Des rencontres à Montpellier pour une ville plus vivable “Favoriser une ville non seulement plus vivable mais aussi plus vivante et vibrante” : c’est l’enjeu des 10 rencontres mensuelles proposées à Montpellier par la ZAT et la Maison de l’architecture. Des anthropologues, des urbanistes, des architectes, des opérateurs de terrain s’expriment sur le thème “Demain l’espace public”. Prochaine rencontre, le 13 octobre

“Sur le plan culturel, ce qu’a fait Nantes peut-être que Montpellier peut le faire”

Des rencontres à Montpellier pour une ville “plus vivable, vivante et vibrante” : voilà l’enjeu de la série “Demain l’espace public”, proposée à Montpellier par Pascal Le Brun-Cordier et Damien Vieillevigne. Des intellectuels référents font des conférences suivies d’interventions d’acteurs locaux. La deuxième rencontre, a eu lieu, ce jeudi 13 octobre à La Panacée sur le thème : “Demain des artistes associés à la fabrique de la ville” avec Pascal Le Brun-Cordier, directeur artistique des ZAT, et l’artiste Al Sticking.

Pascal Le Brun-Cordier est le fondateur des ZAT (Zones artistiques temporaires) qu’il a dirigée de 2010 à 2014. Professeur associé à l’École des arts de la Sorbonne, il fait son retour pour la relance des ZAT, avec une édition annoncée à Antigone, là où tout a commencé. Ces rencontres constituent un “enrichissement” de la nouvelle ZAT à venir du 11 au 13 novembre.

Pascal Le Brun-Cordier, animateur de la rencontre "Demain des artistes associés à la fabrique de la ville".

Damien Vieillevigne est architecte-urbaniste et président de la Maison de l’architecture Occitanie Méditerranée (MAOM). Il a porté avec son agence LERN Architectes une proposition remarquée de “renaturation” du Lez. Il est aussi administrateur de l’association de “Montpellier 2028, capitale européenne de la culture”, où il est chargé du collège de la ville durable.

Damien Viellevigne, chargé du collège de la ville durable pour l’association de "Montpellier 2028, capitale européenne de la culture".

Ils sont les deux organisateurs de ces rencontres “Demain, l’espace public” qui réunissent “celles et ceux qui font la ville en dur (paysagistes, promoteurs, aménageurs) et celles et ceux qui font la ville dans les imaginaires, les artistes en particulier”.

“Longtemps, l’art urbain était la cerise sur le gâteau”

LOKKO : Peut-on d’abord définir “l’urbanisme culturel” dont se revendiquent ces nouvelles rencontres, une notion peu connue. Un concept, une philosophie, une méthode ?

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Depuis une dizaine d’années, un champ de pratiques et de pensée s’est constitué, nommé urbanisme culturel, entre les mondes de la création artistique en espace public, de l’action culturelle et de l’aménagement urbain. Nous partageons des valeurs, des visions, des méthodes, et quelques convictions à commencer par l’idée qu’il est possible, avec certains artistes, de créer non seulement “dans la ville”, mais de créer “de” la ville, de contribuer à son agencement, de participer à la “fabrique de l’urbanité” – en articulant finement la dimension spatiale et la dimension sociale de l’urbanité. Si pendant longtemps l’art urbain a été considéré comme “la cerise sur le gâteau” (on pose des sculptures ou des fresques ici ou là, une fois la ville déjà faite), avec l’urbanisme culturel, on tente de mettre la cerise artistique “dans le gâteau”, c’est-à-dire d’en faire un ingrédient urbain déterminant, dès les phases d’étude, d’enquête, de réflexion et de conception. C’est un changement de paradigme qui nous amène à travailler très amont, avec des aménageurs, des urbanistes, des paysagistes… et d’impliquer des artistes, sismographes du sensible, et des acteurs culturels, aux côtés d’habitants, dans une réflexion créative sur la vie urbaine et ses transformations. Nous sommes dans la filiation du droit à la ville théorisé par le philosophe et sociologue Henri Lefebvre, qui plaidait pour une participation des habitants qui ne soit pas cosmétique, mais radicalement démocratique. 

DAMIEN VIEILLEVIGNE : La place de la culture dans l’espace public, remonte, à des centaines d’années, notamment à la Renaissance, et plus récemment dans notre histoire, Daniel Buren en a été une figure marquante. Sur le plan de l’urbanisme culturel, Nantes a été un tournant. Il y a eu un avant et un après Nantes dans ce domaine. L’art et la ville ont toujours été associées, de manière diffuse mais depuis une dizaine d’années, c’est devenu un nouveau champ de compétences pour les urbanistes dans une discipline – l’urbanisme -, elle-même assez récente (remontant à une centaine d’années avec les travaux fondateurs de Cerdà à Barcelone). Ce sont des enjeux et des notions que j’aime manipuler. Il faut ouvrir les champs de nos actions à d’autres sujets que ceux de l’architecture. Une nouvelle approche, totalement exploratoire et qui est comparable à ce qu’on appelle l’écologie urbaine -qui est ma spécialité-. Au moment de concevoir la ville, penser culture, penser écologie. Les méthodes ne sont pas différentes.

