Lydie Parisse, un puissant théâtre du fanatisme

Dans un attentat au Maghreb, un kamikaze tue une touriste qui est sa propre mère…. Dans “La passion de l’obéissance”, Lydie Parisse (*), écrivaine, metteuse en scène et plasticienne, envisage le phénomène de violence collective depuis le cœur de chaque être.

Texte et mise en scène de Lydie Parisse (1), avec Audrey Joussain dans le rôle de la mère Odette, Julie Pichavant dans le rôle de la fille Pétunia, et la voix de Grégoire Seners. Photos : Sabine Chalaguier.

 

La pièce de Lydie Parisse pose la question terrible de l’effacement de soi dans la soumission à une autorité (familiale, religieuse) jusqu’à l’atrocité, le meurtre, le terrorisme, avec toute la souffrance qu’une telle conduite peut générer…

Avec “La passion de l’obéissance”, Lydie Parisse puise son inspiration dans une actualité brûlante, celle des attentats et du fanatisme. Mais ne nous y trompons pas, cette pièce n’est pas à proprement parler une pièce sur le terrorisme islamiste. C’est une pièce, comme l’indique le titre -particulièrement inspirant- sur la “passion de l’obéissance”, c’est-à-dire sur l’effacement de soi dans la soumission à une autorité (familiale, religieuse), l’énergie qu’une telle soumission peut procurer à l’individu qui s’y abandonne, mais aussi la souffrance et le désastre qu’elle peut générer.

L’autrice ne défend aucune thèse sur le sujet, il ne s’agit pas de condamner ou de rejeter tel ou tel comportement violent, d’opposer telle conception à une autre. Il n’y a ici aucun dogmatisme, aucun désir d’enseigner, mais plutôt l’énergie d’entrer en résistance, contre les discours préfabriqués, laïcs ou religieux.

Lydie s’intéresse à la scène traumatique et à ses enjeux intimes, elle analyse l’impensable. Le phénomène de violence collective est abordé depuis le cœur de l’être, là où naissent la souffrance et la peur. Les choix dramaturgiques minimalistes, le plateau dépouillé -une banquette à mi-profondeur, deux micros sur pied à l’avant-scène, un écran- le parti-pris du non-jeu, mettent en valeur la voix et le corps des comédiennes, les failles et les fragilités des personnages qu’elles incarnent.

Lydie situe son propos dans le contexte d’un événement collectif d’une extrême violence et en suit l’onde de choc, en explore les répercussions dans le huis-clos familial. Cet événement est celui d’un attentat dans lequel a péri Odette sous les balles d’un jeune terroriste, dont elle s’aperçoit au moment même où il lui tire dessus qu’il est son propre fils. Mais il est aussi l’évènement traumatique de l’inceste qu’Odette a vécu dans son enfance. Comment survivre au trauma, comment éviter qu’il ne se propage aux générations suivantes ? Comment se reconstruire après les blessures infligées à la chair ? Comment travailler sur soi pour ne pas sombrer dans le néant et dans la haine, “la haine souterraine, silencieuse, attendant son heure pour nous dévorer”, comme l’écrivait Lagarce. Il faut résister pour continuer à vivre et renaître, peut-être.

On retrouve dans cette pièce les motifs dont Lydie tisse ses autres textes : le village, l’entrelacement des temporalités et des générations (comme dans “Les Devenants”), la parole des femmes portant un discours de dissidence, le processus de remémoration, la famille, une parole post mortem (comme dans “L’Opposante”), les traces de l’enfance. C’est la même matrice romanesque qui se poursuit d’une pièce à l’autre : le même espace, la même géographie, les mêmes personnages. Et la langue de Lydie fait naître les images, elle nous fait “entrer dans le paysage”, nous bouleverse et nous transmet sa vitalité malgré la noirceur du propos, comme dans l’époustouflant monologue de Pétunia.

La pièce affirme la pertinence de cette “voie négative” à laquelle Lydie est si attachée dans ses travaux de chercheuse, comme dans son écriture dramatique : la catastrophe et la mort permettent de rejoindre la vie et de découvrir ce qui nous relie.

 

PETUNIA – J’AI VINGT ANS. Je mourrai dans une voiture carbonisée,

la portière ne voudra pas s’ouvrir, je mourrai,

personne ne me sortira de là,

et ce sera tant mieux.

