Jean-Paul Montanari : la comédie des vrais faux adieux

En coulisses, la dernière édition du Festival Montpellier Danse a connu un nouvel épisode du feuilleton du départ annoncé de son directeur. Des négociations avaient commencé entre la Métropole de Montpellier et Jean-Paul Montanari qui bat un record de longévité dans la fonction. Une spécificité montpelliéraine à laquelle est attachée un certain malaise. Mais, finalement, il a changé d’avis…

“Oui, mais ça n’est plus d’actualité” 

Jean-Paul Montanari est un bon comédien. Il sait laisser son regard se remplir d’un sourire entendu, pour couper ironiquement la phrase de son interlocuteur, et en modifier la chute : “… oui, mais ça n’est plus d’actualité”, tranche-t-il, alors que cet interlocuteur, journaliste de LOKKO, lui fait remarquer que jamais comme pendant la dernière édition du Festival Montpellier Danse, un faisceau d’indices et d’indiscrétions aussi concordants aura laissé attendre l’annonce de son départ du poste de directeur de cette manifestation.

Cet échange se passe le vendredi 1er juillet 2022, vers 12h30, à la sortie de la conférence de presse de bilan de la quarante-deuxième édition – réussie avec ses allures de croisières – de ce Festival. Quel départ ? On n’en aura pas entendu dire un mot. Or, la veille même, lors de la conférence de presse artistique quotidienne, il avait lui-même évoqué une énigmatique “cérémonie des adieux, finalement, définitive”, censée se produire à la faveur d’une édition 2023, déjà en préparation pour creuser le thème de la mémoire d’une génération de nouvelle danse française, issue des années 80, en train de tirer sa révérence. Cela dans l’un des grands solos, larme à l’œil, dont il a le secret, entremêlant les grandes destinées de l’art chorégraphique et le déroulé de sa propre carrière.

Né le 5 décembre 1947 à Alger, Montanari dirige Montpellier Danse (fondé en 1981 par Dominique Bagouet) depuis 1983. Son départ est une des Arlésiennes de la culture montpelliéraine. Récurrente au point de frôler le ridicule. Combien de journalistes posant la simple question de la succession se sont vus rabrouer en conférence de presse. Il y a quelques années, à la question d’un confrère sur la date de ce fameux départ à la retraite, il avait répondu : “et toi ?”. Quant au délégué à la danse du Ministère de la Culture, il se souvient encore de la réunion traitant du sujet, pour laquelle il était descendu expressément de Paris, sans que finalement la question ne soit ouverte à l’ordre du jour. 

Une situation montpelliéraine baroque

Le sujet a toujours soulevé d’énormes soupirs à la DRAC qui privilégie des successions plus rationnelles, dûment encadrées par de pointilleux appels à candidatures. Le baroque de la situation montpelliéraine a d’ailleurs épuisé plusieurs directeurs régionaux de cette antenne du Ministère de la culture à Montpellier. De fait, au contraire du Centre chorégraphique national ou du Centre dramatique national, l’Etat n’a pas la main dans cette affaire, en ne finançant Montpellier Danse qu’à hauteur de 13 % de ses subventions, quand la Métropole dépasse les 60 %. En clair, sur ce dossier, la responsabilité des élus locaux est totale. 

C’est une des clefs de compréhension de ce dossier majeur de la politique culturelle, la danse étant la reine de la culture à Montpellier, au début de tout, quand Georges Frêche s’installe dans le fauteuil de maire de Montpellier à la fin des années 70 du siècle dernier. Consubstantiellement lié à l’épopée frêchienne, le festival en a tous les travers : grande vista mais grande verticalité, une forme de rudesse paradoxale dans le raffinement, une fertilisation très autocratique de l’écosystème liée à son bon vouloir.

Plus Médicis que Malraux

Plutôt que l’épopée française de la démocratisation culturelle initiée par Malraux, relayée par Jack Lang, Georges Frêche aimait à citer la cour des Médicis en modèle de sa politique culturelle. L’infiltration systématique des questions de pouvoir dans ce qui devrait être un service public de la culture, a connu toutes les dérives délétères, oeuvrant comme ver dans le fruit.

Malgré les ennuis cardiaques, malgré les lassitudes cycliques, malgré la roue de la prise d’âge inexorable (aujourd’hui 75 ans), Montanari a tenu fermement la barre quatre décennies durant, brisant un à un tous ses opposants, testant d’éventuels dauphins, de possibles successeurs pour vite décider qu’ils ne feraient pas l’affaire (quelques noms ont circulé comme Laurent Goumarre). Enfermé dans un aristocratique isolement.

Tous les élus s’y sont cassé les dents. On se souvient que Philippe Saurel en avait fait une cible, sur un ton assez sanglant, lors de la campagne pour les Municipales de 2014. Mais cela ne tenait encore que de règlement de comptes entre écuries électorales. Nouveau maire, il avait vite reculé devant l’éventualité du chèque à 5 zéros qu’il aurait dû faire. Le contrat de Jean-Paul Montanari est en or. Un sésame pour l’éternité qui lui a permis, tout à fait légalement, de dépasser les 70 ans. “Le secret le mieux gardé de la culture montpelliéraine”, comme le souligne avec ironie un bon connaisseur du dossier.

