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À Montpellier Danse, Ouizguen en vraie fausse star, Decouflé tonique et Lindberg trop parfait

Gérard Mayen en immersion pendant toute la durée du festival : son marathon a démarré le 17 juin avec la marocaine Bouchra Ouizguen, puis le ballet danois de Pontus Lindberg (photo) et le très ovationné Philippe Decouflé. Premières impressions de Montpellier Danse.

J’ai découvert le festival Montpellier danse en… 1988, au moment de m’installer dans une ville en épousant ses rêves d’alors éblouissants. Depuis quoi, j’ai toujours suivi cette manifestation, in extenso, en position de journaliste et critique de danse. Habituellement, la critique se rédige au neutre, à la troisième personne, afin d’entretenir une juste distance avec l’oeuvre d’art commentée. Qu’est-ce que cela va produire de recourir pour une fois à la première personne, en assumant totalement la part subjective de l’implication personnelle ? J’essaie. Pour voir si ça décape.

Une journée professionnelle au festival Montpellier danse débute à onze heures du matin par une conférence de presse. Le rendez-vous est immuable, et ouvert au tout public depuis peu. Au Festival d’Avignon, c’est parfois un rendez-vous de masse. Pas à Montpellier, la danse contemporaine ne cultivant guère de star system, soit dit en passant. Ce vendredi 17 juin, le hasard fait bien les choses. Sur les marches de l’Agora de la danse, avant même d’entrer, je tombe sur la danseuse et chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen. La voici resplendissante, impeccable dans une tenue fushia et pinky. “Dans mon pays, on fait très attention à sa mise, surtout un vendredi”, remarque-t-elle.

Après quoi au micro, l’artiste ne cesse de cultiver sa distance avec les usages, et les modes de production de notre Occident développé : “J’ai aimé les grandes tournées. Mais on s’y épuise aussi en mettant énormément de temps à régler des problèmes de visa. J’arrive à la fin d’un système de production qui est en train de s’épuiser, de m’épuiser artistiquement et physiquement. Je ne veux plus demander de subventions, qui me donnent la sensation de devoir pondre des pièces de façon industrielle.” Bouchra Ouizguen raconte comment c’est la vie réelle, celle qu’elle cultive longuement, quotidiennement, avec ses partenaires dans les montagnes du sud marocain, qui apporte les richesses qui se retrouvent sur scène. “Je songe donc à vivre moins de la danse, et en tout cas la penser très différemment. Je me suis mise à faire des confitures.”

Mon esprit anti-système s’en délecte, même si Jean-Paul Montanari, directeur du festival, se précipite pour tempérer cet effet de subversion, en me chuchotant à l’oreille : “Il faut quand même savoir que Bouchra Ouizguen est une star, dont la pièce que nous programmons est soutenue par Montpellier danse, le Festival d’Automne à Paris, le Kunsten à Bruxelles, et le Festwochen à Vienne, quatre des plus grandes structures artistiques d’Europe” ; ce qui assure les arrières. Du reste, même après avoir mûri très longuement sa réponse en silence, Bouchra Ouizguen dira en public son immense gratitude pour le festival montpelliérain.

Bouchra Ouizguen : des femmes, des vraies 

Sur scène le lendemain soir samedi, la pièce “Elephant” est une réunion de quatre femmes, arpentant le studio Bagouet du Centre chorégraphique de Montpellier. Je regrette souvent que sa jauge modeste y réserve les spectacles à un public très sélectionné. Mais au moins on y trouve un rapport scène-salle ultra privilégié : dans un volume très généreux, qui fut pensé directement par l’immense chorégraphe qu’était Bagouet, je ressens toujours un lien néanmoins très intime avec les artistes sur le plateau. C’est tout l’enjeu avec Bouchra Ouizguen : patiemment, il s’y creuse une capsule temporelle tout à part, avec une densité de célébration, où des femmes, des vraies (pas que des danseuses professionnelles formatées) s’entêtent dans des chants, des martèlements, poussés à l’extrême d’une ivresse de la présence.

Côté gradins, je remarque la quelques femmes musulmanes, voilées, accompagnées de leurs enfants. C’est très rare. Et le spectacle aura commencé par une scène inusitée, où des femmes de ménage – les artistes ? – nettoient longuement l’immense tapis de sol maculé de traces de pas. Je songe à la femme de ménage Insoumise qui va faire son entrée comme députée à l’Assemblée. Je songe aux emplois assignés aux migrant.e.s. Tout cela fait des boucles. Il faudra en sortir. Mais “Elephant”, collée au sol, est une pièce qui s’élève très, très haut.

