujourd’hui entre 4 ans, l’âge de Toine et 76 ans, l’âge de Reggie. Si le petit bonhomme est trop content d’avoir une famille aussi grande à sa disposition, Reggie se réjouit tout autant : “Porter un projet de cette envergure à un âge où les gens deviennent casaniers, se dire que la vie n’est pas finie ! Que peut-on rêver de mieux ?”

À la Caminade, on apprend à planter les clous.

Des papys fondateurs

Jusque-là, elle et son compagnon Jochen vivaient à l’écart du monde, dans une maison construite de leurs mains, autonome énergétiquement, perdue dans la garrigue, vers Saint-Pons, à des années-lumière d’une société où on allume le chauffage en tournant un bouton. Mais s’ils y vécurent heureux et y élevèrent deux enfants, à l’approche de leurs vieux jours, l’idée du collectif s’est imposée.

Faites le calcul, la population des plus de 60 ans va doubler d’ici 2050. Ils dépasseront en nombre les moins de 20 ans. Il faudra bien inventer d’autres modèles de vieillissement : nos pionniers en ont conscience. Ils ont bâti un projet intergénérationnel dans lequel jeunes et vieux pourront s’entraider mutuellement. Parmi eux, certains ont fait partie d’ECEO, un mouvement lancé par Cathy Blanc pour accompagner les personnes isolées. C’est au sein de ce collectif, dans les années 2000, que naîtra l’idée de créer des maisons ECOE pour rompre l’isolement. Il faudra encore attendre des années avant que la première ne voie le jour à côté de Montpellier. La leur est en passe de se réaliser.

Il est midi passé, les pinceaux sont toujours actifs pendant qu’en cuisine, d’autres petites mains s’affairent. Mino interroge :

Est ce qu’on se met au jardin, au pire on aura un peu froid ou là-haut sur la terrasse, mais il faut monter une table.

– Quelle table ?

– Si on doit la monter, il faut qu’elle soit en plastique.

– On a ça nous, du plastique ?

– Il me semble qu’il y en a une quelque part. Elle date d’avant nous mais on n’allait pas la jeter.”

Une victoire contre les promoteurs

À quelques centaines de mètres de là, les compagnons de L’Ilot de la Soulondres (photo ci-dessus), s’apprêtent à effectuer leur toute première visite de site ouverte au public. Contrairement aux habitants de la Caminade, dont le noyau s’est rencontré des années auparavant, pour eux tout est allé très vite. Le collectif s’est constitué il y a quelques mois pour imaginer un projet d’habitat participatif capable de s’opposer à celui des promoteurs qui lorgnaient sur cette parcelle de plus de 6000 m2 située en bord de Soulondres : un petit paradis de verdure, anciennement une ferme. Si le maire a préféré soutenir le projet d’habitat partagé, la séance du conseil a été houleuse, et la partie est loin d’être gagnée. D’ici fin janvier, il faudra au groupe d’autres garanties, notamment financières, pour remporter définitivement la parcelle convoitée.

Même la voiture est partagée

Cet après-midi, Rémi fait la visite (photo ci-dessus). Ancien architecte, aujourd’hui promoteur d’une sobriété heureuse, il vit et milite ici au même titre que la plupart de ceux qui sont retrouvés dans ce projet d’habitat écologique et solidaire, conçu pour devenir un lieu de mixité générationnelle, culturelle et sociale, la moitié des logements pourront être attribués à des foyers modestes.

Leur dossier contient la promesse d’une vie meilleure. Des appartements tous exposés pareillement. Des équipements en commun : buanderie, vélos, voitures, oui même la voiture ! Des espaces partagés : jardin, salle polyvalente, atelier, chambres d’amis, espace de travail.

