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Actrices et acteurs en région : “avant de crever l’écran, crever le plafond de verre”

300 candidats, 18 sélectionnés passés début mai devant un jury parisien de directrices de casting et agent(e)s d’acteurs, à la Cité des arts à Montpellier. Premier du genre, ce grand casting décentralisé était destiné à bousculer les représentations, en visant particulièrement les quotas condescendants à la télévision et au cinéma pour les actrices et acteurs d’Occitanie.

“Respire ! Prends du plaisir à jouer… Voilà.  Vous pouvez défaire votre chouchou s’il vous plaît ? Ok, merci. Et monter un peu la voix ?”

Sur la scène de l’auditorium du luxueux nouveau conservatoire, un couple de comédiens joue une courte scène. L’un est inscrit au casting de Occitanie Films, l’autre est venu lui donner la réplique. Face à eux, 4 professionnelles parisiennes : les agentes artistiques Christel Grossenbacher (AS Talents) et Brigitte Descormiers (UBBA) et les directrices de casting Fanny de Donceel et Agathe Hassenforder. On voit les membres du jury, de dos, faire des allers-retours avec leur tête pour regarder les deux écrans situés de part et d’autre pour l’option télévisée.

C’est très doux, très bienveillant, pas du tout l’image qu’on se fait d’un casting, peut-être le souvenir trompeur des clichés zulawskiens sur le sujet. Un mail est parti en mars invitant les comédiens et comédiennes d’Occitanie à envoyer une “selftape” (un auto-enregistrement). 300 ont candidaté ! “Bien que connaissant le problème, nous avons été surpris par cet engouement”, confie Maxime Beaufey de Occitanie Films, chargé de cet événement “Rencontrer les talents” du 4 mai.

Avec une équipe engagée dirigée par Karim Ghiyati, la structure est la référence pour le développement de l’audiovisuel en Occitanie. On lui doit en grande partie -et en particulier à Marin Rosensthiel- la poussée d’une filière télévisuelle en région qui a imposé Montpellier, Sète et la Petite Camargue comme décor principal de plusieurs séries aux heures de grande écoute : “Plus belle la vie”, “Demain nous appartient”, “Tandem”, “Candice Renoir” et “Ici tout commence”.

Ils sont au taquet. Une comédienne a devancé le casting en envoyant son CV par mail à une agence… Le jury est prestigieux : Agathe Hassenforder s’est occupée du casting des films “Le discours”, “La famille Bélier”, “Le Petit Nicolas”, “Les Choristes”. Même si des acteurs plus mûrs ont tenté leur chance comme Gregory Nardella, “gueule” bien connue à Montpellier, la plupart sont très jeunes : “la jeunesse, c’est une réalité du marché”, confirme plus tard Brigitte Descormiers de l’agence UBBA (Fanny Ardant, Emmanuelle Bercot, Marina Foïs). La télé favorise les rôles jeunes, les plate-formes beaucoup, le cinéma moins.”

Ils sortent tout juste des écoles montpelliéraines de théâtre : cours Florent, ENSAD (école nationale supérieure d’art dramatique), Le Plateau. Les théâtreux sont un profil recherché. Ils sont une prise de choix. Entre l’aristocratique théâtre et la populaire TV, la vieille défiance a muté. Cédric Michel, acteur des 13 Vents, le Centre dramatique national, est au générique de la série “Tandem”. Maxime Taffanel, le très coté acteur et metteur en scène montpelliérain, nominé aux Molière, est aussi sur tous les fronts. Au théâtre, bien souvent, on survit. Et les rôles sont plus rares au cinéma : en 2021, 312 rôles dans les séries sont allés à des comédiens et comédiennes de la région contre 84 pour les longs-métrages. Tarif d’une journée : environ 400 euros.

Ce casting vient travailler l’un des angles morts dans ce secteur : l’emploi des comédiens régionaux. Drastiquement, caricaturalement confinés à de la figuration. Recrutés souvent au dernier moment, quand, attirées par les aides régionales publiques et la facilitation de l’accueil, les productions n’ont plus qu’à distribuer des petits rôles en “province”. Quelques rares noms émergent à la télé : Vanessa Liautey, Julien Masdoua, qui a d’ailleurs pas mal œuvré dans l’ombre pour qu’une telle initiative ait lieu.

On ne peut pas imposer des comédiens de la région si facilement aux producteurs, a expliqué Agathe Hassenforder dans un débat qui a suivi. On n’ose pas toujours parler comme ça aux chaînes, aussi directement. Du scénariste au directeur de la fiction, il y a toute une chaîne de décision parisienne pour les acteurs qu’il est compliqué de contourner.” “Pour les producteurs, le comédien parisien, mieux payé, est meilleur. C’est ancré. On se sent parfois coupables de les faire se déplacer pour rien à Paris”, a regretté à son tour la directrice de casting Fanny de Donceel.

Dans la salle, la comédienne Mama Prassinos a ému en racontant sa coûteuse décision de quitter la capitale. “Je n’en pouvais plus à Paris. Je pleurais devant un arbre… Vivre à Montpellier me permet de rencontrer d’autres gens, de faire autre chose mais les plus grands rôles m’ont été donnés par Paris et je continue à passer du temps dans le train.”

En ouverture de cette rencontre, Jérôme Sion, vice-président de Occitanie Films, a donné le ton. “Avant de crever l’écran, il faut crever le plafond de verre. Les nouvelles Adèle Haenel et Pio Marmaï sont ici.” C’est un enjeu territorial fort, pour parler comme les politiques, au point que la métropole de Montpellier est venue en renfort et finance l’opération. Brigitte Descormiers en a convenu : “Il n’y a pas qu’à Paris qu’il y a des talents. Il faut qu’on fasse un chemin vers vous.” “Absolument, il faut arrêter de faire la différence entre province et Paris”, a surenchéri Agathe Hassenforder.

Signe d’une évolution : à côté de la pionnière et très respectée Brigitte Brocarel, deux nouveaux agents d’acteurs imposent leur nom dans le sud de la France : Florie Carbonne à Montpellier et Jérôme Léguillier à Sète.

Ne pas rêver trop fort !

Pas sûr que celui puisse changer véritablement les puissants rêves de ces comédiens et comédiennes mais le témoignage de Inès Ouchaaou (PHOTO) a fait redescendre la température. Formée à la Compagnie maritime à Montpellier, elle a tenté sa chance hors casting au dernier moment pour tenir le rôle principal dans “ReuSSS”, la comédie musicale de France Télévisions, tournée à Sète, qui sort à l’automne 2022 sur France TV Slash. Un “casting sauvage” réussi, selon la formule, mais de tels miracles restent rares. Malgré son prix d’interprétation au festival Série Mania 2022 de Lille, l’actrice n’a plus jamais tourné depuis.

Quatre semaines après l’évènement, cinq talents ayant joué sur scène ce 4 mai, ont intégré des agences : deux élèves du cours Florent, Juliette Perez et Félix Guibal, ont été pris, l’une chez UBBA, l’autre par l’Agence singulière à Sète. Félix (PHOTO) a décroché un rôle sur “Demain nous appartient”. Deux élèves de l’école Le Plateau, ont été engagés, l’un, Florian Abboud, par L’Agence singulière, l’autre, Pauline Pruvost, qui venait seulement donner une réplique… par Christel Grossenbacher (AS Talents). Enfin, une ancienne élève de l’Ensad, Maïka Radigalès, entre chez UBBA.

Un autre casting de ce genre est annoncé à la rentrée. Un travail sur les représentations sociales dans ce secteur s’entame enfin.

Photos Valentine Pignet.

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