Mitia Fedotenko : « Russe d’origine ukrainienne, je suis coupé en deux »

“Avec mes amis, on se dit cela : l’Ukraine est comme une femme qui se refuse et qu’on prend de force”. En France depuis plus de 20 ans, Mitia Fedotenko, danseur et chorégraphe, citoyen russe vivant à Montpellier, reçoit des dizaines de messages par jour de ses amis et de sa famille qui vit à Moscou. D’origine ukrainienne, il exprime sa douleur et ses inquiétudes à LOKKO.

 

LOKKO : Vous répétez actuellement votre création qui s’appelle “Roulette russe”…

MITIA FEDOTENKO : C’est une pièce qui signe mes 50 ans, toutes mes inspirations : Dostoïevski qui était addict au jeu, Tarkovsky, Malevitch. Moi aussi, je suis addict au jeu, mais pas au casino, plutôt au jeu en tant qu’acteur, danseur et chorégraphe ; toute ma vie est liée à la scène, au plateau.

Avez-vous de la famille en Russie ?

Toute ma famille est à Moscou. Je suis de nationalité russe et ukrainien. Fedotenko : c’est ukrainien ! Avec ma compagne Natacha (ci-dessous), nous sommes tous les deux des enfants de l’Union soviétique, nés dans les années 70 dans un pays qui avait fait l’union de ses peuples, où peut importe qui est ouzbèke, ukrainien, biélorusse, khazakh. Natacha est née en Ouzbékistan, elle a fait ses études en Biélorussie. Mes parents travaillaient à Baïkonur au Kazakhstan. Je suis un enfant de l’URSS, et d’un autre côté, je suis Russe et encore citoyen de monde. Je vis depuis 23 ans en France. Ce qui se passe actuellement me coupe en deux : l’Ukraine et la Russie sont mon pays. Le matin, je reçois des messages qui me déchirent : “Mitia, tu es au courant : les bombardements ont commencé !” Je lis sur Facebook, Instagram, WatsApp que les communautés russes et ukrainiennes sont encore plus divisées que jamais.

Votre famille se trouve actuellement à Moscou ?

Oui. Ma mère, mon père, mon frère, y vivent et ils sont inquiets. Et toute la famille de ma chérie Natacha vit à Moscou. Ils sont conscients que c’est pas juste la guerre entre deux peuples mais entre le monde occidental et le monde slave qui est encore divisé en deux, entre Ukrainiens et Russes bien qu’ayant les mêmes racines. Ma famille est aussi divisée. Ils n’arrivent pas à prendre partie. Ils pensent que ce n’est pas que la faute de Poutine mais aussi du monde occidental qui fait se cogner les peuples les uns contre les autres. Sans remettre en cause la responsabilité du gouvernement russe car c’est ¾ de responsabilités, et particulièrement de Poutine.

Pensez-vous, comme Macron, que Poutine est en pleine dérive paranoïaque ?

J’ose dire oui. Après 20 ans de gouvernance, Poutine ne peut pas se résoudre de partir à la retraite, laisser le peuple élire ses représentants selon des élections qui ne soient pas des élections de guignols. Que lui reste-t-il ? Il a des morts sur la conscience comme la journaliste Anna Politkovskaïa, et l’empoisonnement de Navalny. Il ne peut plus reculer. Avec mes amis, on se dit cela : l’Ukraine est comme une femme qui se refuse et qu’on prend de force.

N’ y-a-t-il que des anti-Poutine parmi vos proches ?

Je vis dans un milieu un peu à part où il y a quand même une majorité libérale pro-occidentale. Peu de mes amis ont d’autres points de vue. Engagé et libre, je ne suis pas un citoyen russe ordinaire.

C’est pour cette raison que vous êtes venu en France.

Absolument. Comme dit mon compatriote Anatoli Vassiliev, un metteur en scène important, je suis un exilé volontaire. Je peux aborder en France les sujets qui me taraudent, prendre la parole et ne pas être d’accord, et ne pas être menacé de mort ou poursuivi par la justice. La justice russe, c’est une bande de juges au service du pouvoir. Ce n’est plus la justice au sens où on l’entend.

Avez-vous des contacts avec des Ukrainiens ?

Oui, beaucoup. Notamment des danseurs qui ont suivi la formation Exerce du Centre chorégraphique national de Montpellier comme Oxana Latimer qui habite maintenant au USA, Anna Kravcjenko qui habite à Moscou ou Victor Ruban à Kiev. Nous sommes en contact permanent. Ils ont mal pour leur pays natal qui est en guerre depuis 8 ans, déjà, depuis l’annexion de la Crimée en 2014.

Je suis à chaque moment sur une chaîne indépendante russe qui s’appelle La Pluie, en russe DOJD, à Moscou, où j’ai vu les bombardements. C’est un vrai reflet de la réalité, sans parti-pris, ce qui est si précieux en Russie. Mais ils sont inquiétés en permanence. Depuis un an, le gouvernement les oblige à mettre un bandeau à l’écran, avant chaque émission, qui signale qu’ils sont les agents de l’Occident… Tous sont pris en otage par ce fou furieux. Les manifestations sont interdites. On ne peut pas manifester à plus de trois et même encore, ceux qui le font sont embarqués. On ne bafoue pas seulement la constitution russe mais tous les droits de l’homme.

Et avec des artistes russes ?

Ils sont prudents. Ils ne peuvent pas se prononcer ouvertement, certains dirigent des structures subventionnées par l’état. Ils se contentent de dire “Non à la guerre”. Même Kirill Serebrennikov  (ndlr : célèbre metteur en scène et cinéaste russe), que j’ai beaucoup soutenu est plus discret. Depuis qu’il a été assigné en résidence, puis relâché, il s’est retiré. On entend peu parler de lui. Il est toujours directeur artistique de son théâtre, mais il travaille de plus en plus avec l’Europe en se faisant financer par des contributeurs privés.

Que va devenir dansePlatForma, le festival franco-russe que vous avez lancé l’an dernier avec une édition à Montpellier et une autre à Kalouga (photo) ?

Il doit avoir lieu à Kalouga mi-juin et en novembre à Montpellier. Je ne peux rien dire à l’heure actuelle. Comme tous les Russes, mes amis artistes ont vu leur quotidien bouleversé. Le rouble a chuté. Surtout, la guerre sera-t-elle longue maintenant que les canons ont parlé ? Alors, comment être sûr que le festival ait lieu. Malgré l’intervention de Michaël Delafosse, qui a écrit au gouverneur, le ministère de la culture de Kalouga n’a pas voulu soutenir la manifestation autant qu’elle l’a fait lors de la première édition en parlant d’une “année particulière” en lien avec la situation sanitaire catastrophique en Russie… Mais notre partenaire officiel, le Centre d’innovation culturel de Kalouga nous soutient indéfectiblement pour cette nouvelle édition. Les projets comme dansePlatForma sont plus que jamais nécessaires…

 

Photos de “Roulette russe” de Alain Scherer. Photo avec le drapeau ukrainien : Sylvie Veyrunes. Photo privée de Mitia Fedotenko et sa compagne Natacha à Moscou, droits réservés. Photo de dansPlatForma à Kalouga, droits réservés.

“Roulette russe”, la nouvelle création de Mitia Fedotenko aura lieu le 31 mars 2022 au Théâtre Agora-Le Crès.  Info et réservation, ici.

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