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Ce qui a été fait à Nantes depuis une vingtaine d’années pour tresser l’art à la ville (avec la coopération entre l’architecte, urbaniste et paysagiste Alexandre Chemetoff et l’artiste François Delarozière, ou bien via le “Voyage à Nantes” piloté par Jean Blaise), peut-être que Montpellier pourra le faire à sa manière dans les vingt prochaines années. L’enjeu fondamental, selon moi, étant de parvenir à faire advenir une ville non seulement plus vivable (soutenable et hospitalière), mais aussi plus vivante (animée et démocratique) et vibrante (désirable et inspirante). 

Il faut faire advenir une ville non seulement plus vivable (soutenable et hospitalière), mais aussi plus vivante (animée et démocratique) et vibrante (désirable et inspirante).

LOKKO. Ceux qui pensent et définissent la ville, ce sont principalement les élus. Ces rencontres s’adressent-elles à eux ? Sont-elles destinées à les toucher, les inspirer ?

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Ces rencontres sont faites pour infuser des idées, qu’elles traversent l’épaisseur de nos consciences, qu’elles les travaillent. On va créer au fil de ces rendez-vous l’idée que la ville, nous sommes nombreux à pouvoir la faire, et que l’on a besoin en particulier des artistes, et des acteurs culturels. Pas seulement pour poétiser. Le but n’est pas de mettre un parfum d’ambiance mais de travailler concrètement à la transformation de la ville. Au-delà de la ZAT, qui est un événement de quelques jours, il s’agit d’essayer de participer à la transformation urbaine de manière pérenne. Chantal Deckmyn, première invitée de nos rencontres, a beaucoup travaillé sur la question de l’hospitalité ; elle a une grande pratique, qui passe par la reconnaissance de l’existant, des solidarités en place, de l’hospitalité déjà là. Son livre “Lire la ville. Manuel pour une hospitalité de l’espace public” (La Découverte, 2020) a eu un grand impact dans le champ de l’urbanisme culturel, il donne de la précision à la notion d’hospitalité, et propose des éléments de méthode.

“L’espace public et les plus faibles, un enjeu majeur”

DAMIEN VIEILLEVIGNE : Démarrer par cette entrée-là – l’hospitalité dans l’espace public et cette expérience à Marseille – permet de croiser des notions qui sont importantes, émergentes, et seront peut-être opérantes dans les années à venir. C’est totalement corrélé à la question de l’environnement. Il ne faut jamais dissocier social et environnemental. Les deux ont un destin commun. Le dernier rapport du GIEC le démontre. Ce que l’espace public peut donner aux plus faibles, c’est un enjeu majeur. Travailler sur l’hospitalité nous renvoie à penser différemment les liens entre la ville et le vivant dans une dimension proche de celle de la pensée de l’écologie profonde. On peut faire un pas en avant dans cet esprit-là.

LOKKO : Y a-t-il un avant et un après Covid dans cette discipline ?

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Le Covid a provoqué une sorte d’anesthésie sensorielle : on ne se touchait plus, on ne se sentait plus, on ne se parlait plus. Il a aussi provoqué une sorte d’anesthésie politique du fait de la gestion techno-sanitaire de la pandémie : des activités sociales ont été qualifiées d’essentielles ou de non-essentielles sans le moindre débat préalable. Et l’Etat d’urgence sanitaire a permis à l’exécutif de court-circuiter le législatif. Les questions éthiques et politiques ont été éclipsées. Ce que l’on a compris aussi à la sortie du Covid, c’est que la ville ne se réduisait pas à un ensemble de fonctions à gérer, de flux à organiser, mais qu’elle était d’abord constituée de relations à cultiver, de rencontres qui nous constituent. En être privés nous a vraiment permis de le comprendre. L’approche fonctionnaliste, issue de l’urbanisme moderne, encore dominante, est insuffisante : il nous soutenir et amplifier la ville relationnelle. Ce sera le sujet de la troisième rencontre de notre cycle, avec une grande experte des mobilités (notamment du vélo), très écoutée, la Suissesse Sonia Lavadinho, fameuse anthropologue urbaine. Elle travaille avec de nombreuses villes sur ce sujet. Réactiver la ville relationnelle n’est pas si simple, pourtant, cette dimension relationnelle est essentielle. Elle doit être réparée, soignée et cela les collectivités publiques ne savent pas toujours bien le faire. Nourdine Bara, écrivain activiste montpelliérain, s’est montré très avisé sur ces questions-là. Il sera notre invité dans la 4ème rencontre. 

LOKKO : On parlera aussi de la place de l’enfant dans la ville, déjà abordée à Montpellier avec la collaboration avec le sociologue Italien Francesco Tonucci.

