Au MOCO : la bizarre exposition des adieux de Nicolas Bourriaud

L’École des Beaux-Arts et la question de l’enseignement des arts sont totalement partie prenante du Mo.Co. tel que l’a conçu son fondateur Nicolas Bourriaud. “Trans(m)issions – L’expérience du partage” : la toute dernière exposition de sa période montpelliéraine, à l’Hôtel des Collections, peine à cerner cette problématique.

Il arrive aux journalistes de se tromper. L’auteur de cet article en avait fait l’expérience en tout début d’année, lorsqu’il désigna la magnifique exposition “L’Épreuve des corps” à l’Hôtel des Collections comme “feu d’artifice final de l’ère Bourriaud” alors que Nicolas Bourriaud, éconduit par Michaël Delafosse, nouveau maire de Montpellier, préparait son retrait de la direction du Mo.Co. En termes de pur calendrier, c’était erroné. C’est bien l’exposition suivante, celle actuellement en cours, intitulée “Trans(m)issions – L’expérience du partage”, qui conclut le temps de mission montpelliéraine du célèbre critique, avant la prochaine arrivée pleine et entière aux affaires de son successeur Numa Hambursin avec “Contre-Nature. La céramique, une épreuve du feu”, en mai à  la Panacée, puis l’œuvre de Berlinde De Bruyckere à partir de juin prochain à l’Hôtel des collections.

Une sensation de fourre-tout

On ne s’était pas trompé quant au contenu proposé aux visiteurs. “L’Épreuve des corps” était un modèle de parcours au cœur d’une collection invitée, où des liens étaient activés, pour révéler comment l’art contemporain résonne avec vivacité au cœur des questionnements et des enjeux de fond de son temps. Après ce feu d’artifice, l’actuelle exposition, “Trans(m)issions – L’expérience du partage”, annoncée comme une “exposition de transition”, apparaît peu saisissable, parcellaire, hétéroclite, quant au thème qu’elle prétend aborder.

Au MOCO Montpellier, deux œuvres : un Alphabet canin et une œuvre composite intitulée ARTEMIS.

L’intention est ainsi énoncée : “Trans(m)issions est une exposition (…) sur la structure du Mo.Co. qui inclut deux lieux d’exposition et une école d’art : qu’est-ce qui fait œuvre ? Quel rôle pour l’artiste dans l’enseignement, la transmission, la création d’une communauté ?”, ce qui pose “la question de l’enseignement comme pratique, processus et expérimentation artistique”. Au mur, cette citation du philosophe Jacques Rancière percute : “Qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n’a pas à se préoccuper de ce que l’émancipé doit apprendre.”

Ainsi perçu, le temps de la formation n’est en rien étanche au regard du temps de la création. Ce temps de formation est celui d’une expérience partagée de pratique artistique, “d’un rapport à l’autre toujours mouvant et inédit, enrichissant et troublant”. Non celui d’un bachotage sur de supposées bases techniques. Or l’exposition elle-même peine à offrir une expérience de cette mise en mouvement. Elle est sectionnée en quatre blocs étanches, où les enjeux qu’on vient d’exposer ne se perçoivent souvent qu’en filigrane, d’où émane une sensation de fourre-tout.

Des standards conventionnels de l’art contemporain

Cela débute par l’exposition de travaux de six jeunes artistes, diplômés de l’École des Beaux-Arts de Montpellier entre 2017 et 2021. Ces travaux éveillent la curiosité d’en voir plus, de connecter, établir des liens, dégager des perspectives, à partir de l’enjeu des formations. Il n’en est rien. Les pièces ne donnent qu’un aperçu très parcellaire, exposé selon les standards les plus conventionnels de l’art contemporain, sans qu’on capte aucune résonance de la problématique annoncée. Juste issus de l’école, qu’on aimerait imaginer mouvante et expérimentale, les parcours semblent déjà fixés sur les rails prescripteurs du milieu. Aucune prise de risque de ce côté là. Heureusement et justement, la vidéo épatante de Noémi Lancelot (photo) propose d’“en finir avec l’art”.

