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À Ganges, la politique culturelle dévisse sur la question des migrants et précaires

L’éviction de Fred Stein, directeur réputé du théâtre Albarède à Ganges, déclenchée par un projet avec des migrants et des précaires, a mis en émoi le monde culturel qui y voit le symptôme de la reprise en main un peu partout de la culture par les élus. Elle est aussi à relier au grand malaise social de l’arrière-pays. Une pétition circule, de nombreuses scènes de la région ont écrit aux tutelles.

C’est un dossier embarrassant : la plupart des partenaires publics du théâtre n’ont pas souhaité s’exprimer autrement qu’en off. On résume : une pétition circule en ce moment sur change.org signée Didier Galas, metteur en scène montpelliérain à l’origine, avec Fred Stein, d’un projet itinérant dans les Cévennes méridionales : “Les Nomades font le monde”. Destiné à un public précaire (pauvres et migrants principalement), il fait “rimer migrant avec marrant, accueil avec aïeul et bonheur avec joueur“. En tentant de cimenter joyeusement une petite communauté de cévenols, anciens ou nouveaux, bien abîmés par la vie. Il réunit plus de 25 participants dans le cadre de plusieurs banquets solidaires ou de présentations publiques dans divers lieux entre le Gard et Hérault. Les premières représentations doivent avoir lieu en juin 2023.

Une troupe de 25 personnes, migrants et précaires.

Depuis Montpellier, sans forcément avoir le courage de faire les 50 kilomètres jusqu’au théâtre de Ganges, on voit passer depuis des années une programmation d’une ambition évidente. D’autant plus méritoire qu’elle se déploie dans un territoire en grande souffrance où 30% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans cette commune cévenole, la précarité, sévère, et l’importante communauté de migrants, se voient à l’œil nu. Cela bouscule les rapports sociaux, les représentations, met à l’épreuve les politiques publiques. Le théâtre Albarède a pris la question à bras le corps depuis plusieurs années, inventant des projets dans le vif sans avoir jamais eu aucun problème.

Démis de ses fonctions sous 3 mois

Le 28 mars dernier, en début de journée, Frédéric Stein est convoqué dans le bureau du maire. Il se voit signifier son départ sous 3 mois sans que soit prévenu son employeur, le Conseil général de l’Hérault, dont il est un agent mis à disposition du territoire. Ni même les autres financeurs : la moitié des aides publiques du budget du théâtre (160 000 euros) proviennent de l’Etat, la région Occitanie et le département de l’Hérault (*). L’accueil du projet “Les Nomades font le monde” est retoqué au prétexte qu’il n’a pas fait l’objet d’une concertation suffisante. L’affaire démarre là.

Fred Stein encaisse le coup mais sans surprise. Entre les deux hommes, peu d’atomes crochus. Une histoire ubuesque de pointeuse imposée au théâtre, qui ne compte que 3 salariés, avait encore tendu les relations récemment. Le directeur du théâtre voyait son horizon bouché à Ganges au point de finir par envisager un départ en juillet 2024. Fait aggravant : localement, pour son nouveau projet, Frédéric Stein s’appuyait sur le collectif Ganges Solidarités comptant des personnes assez critiques sur les méthodes sécuritaires du maire.

“Il se tire une balle dans le pied”

Difficile d’imaginer que cela constitue une raison suffisante pour précipiter une décision, lourde de conséquence. Fred Stein était en mesure d’obtenir un agrément de l’Etat -et des financements afférents- via un label de Scène conventionnée d’intérêt national pour son théâtre. Une SCIN dans le jargon. Un Graal dix ans après ses premiers pas dans cette “zone blanche” de la culture dans l’Hérault. S’ouvrait une nouvelle aventure, de nouvelles perspectives pour ce lieu, que, logiquement, Fred Stein souhaitait accompagner. Son départ pourrait ne pas être neutre sur ce projet : l’appellation tant convoitée de SCIN étant attribuée en fonction du projet de son directeur, il y a un risque qu’elle échappe au théâtre gangeois. Une contre-performance pour l’élu local qui laisse perplexe. “Il se tire une balle dans le pied” commente un proche du dossier.

