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Aux Abattoirs de Toulouse, Niki de Saint Phalle, écoféministe avant l’heure

Le musée des Abattoirs à Toulouse présente jusqu’au 5 mars 2023, plus de 200 œuvres de l’artiste franco-américaine. Ce parcours thématique et chronologique évoque son “nana power” coloré des années 70, mais insiste sur les décennies (1980-1990), période d’un art militant, ouvert à tous, proche de la nature, et précurseur de l’écoféminisme, avec le Jardin des tarots, parc de sculptures de Niki de Saint Phalle, un des chefs-d’œuvre de l’art public du XXe. Une expo qui attire les foules. Du jamais vu depuis l’ouverture du musée.

Un inceste, une enfance mortifère

Fille d’un père banquier puritain et autoritaire, la jeune Niki, née à Neuilly en 1930, raconte vivre ses années de jeunesse “en enfer”, en France d’abord jusqu’à ses 3 ans chez ses grand-parents puis à New-York. Elle souffre des diktats religieux et éducatifs imposés par une figure paternelle omnipotente. Le viol perpétré par son père lorsqu’elle a 11 ans signera définitivement le caractère criminel et mortifère de cette enfance. Elle fuira rapidement sa famille en devenant mannequin, se marie à 19 ans avec l’écrivain Harry Mathews. Mais à 22 ans, son passé traumatique la submerge et elle sombre dans une sévère dépression : internée dans le sud de la France où elle est soignée par électrochocs, elle bénéficie ensuite d’une prise en charge en art-thérapie. Plus tard, elle explique dans son auto-biographie “Traces” (aux éditions la Différence) : “je découvre que peindre allège les tourments qui bouffent l’âme et donne à la vie une structure essentielle”.

La révolte des Tirs

À sa sortie au bout de quelques mois, Niki de Saint Phalle s’affirme comme artiste et règle dès lors ses comptes avec le patriarcat. Le visiteur des Abattoirs propose dans ses déambulations une projection de l’artiste lors d’une séance des “Tirs” : entre 1960 et 1964, elle intègre des sacs de peinture à ces œuvres et liste toutes les cibles : son père, son frère, les hommes, l’église, le couvent , la guerre… Dans ces performances où elle se met en scène avec un fusil de chasse, elle endosse un rôle masculin pour mieux exorciser les démons qui la hantent. Démons qu’elle ne réussira à vaincre totalement que des décennies plus tard en publiant “Mon secret” (aux éditions la Différence), livre dans lequel elle raconte l’inceste dont elle fût la victime.

“Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ?“

Après cette période cathartique, le féminin débarque dans la vie de Niki : joyeuses, rondes, colorées et triomphantes, ses “Nanas” illuminent l’entrée du musée. Elles triomphent à la grille du jardin, tissent un rideau de bouées dans une cascade endiablée et, dansent dans différentes salles. “Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ?”, déclarait-elle dans les années 70. “C’est vraiment la seule possibilité. Le socialisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale“, dit-elle dans une interview lors de l’installation de la Nana géante à Stockholm. De fait, ses “Nanas” s’affranchissent de tous les codes de la mode : elles sont rondes, parfois enceintes et leurs formes généreuses sont magnifiées par des couleurs aussi exubérantes que leurs silhouettes. Brune, rose ou jaune : la couleur de leur peau signe l’engagement de l’artiste contre la discrimination raciale. Pendant cette période artistique très riche où elle va décliner ces rondeurs callipyges dans le monde entier, Niki de Saint-Phalle s’engage pour la l’égalité sociale des femmes mais se distingue du féminisme de son époque en revendiquant un “féminisme en talons hauts et rouge à lèvres”. Elle croit à la puissance de la femme qui ne renonce à aucun de ses attributs.

Lieu d’art et de vie, le Jardin des tarots

Le visiteur découvre d’ailleurs dans une vitrine les flacons de parfum qu’elle avait créés dans le but de financer son projet fou du “Jardin des Tarots”, à la fois lieu d’art et de vie, œuvre d’art globale à même la nature et l’habitat, dont on peut découvrir les maquettes dans une salle dédiée à ce lieu magique situé en Toscane. C’est le grand projet de ces années 80-90 sur lesquelles se penche particulièrement l‘exposition qui démarre avec lui.

Période pendant laquelle elle développe tout un nouveau pan de son travail, qui lui permet d’être elle-même son propre mécène avec la création de mobilier, de bijoux, de lithographies, d’objets gonflables, d’œuvres accessibles, utilisables ou portables, voir même de parfums. Elle est la première artiste femme à avoir investi l’espace public à cette échelle. C’est l’époque de la fameuse “Fontaine Stravinsky” avec Jean Tinguely, son deuxième mari, face au Centre Georges Pompidou.

L’inspiration décisive de Gaudi

Après une visite à Barcelone avec le sculpteur Jean Tinguely, elle découvre le Parc Güell et le travail de Gaudi. Elle s’inspire de ces assemblages de mosaïques et de matériaux divers (céramiques, émaux, verre) dans des œuvres monumentales dont certaines sont présentes dans la grande salle des Abattoirs : on y découvre un monstre du Loch Ness débonnaire malgré ses 3,30 mètres de haut. Ses écailles sont autant de miroirs qui captent la moindre parcelle de lumière et illuminent les totems géants qui lui font face.

Un art politique

Au fil de la déambulation, le visiteur découvre un bestiaire coloré signant le lien particulier de l’artiste avec la nature, décrite comme “écoféministe avant l’heure”. Etonnante aussi, la série d’affiches créées par l’artiste pour informer le public et lutter contre la propagation du virus du Sida. Émouvantes enfin, ces créations qui ne sont “que des contours laissant passer l’air” et qui coïncident avec le début de graves problèmes pulmonaires liés au travail de la résine. Silhouettes plus fragiles mais toujours joyeusement colorées, elles signent la dernière période de l’artiste qui meurt en 2002 à 71 ans.

Niki de Saint Phalle, Les années 1980 et 1990. L’art en liberté”, Musée d’Art Moderne des Abattoirs à Toulouse, jusqu’au 5 mars 2023, ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h. Entrée plein tarif : 9 euros. En savoir plus, ici.

Crédits photos @HBF/Abattoirs.

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