Un jardin-école

Sur le terrain en friche, survivent encore des essences rares, un vieux système d’irrigation, un ancien corps de ferme, le tout donnant sur la rivière. “Nous allons préserver au maximum l’existant”, ajoute Rémi, puis désignant les bandes rouges et planches tendues par les communaux au milieu du parc luxuriant “le bâtiment qu’avaient prévu de réaliser les promoteurs concurrents aurait condamné une grande partie des espaces verts”. L’Ilot, lui, veut exploiter harmonieusement ces 4000 m2 de terres cultivables, créer un jardin-école, ouvert sur le collège, voisin, les associations, nombreuses. Les enfants y construiront des cabanes, les adultes des yourtes, une tente chapiteau pour les veillées, les fêtes improvisées. On se pose, on rêve un peu. Plus bas, la rivière veillera dans son lit, sagement entourée d’espèces endémiques que l’on préservera.

Entre 36 et 50 000 euros pour un 50 m2

Vous l’aurez compris, L’Ilot comme la Caminade se veulent des modèles d’habitat écologiques et responsables. Les deux groupes ont privilégié l’emploi de matériaux locaux et d’énergies renouvelables, la réduction de la consommation des eaux, le recyclage/tri, la récupération des eaux grises, etc. Des choix coûteux, symboles de leur engagement, et qui doivent faire école. Après le bâti, les communs, restera à construire le vivre ensemble.

Cet après-midi à l’ilot de la Soulondres : séance de recrutements aux “Mangeurs d’Étoiles”, un restaurant du centre-ville. Les candidats ne manquent pas. Au mur, des projections. En l’état, le ticket d’entrée dans le projet devrait coûter entre 36 et 50 000 euros pour un 50 m2, auxquels il faudra ajouter un loyer oscillant entre 400 et 500 euros/mensuel. Ce n’est pas rien, mais L’Ilot veut offrir bien plus qu’un logement. Rémi prévient. Le projet est chiffré à plus de 3 millions d’euros, L’Ilot doit pouvoir apporter 30% de fonds propres. On en est loin. Alors il argumente. “Si le projet, tel qu’il est défini vous convient, rejoignez-nous. Le plus important c’est que nous puissions le réaliser, ensuite nous ferons en sorte de nous entendre. J’ai vécu plusieurs expériences de collectifs. J’y ai toujours beaucoup appris sur moi-même. On a beaucoup à apprendre des gens qu’on ne connaît pas.”

 Beaucoup de femmes seules

Penchées sur les fiches de présentation à remplir, des femmes seules, quelques familles. Le noyau de L’Ilot est plutôt familial.

Un petit groupe hésite sur les réponses à fournir : “Mes compétences, ça veut dire ?” Réponse : “celles que tu pourrais apporter au groupe”.

à la question du pourquoi rejoindre un tel projet, les avis convergent, les récits également : beaucoup de femmes dans l’assistance qui en ont marre de vivre seules.

“J’ai construit ma maison autonome en énergie, il y a 10 ans. Mais le confinement m’a fait prendre conscience que toute seule, je tournais en rond. Aujourd’hui, je me dis que le collectif, faire des trucs avec d’autres gens, c’est ce qu’il me reste à expérimenter.”

“Des conflits, il y en aura, il y en a tout le temps

Sa voisine renchérit. “C’est intéressant de créer cette intelligence collective, bien sûr cela nécessite de bosser, de savoir se remettre en question, mais ça fait progresser. Des conflits, il y en aura, il y en a tout le temps. Que tu les résolves dans ton coin, avec ton conjoint, tes collègues, tes amis ou dans un collectif élargi, il faut avancer !”

À 56 ans, cette ex-parisienne, ex-chef de projet en système d’information dans le secteur bancaire, s’est reconvertie dans les massages. Le confinement a déclenché son départ de Paris. Aujourd’hui, elle cherche sa place dans son nouvel univers et l’habitat partagé la tente : “ça permet de récréer des liens qui existaient autrefois. Clairement, je ne veux pas vieillir seule, je me cherche une famille.”

Pendant que les dossiers de candidatures de L’Ilot de la Soulondres s’accumulent, le repas partagé de la Caminade touche à sa fin. Café et pose discussion. Reste huit appartements à pourvoir sur les 17. Les candidatures ne manquent pas.