Comme le taureau dans l’arène, je n’aurai aucune chance devant le picador,

aucune chance,

je mourrai,

et ce sera tant mieux.

Aurai devant moi la vie, toute la vie devant moi, n’en ferai rien,

et ce sera tant mieux.

Ne voudrai pas entendre parler de l’AVE-NIR, n’aurai pas d’A-VE-NIR, ne croirai en rien,

et ce sera tant mieux.

Me moquerai des optimistes, serai pessimiste, et ce sera tant mieux

Ne croirai pas en la vie, seule la mort vaut la peine d’être vécue, la mort, oui,

et ce sera tant mieux.

Ne voudrai pas faire semblant,  

Ni certitude ni compromis,

et ce sera tant mieux. 

Ne rassurerai pas les autres, ne me rassurerai pas moi-même,

et ce sera tant mieux.

Prônerai le désespoir absolu, et ce sera tant mieux.

 

J’AI VINGT ANS et la mort fera partie de la vie,

Succomberai à l’excès de ma propre force,

et ce sera tant mieux.

Me tuerai moi-même,

et ce sera tant mieux.

Ferai la fête pendant une semaine, deux semaines,

à fond,

Inventerai des situations paroxystiques,

tout penser, tout sentir, tout fixer, puis mourir,               

 et ce sera tant mieux.

Soumettrai tout à la question,

et ce sera tant mieux.

Voudrai tout tout de suite,

et ce sera tant mieux.

Certains regrettent de ne pas avoir assez vécu,

regretterai de ne pas avoir assez mouru,

et ce sera tant mieux.

  

J’AI VINGT ANS,                              

me révolterai contre la famille, contre la société,

m’habillerai de noir,

de temps à autre,  placerai une rose rouge à ma boutonnière,

et ce sera tant mieux.

La nuit, porterai un chapeau noir, frôlerai les murs, me rêverai redoutable,

me sentirai un monstre et un paria,

et ce sera tant mieux.

Aurai envie d’atteindre quelque chose comme le « fond » de moi,

Me donnerai à qui j’aimerai comme à une sorte de «dieu »,   

et ce sera tant mieux. 

                                              

J’AI VINGT ANS.                              

Cultiverai les possibles, irai vers les sondeurs de vertiges,

et ce sera tant mieux.                                                         

Les chiens hurleront le soir dans les campagnes,

Ils hurleront contre les étoiles à l’est,

contre les étoiles au sud, contre les étoiles au nord,

contre les étoiles à l’ouest, contre les montagnes.

Les chiens hurleront contre la lune, contre les fleuves,

contre l’air froid, contre le chaud,

contre la nuit. Ils hurleront contre le jour,

contre les chouettes, contre les serpents,

contre les lièvres, contre les crapauds,

contre les arbres, contre les feuilles, contre les chemins,

contre les fossés.

Ils hurleront contre les champs, contre les herbes,  

contre les pierres,

contre leurs propres aboiements

qui les effraieront eux-mêmes,

et ce sera tant mieux.

(1) Le récit commence par le témoignage d’une survivante d’un attentat (fictif) au Maghreb, puis s’opère un retour en arrière dans le passé. C’est le jour de la fête des mères, les filles offrent à leur mère Odette un voyage organisé à Ouarzazate. Ce voyage va s’avérer désastreux puisqu’ un attentat aura lieu précisément dans l’hôtel où Odette se trouvait au bord de la piscine, avec une jeune fille qui lui tenait compagnie et survivra à l’attentat. Le kamikaze qui a fait ça aura, dans un éclair, à peine eu le temps de reconnaître sa mère dans la femme blonde qu’il tuait. Bien avant cet épisode, Pétunia, adolescente révoltée, fille d’Odette et sœur du kamikaze, aura eu le temps de rencontrer ce frère qu’elle n’avait jamais vu.

(*) Lydie Parisse est écrivaine, metteuse en scène pour la Cie Via Negativa, plasticienne et maîtresse de conférences à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, où elle enseigne l’écriture dramatique dans le cadre du master Création littéraire, et a fondé le prix Prémices en 2021. Elle a publié des textes de théâtre, tous joués, et cinq essais sur la littérature et l’écriture dramatique contemporaine. Sa pièce “L’Opposante” a été traduite et publiée dans plusieurs langues.

 

“La passion de l’obéissance”, Lydie Parisse, éditions Domens. 12 €

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