Au MOCO Montpellier, le Director's cut du film de Noémi Lancelot En finir avec l'art.

Jean-Luc Vilmouth, superbe et stimulant

Suit une section très développée, consacrée à l’artiste Jean-Luc Vilmouth (photo), qui fut aussi un grand professeur des écoles très réputées de Grenoble et Paris. La découverte est cette fois stimulante, très nourrie ; c’est à se dire qu’il s’agit d’une exposition mono-thématique qui se suffit à elle-même. “Quand j’enseigne, je fais de l’art et quand je fais de l’art, j’enseigne” : tel était un leitmotiv de l’artiste-professeur, dont on sent que la fréquentation a dû compter pour Nicolas Bourriaud lui-même, du temps où il dirigeait l’école parisienne.

Au-delà de la seule question de la formation, toute la démarche de Vilmouth se joue dans le voyage, la rencontre, le tissage de liens, la quête de “zones d’échanges et de complicité” déterminant “une possibilité d’augmentation” et travaillant à la question de “comment continuer à habiter notre planète ?”. Au cœur de l’exposition est reproduit un “atelier de l’artiste” dans lequel le visiteur, la visiteuse, sont invité•es à pénétrer. C’est minuscule. Cela tient en quelques notes, dessins, croquis, pas mal de bouquins aussi, souvent philosophiques, qui ont nourri la démarche.

Au MOCO Montpellier, une rétrospective Jean-Luc Vilmouth.

Oui mais tout autour se développe un vaste “atelier-monde”. L’articulation des dimensions est vertigineuse, par exemple lorsque s’étale, tout près, la giganstesque fresque murale Science for the Blind. Dans ce qui fut l’un des derniers travaux de l’artiste, cent trente-trois dessins crayonnent une trame intégrale du monde, grande collection de tous les radionucléides émis lors d’une explosion nucléaire (Xenon 133, Sodiaum 22, Polonium 210, et cent trente autres de la sorte).

Même rapport d’échelle sidérant, mais cette fois temporel et indexé sur l’artiste et son parcours de vie : Nature and me associe d’une part un montage photographique où, âgé de deux ans à peine, le tout petit Vilmouth paraît tenu dans les pattes d’un gorille âgé ; et d’autre part une statue de l’artiste parvenu à son âge très mûr, tout recouvert d’une peau de gorille. Un seul sujet condense ainsi la perspective croisée de l’ontogenèse et de la phylogénèse. C’est soufflant.

À quand une rétrospective Monnier ?

La séquence suivante de l’exposition est consacrée à la chorégraphe montpelliéraine Mathilde Monnier. Cela frôle le malentendu. Car on s’attend à une exploration, avant tout, de l’expérience de la formation Ex.e.r.ce qu’elle créa et qui continue d’exister au sein du Centre chorégraphique national de Montpellier. Cette structure tient une place cardinale dans le paysage – international – des formations en danse et performance. Car la lutte fut terrible, pour arracher la formation en danse à la poussière des vieux conservatoires, leur entraînement technique bêtifiant, dispensé par des enseignants aigris d’avoir dû se retirer hors les feux des plateaux.

Au MOCO Montpellier, une sculpture aérienne de Mathilde Monnier intitulée L'Exercice permanent.

Étrangement, Ex.e.r.ce est à peine évoqué dans ce segment d’exposition. C’est un parcours dans l’œuvre générique de la chorégraphe, qui s’y substitue. C’est plutôt magnifique, au demeurant, et on se prend à rêver, pourquoi pas, d’une grande exposition pleinement développée, à propos de cette œuvre parvenue à un tournant de la grande maturité, après avoir cultivé de passionnantes rencontres avec de multiples figures de la pensée et des arts divers. Mais c’est hors sujet quant au thème annoncé.