Des trentenaires motivés par les plus anciens

Parmi les fondateurs de la Caminade : d’anciens 68tards, des membres d’Attack, des Verts de la première heure… C’est ce militantisme qui soude le groupe et rend leur combat si exemplaire. C’est aussi cette conscience politique, écologique, qui incite les plus jeunes à se joindre à l’aventure. Comme Ariane et Mathieu. Elle est gestionnaire de chambres d’hôtes l’été et éducatrice spécialisée, dans le handicap, l’hiver. Lui, moniteur de canoë kayak, a créé son agence de micro-aventures aquatiques. Ils ont 35 ans, deux enfants. Le couple arrivé à Lodève récemment songeait à y investir. Mais dans le contexte actuel, “acheter une maison individuelle à 300 000 euros et se coller un emprunt sur 30 ans… non merci”.

 La coopérative ? Un hasard, disent-ils. Ils sont venus pour voir et ont vu : leurs enfants trop contents d’élargir le cercle de grands-parents, réclamant les épées de Papi Christian. Mino proposant de venir les garder en cas de besoin, la voiture de l’un toujours disponible pour dépanner l’autre, les repas partagés, l’esprit qui règne au sein du groupe.

Ariane vient d’une famille très nombreuse, alors veiller sur une vingtaine de gosses de tous les âges ne lui fait pas peur. Et puis ces “vieux” un peu remuants ont fait le gros du boulot jusqu’ici et avancé l’argent. Le jeune couple a pu entrer dans le projet pour moins de 25% du coût de leur appartement. Un joli cadeau de bienvenue.

S’ils ont trouvé leur période probatoire un peu longue, (Covid oblige), elle leur a permis de comprendre ce qu’impliquait d’un tel projet : des groupes de travail, des décisions collégiales, beaucoup de temps et d’énergie dépensés.

Itinéraires personnels ou trajectoires collectives

“C’est tuant”, résume Mino en riant. Christian, son compagnon artiste-artisan-militant, a toujours travaillé en collectif, et pris des claques. “Je sais qu’on va s’engueuler, que je serai déçu par un certain nombre d’orientations qu’on prendra, mais je ne vois pas d’autre choix d’avenir, l’individualisme n’est plus possible.” Les autres approuvent.

Dans “Capital et Idéologie”, Thomas Piketty leur donne raison en s’attaquant au dogme de la propriété privée pour inverser la courbe explosive des inégalités. Récemment, Régis Debray dans “Du Génie Français”, nous mettait également en garde “en préférant nos itinéraires personnels aux trajectoires collectives et aux destins des peuples, nous avons oublié notre humanité et notre âme !

Nos coopérateurs l’ont parfaitement compris. À en juger par le nombre de candidats qui frappent à leurs portes, et/ou l’effervescence suscitée par l’habitat partagé partout en France, il serait grand temps que nos politiques s’en emparent.

Viens chez moi, j’habite une coopérative

En France, la moitié des 46 projets d’habitat partagé recensés se situent en Occitanie.

A l’initiative de Hab-Fab et Habicoop, la fédération nationale des coopératives, un réseau vient de se constituer en Occitanie. Il poursuit plusieurs objectifs :
– l’échange d’expérience et d’informations afin de faciliter la concrétisation des projets,
– faire connaître cette solution citoyenne et non-spéculative auprès d’un plus grand public,
– se créer une place dans les institutions et réseaux de l’Économie sociale et solidaire (ESS),
– faire évoluer les politiques publiques en soutien des initiatives et projets.

Hab Fab organisera des zooms Coopératives tous les 2nd mardi du mois à 19h à compter du mois de janvier.

 

– Pour joindre La Caminade. Téléphone : Catherine Brissaud 06 20 07 83 27 ou Louise Pedra 06 31 15 42 18.

– Pour L’Ilot de la Soulondres, tous ceux qui voudraient contribuer financièrement au projet, sans devenir coopérateurs peuvent le faire, sous forme de prêts (rémunérés) ou en entrant au capital. Mail : ilotvertdelasoulondres@gmail.com Téléphone : Alissa 06 45 61 11 34 ou Armelle 06 86 98 29 57. Ou ici.

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Brigitte
Brigitte
1 mois il y a

Je découvre et je trouve que cette façon d’envisager sa vie est intelligente, novatrice et courageuse

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