Pontus Lindberg : fait pour plaire et qui plaît

Changement de braquet à 180 degrés, une heure plus tard. Il faut un fameux ballet d’Europe du Nord, celui du Danemark, pour remplir la monumentale salle Berlioz du Corum ; du moins sa compagnie contemporaine rattachée, conduite par le Suédois Pontus Lindberg, quadragénaire fin et élégant apprécié en conférence de presse. Il ne bouleversera pas le public avec sa plate lecture des “Sept péchés capitaux” de Bertolt Brecht et Kurt Weill. Rien de plus qu’un livre d’images, voire de clichés, vide d’enjeux et même de chorégraphie.

La seconde pièce au programme, “Roaring Twenties” emporte au contraire l’adhésion du public. Elle est enlevée, aérienne, parfaitement réglée. Garantie zéro défaut. C’est l’occasion d’une explication. Une bonne fois pour toutes. La situation est caricaturalement celle du public largement satisfait tandis que le critique fait la moue dans son coin. Pourquoi donc ? Parce qu’on connaît très bien les procédés dont on est sûr qu’ils vont plaire, si bien qu’ils plaisent, et qu’il n’y a qu’à le constater, sans que cela éveille la moindre curiosité. Rien à en dire.

Il y a donc les courses fulgurantes et les arrêts nets. Il y a les grandes horizontales, et les soulevés en verticale. Il y a les réceptions en couples sinusoïdaux, à la façon de tours alanguis et sensuels. Il y a la vigueur des portés et des réceptions, mais tout dans le modelé. Il y a des corps experts, irréprochables, standardisés, techniquement parfaits. À part quoi, aucun enjeu. Je ressens un malentendu fatal sur la notion de danse contemporain : ici ça n’est qu’un style, une technique, rien qui relève d’une philosophie impliquée dans le monde. C’est un produit, irréprochable produit, fait pour plaire, et qui plait. Rien de cela n’est vraiment grave, au demeurant.

Decouflé : je n’ai pas boudé mon plaisir

Je zappe les applaudissements, dont je pressens qu’ils vont déferler puissamment, je quitte la salle précipitamment avec un pack de journalistes. C’est qu’il faut courir dare-dare jusqu’au théâtre de plein air de l’Agora de la danse. Trois salles. Trois ambiances. Cette fois, Philippe Decouflé crée « Stereo ». Dans mon entourage pro, on croira à du pur snobisme quand je dirai ne pas y avoir boudé mon plaisir. Il faut savoir que le chorégraphe français ne prétend à rien de plus “qu’un partage évident”, dit-il en conférence de presse. Il s’y était présenté avec sa bande, pieds nus, shorts effilochés, tatouages improbables, looks pas guéris d’une très vieille adolescence, qui m’avaient fait sourire par contraste chimérique avec la classe de Bouchra Ouizguen juste avant.

Alors c’est entendu : Decouflé se contente d’enchaîner des tableaux l’un derrière l’autre, sans plus de composition globale. C’est entendu : dans “Stereo” on ne décèle rien des matières possiblement captivantes, collectées lors d’un voyage inespéré à La Réunion, en pleine pandémie. C’est entendu : ses musiciens rock, du reste excellents – parmi lesquel.les sa propre fille – ignorent qu’il y ait eu des explorations, électroniques par exemple, dans le monde du son depuis quelques décennies. C’est entendu : les rapports hommes-femmes ignorent que tout a cessé d’être binaire. Même si les garçons danseurs chez Découflé font beaucoup d’efforts pour se faire très sexys et très gentils, même si les nanas s’affichent assez crânes, celles-ci restent quand même fondamentalement des poupées. Quant à la gestuelle, elle ne se hasarde pas au-delà d’une revisitation du hip hop.

Or toute cette danse déménage dans un décor abondant et mobile, généreuse, tonique, souvent pleine de malice, un peu frappée loufoque, parfois époustouflante. Cela dit, indéniablement, quelque chose de l’histoire des corps en France depuis les années 80. Cela n’est certes pas que du neuf. Il ne faut pas s’étonner que la moyenne des spectateurs soit bien quinquagénaire et assise au prix de sa place. Mais ce pays existe, et vibre ce soir-là pour de bon, sûr de n’être pas emprunté (ou voulant bien l’imaginer). Un ancien proche collaborateur de Georges Frêche se penche vers moi pour agiter le souvenir des grandes années technos du festival montpelliérain Boréalis. Cette ville a rêvé.

Photos Bouchra Ouizguen @Tala Hadid, photos Philippe Decouflé @DCA, photos Pontus Lindberg @Büre Jantzen.

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