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Thierry Paquot est un grand philosophe de l’urbain, qui a écrit une centaine de livres, et préfacé, d’ailleurs, le livre de Francesco Tonucci, “La ville des enfants”. Il est aussi un spécialiste d’Ivan Illich (ndlr : grand penseur de l’écologie politique), auteur de textes géniaux sur la convivialité et sur l’école. La rencontre avec Thierry Paquot permettra d’envisager la ville et l’école comme des terrains d’aventure.

“L’enfant, un excellent référent commun dans les villes” 

DAMIEN VIEILLEVIGNE : J’ai été marqué personnellement par son livre, “Pays de l’enfance”, qui offre plein de pistes sur la place de l’enfant en ville. J’en ai retenu une chose : c’est qu’une ville dont les espaces publics sont bons pour les enfants, est une ville bonne pour tout le monde. L’enfant est un excellent référent commun. Parler de la place de l’enfant en ville n’est pas clivant. On obtient assez facilement du consensus. Au contraire de la voiture ! Ou, dans une moindre mesure, du vivant… Ces éléments peuvent donner matière à réfléchir au moment de construire de nouvelles politiques.

LOKKO : Ces rencontres ont été financées dans le cadre de Montpellier 2028. Sur ces sujets, le travail qui se fait pour la candidature constitue-t-il une sorte de laboratoire urbain ? Que ferez-vous de cette production en cas d’échec ? Est-ce qu’il en sortira des programmes, des plans, des décisions ?

DAMIEN VIEILLEVIGNE : Ce qu’on est en train d’initier, ces rencontres d’acteurs, toute l’énergie dépensée, ne sera pas vaine. L’urbanisme culturel va nous aider à réinventer notre territoire. Certaines propositions seront mises en oeuvre, c’est certain.

“Il y a une superposition de tensions dans les villes”

LOKKO. Les villes sont extrêmement tendues. À Montpellier, il y a des tensions particulières sur les mobilités. La présence renforcée de CRS a été très commentée. On a le sentiment que ces tensions bloquent la capacité des gens à positiver et se projeter. Comment amener de l’utopie dans de telles conditions ?

PASCAL LE BRUN-CORDIER : Il y a des superpositions de tensions, climatiques, sociétales notamment. Ce n’est pas spécifiquement montpelliérain. Nous ne sommes qu’au début de ces tensions, semble-t-il. Il est probable qu’elles seront encore plus puissantes dans tous les domaines, partout. Il est d’autant plus urgent de repenser les villes et la vie urbaine, Mais pas spécialement en amenant de l’utopie, plutôt en développant des hétérotopies, des transformations concrètes ici et maintenant, des cabanes comme le dit l’essayiste Marielle Macé (“Nos Cabanes”, Verdier, 2019), des tentatives pour “braver ce monde abîmé”, l’habiter autrement. 

PROGRAMME

Demain des artistes associés à la ville

Avec Pascal Le Brun-Cordier, directeur artistique des ZAT et du programme d’urbanisme culturel TRANS/ZAT, universitaire, auteur d’’Œuvrer pour la ville sensible”, Fabrique de la ville, fabrique de culture, (éditions du Croquant, 2020). Et un focus proposé par AL Sticking, artiste, sur un projet réalisé à Montpellier.

Le 13 octobre à 19h à la Panacée/MOCO. Entrée libre sans inscription. Le lien vers l’event sur Facebook, ici.

Prochainement : “Demain des villes relationnelles

Avec Sonia Lavadinho, anthropologue urbaine, co-autrice de “La ville relationnelle” (B-Fluid Editions, 2022). Et un focus proposé par Marie Antunes, directrice de l’Atelline, lieu d’activation art et espace public (Juvignac) sur plusieurs projets menés dans les communes de la métropole de Montpellier.

Le 8 novembre à la Maison Voltaire à Frontignan.

Demain la ville et l’école, terrains d’aventure

Avec Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, auteur notamment de “Pays de l’enfance” (Terre urbaine, 2022). Et un focus proposé par Nourdine Bara, écrivain, sur des actions mises en œuvre dans les espaces publics du quartier de la Mosson.

Le 6 décembre à l’espace Castel à Lunel.

PHOTOS

À la UNE. ZAT#6 à la Mosson, en avril 2013. Un habitant du quartier avec des danseurs de la compagnie Didier Théron : “La grande phrase” (In Gonflés/Véhicules), création chorégraphique 2013 de Didier Théron.

– Lors de la première rencontre, le 13 septembre dernier, salle Pétrarque à Montpellier, sur le thème “Demain, l’espace public hospitalier”. Aux côtés de Pascal le Brun-Cordier et Damien Vieillevigne : Chantal Deckmyn, architecte urbaniste, anthropologue, autrice de “Lire la ville. Manuel pour une hospitalité de l’espace public“ (première à gauche sur la photo) et Mathilde Tournyol du Clos, architecte, responsable du projet mené dans l’ancienne gare de Lunel.

Nouvelle ZAT à Antigone, du 11 au 13 novembre 2022, suivre l’event sur FB, ici.

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