Gruppo Petrolio, l’appropriation prétentieuse de Pasolini

Enfin, l’exposition de Gruppo Petrolio aurait pu mieux rendre compte de l’ouverture des formations. Il s’agit d’un travail collectif dans la durée, impliquant des étudiants des écoles d’art de Grenoble et de Montpellier, à l’instigation de l’artiste Lili Reynaud Dewar, prix Duchamp 2021, autrice de la sculpture de la jeune fille assise au sol avec son smartphone, bien connue des Montpelliérains qui l’observent au bout du boulevard de Strasbourg. Cette artiste est également enseignante.

Au MOCO Montpellier, une exposition de Gruppo Petrolio.

La perspective ouverte par Petrolio est a priori stimulante. Pétrole est une œuvre méconnue, la dernière, inachevée, de Pier Paolo Pasolini. Soit un très étrange ouvrage qui hybride la grande visée poétique et une investigation très serrée sur des malversations mafieuses dans le secteur italien des carburants. À partir de quoi, les étudiants aujourd’hui impliqués sont censés mener des actions directes, des sabotages, mettant en cause le complexe chimique écocide, et sa nouvelle gestion éco-capitaliste, dans l’agglomération grenobloise. Artistiquement, cela prend la forme de neuf films d’une durée approximative d’une heure chacun, projetés en simultané, dans le contexte décalé, feutré, paré de tapis petits-bourgeois, d’un lieu d’art contemporain.

Cette présentation labyrinthique enferme l’expression artistique contemporaine dans la caricature de l’appropriation prétentieuse, tramée de logorrhée et de phraséologie, qui égare le sens d’une action militante effective, où on n’est pas toujours là pour rigoler. Que ces jeunes ne parviennent pas à muter en terroristes efficaces devient l’objet complaisant de la posture narcissique d’un entre-soi, où le visiteur n’est en rien interpellé ni touché.


Dans cette expo “de transition” on vérifie que le feu d’artifice final de l’ère Bourriaud est éteint, alors que la mèche d’une ère Hambursin n’est pas encore allumée. Peut-être un tel flou est-il le propre de l’incertain des transitions. En quoi l’impression laissée par “Trans(m)issions – L’expérience du partage”, serait finalement assez juste, mais à son corps défendant, comme par sérendipité.

MO.CO. Hôtel des collections, 13 rue de la République 34000 Montpellier, du 19 mars 2022 au 15 mai 2022. Le site, ici.

Crédits photos :

1. Olivia Hespel-Obregon, “Alphabet Canin” (2012) et Sam Krack, “ARTEMIS (traces de vies)” (2020-2022) ;

2. Noémi Lancelot, “En finir avec l’art – Director’s cut” (2021)

3. Jean-Luc Vilmouth, “Cut Out 3 ” (1980) , “Éloge de l’ombre ” (1985) , “Sans titre ” (2015), “Nature and me” (2015)

4. Mathilde Monnier devant les “Cartes d’erre” de Fernand Deligny, “Le Serret”, juin 1976, “Le Serret”, novembre 1973, “Graniers”, 15 décembre 1974

5. Mathilde Monnier, “L’exercice permanent”

6. Gruppo Petrolio, “Gruppo Petrolio, Saison 1”

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Wilder Françoise
Wilder Françoise
7 mois il y a

Le commentaire de Mayen m’incite à aller voir cette expo que je n’avais pas pour projet de visiter. En effet je n’attendais pas grand chose d’une expo préparée sur un quai de débarquement et embarquement. Cependant la mise en tension, même ratée, entre l’apprendre et l’enseigner vaut la peine .

Nicolas Bourriaud
Nicolas Bourriaud
5 mois il y a

Cher Monsieur, je comprend votre désarroi, mais il y a une énorme différence entre “programmer une exposition” et en être le directeur artistique, comme c’était le cas de toutes les précédentes avant celle-ci. Je n’ai hélas pas pu suivre “Transmissions” (et je n’ai d’ailleurs pas pu la voir en raison de mon agenda).

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