“Enfin aimé”

L’arrivée au pouvoir de Michael Delafosse ne laissait pas envisager de changement radical. C’est le même clan. Il est un ami d’enfance de Julie Frêche, qui est vice-présidente de la Métropole, disciple du père (avec un logiciel toutefois un peu différent) tandis que Claudine Frêche est une intime de Montanari. Lequel a confié alors se sentir “enfin aimé”.

C’était mal barré pour l’aggiornamento. Durant cette impossible succession, une idée discrète a fait son chemin : un regroupement des deux entités Montpellier Danse et Centre chorégraphique national sous la tutelle de la région. Que ce soit avec Mathilde Monnier ou avec Christian Rizzo, la cohabitation se passe mal. Les deux structures font un peu la même chose : pas de festival pour le CCN, mais de la création, des spectacles, des résidences. Donc, regrouper une structure de danse unifiée dans ce bâtiment aux pierres blondes de l’Agora n’était pas idiot. Mais pas tant que Montanari était au pouvoir.

Un autre obstacle, moins connu, plus profond : l’impossibilité pour son directeur de se dissocier de son festival. De nombreux journalistes en ont reçu la troublante confidence : une longue psychanalyse a eu longtemps pour but d’opérer une dissociation entre Montanari et sa créature. Pour cet amoureux de littérature, très grand lecteur, le festival est une page blanche pleine de signaux autobiographiques.

Montanari, le Guépard

Montanari le superbe, au cerveau de Ferrari, diablement supérieur, mais sensible comme une jeune fille, est un très grand Monsieur. De la race qu’on ne verra plus jamais à Montpellier car les temps ont changé. C’est SON festival qui co-produit le plus de créations de loin dans l’espace culturel métropolitain. Cela n’a l’air de rien, cela ne parle pas au grand public mais c’est une sacrée différence. C’est SON festival qui accueille, de loin, le plus de journalistes étrangers.

Voilà ce qu’il est venu rappeler à une journaliste de LOKKO et à deux journalistes de “Midi-Libre” en plein festival du Printemps des Comédiens, sur un ton de remontrance très limite, mais presque affectueuse. Une scène inouïe qui a juste montré que Montanari avait bien commencé à métaboliser son inventaire. Mais pas parce que les élus l’ont voulu et décidé, pas par un souci de santé qui serait survenu brutalement, les deux hypothèses les plus couramment envisagées, mais pour une autre raison : son équipe part à la retraite avant lui ! La fidèle numéro 2 Gisèle Depuccio, 68 ans, raccroche les pointes. Mireille Jouvenel, la directrice administrative, aussi. Deux piliers qui partent.

“Michaël Delafosse ne veut pas que je parte”

Selon des aveux très confidentiels, il avait commencé à élaborer une déclaration publique d’annonce de son retrait du festival. Il s’est donc retrouvé assis à la table des négociations avec la direction des affaires culturelle de la Métropole. Vite refermées. Un revirement qui a laissé pantois au huitième étage de l’Hôtel de Ville. Jean-Paul Montanari en donne la version suivante, toujours frappée au coin des relations inter-personnelles : “Michaël Delafosse ne veut pas que je parte. Il sait que si la maison tient, c’est par ma présence, si on enlève cette brique, tout risque d’être fragilisé. Delafosse est un ami. C’est lui qui décide. Le départ de Gisèle Depuccio va déjà déplacer beaucoup de choses. Alors, pour l’instant on continue, je fais cette prochaine édition, et nous verrons comment on peut me décharger, me seconder le plus possible car j’ai 75 ans, ne l’oublions pas. Bien entendu, ça devrait passer par l’arrivée de quelqu’un, mais quand, comment, avec quelles attributions exactes, c’est trop tôt pour le dire. Finalement, je devrais toujours veiller à ce qu’une certaine ligne, un certain niveau du festival soient maintenus ; exercer un contrôle de qualité en quelque sorte.”

On savait le souhait de Michaël Delafosse que ce départ se déroule en douceur. Il aura brillé par son absence à la conférence de presse de clôture où son adjointe à la culture poursuit son apprentissage de l’énoncé des généralités et bonnes intentions. Pas davantage présent aux soirées très montpelliéraines, qui ont vu la reprise d’une ancienne pièce de Dominique Bagouet pour marquer la clôture de la présente édition et déjà engager le thème de la mémoire pour 2023.

Entre-temps, sans doute en peine de la grande reconnaissance politique qui le faisait frissonner du temps de Georges Frêche, Jean-Paul Montanari expose lui-même les conditions de son vrai-faux départ. Lesquelles, exprimées comme ci-dessus, ressemblent à une maîtrise de la transition par ses propres soins, via la désignation d’un assistant successeur putatif, sur lequel il exercerait un “contrôle de qualité” selon ses mots. Ce coup de théâtre indéfiniment répété, dramaturgiquement épuisé, risque de repousser encore un peu plus l’hypothèse d’un big-bang inventif. 

Photos de haut en bas @MTP Danse, @Ch Ruiz, @Marc Ginot.

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