Une répétition au théâtre de l’Albarède.

C’est bien le projet “Les Nomades font le monde” qui a été le détonateur d’une séparation qui couvait. Il s’agit probablement d’un motif politique mal assumé pour un maire sous pression qui a fait installer des plaques de plexiglas pour protéger le personnel municipal de l’accueil de la mairie et des caméras de surveillance dans sa petite commune de 4000 habitants. Dans ces contrées reculées, il n’est pas rare de voir s’afficher à l’entrée des plus modestes villages des panneaux indiquant un équipement en vidéo-surveillance. 

Le maire se reconnaît davantage en Macron qu’en Marine Le Pen (**) mais il a quand même des phrases en conseil municipal qui sont de droite” analyse Agnès Vincent, qui siège dans les rangs de l’opposition de gauche au conseil municipal. Inscrit au PRG, le petit parti radical de gauche (***), Michel Fratissier “n’est quand même pas Louis Aliot !” s’émeut un acteur de la culture sur ce secteur qui se désole de cette situation (****). “Avant l’arrivée de Frédéric Stein, la culture à Ganges montrait un pouls faible. Il a fait un formidable travail. C’est un gâchis dans un territoire très difficile, avec une pauvreté très étale“. La motivation politique est une certitude pour Didier Galas à l’origine de la pétition : “Si notre projet avait parlé de coutumes d’Occitanie ou de Provence, il serait passé sans souci“, ironise-t-il.

Une posture “autoritaire”

La posture autoritaire du maire prend en otage des publics empêchés. Cela menace les droits culturels les plus élémentaires” selon Pénélope Chauvin de CVN. Cette association, qui regroupe une dizaine de collectifs accompagnant les personnes exilées et plus généralement le public précaire, est chargée de la diffusion du projet “Les Nomades font le monde”. Soutenue par le Ministère de la culture et le Ministère du travail, elle rayonne dans tout le sud des Cévennes incluant Ganges, Saint-Hippolyte-du-Fort, Le Vigan jusqu’à Anduze. “Pour moi cette histoire relève d’un discours de peur, d’un climat général de défiance envers certaines populations que je vois se développer partout” témoigne cette militante.

Attaqué de toutes parts, le maire de Ganges, en vacances en Italie mais joint par mail, n’a pas souhaité en dire plus qu’un courrier laconique : “Monsieur le directeur s’en va effectivement et nous aurons des entretiens pour un remplacement dans les délais les plus courts. Le théâtre aura donc une belle programmation pour l’année 2023/2024 et les années futures“. Une page se tourne à Ganges qui ne va peut-être plus dans le sens d’une certaine exception culturelle.

Didier Galas espère quand même pouvoir emmener ses nomades dans les communes environnantes, avec une aide à venir de la région Occitanie. Michel Fratissier étant aussi président de la communauté de communes “Cévennes gangeoises et suménoises”, ils devront jouer plus loin, en particulier au Vigan, cité que beaucoup disent plus bienveillante, engagée dans l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita).

2500 signataires

Le monde culturel s’est enflammé pour cette affaire. La pétition initiée par Didier Galas a recueilli plus de 2000 signatures. “Un succès qui m’a étonné” confie Fred Stein, qui ne souhaite pas prendre publiquement la parole. On le sent meurtri. Il espère seulement que le lieu continue “avec ou sans moi et que le public ne sera pas lésé“.

De son côté, les membres du Collectif Enjeux et du réseau Pyramid Occitanie, qui regroupent les principales scènes de la région, ont écrit un courrier aux tutelles publiques en déplorant l’éviction “particulièrement violente” d’un professionnel respecté. Pour le Syndicat National des Scènes Publiques, c’est une “nouvelle manifestation de destruction planifée des politiques culturelles sur certains territoires”. De son côté, le comité des spectateurs du théâtre l’Albarède a refusé l’invitation de Michel Fratissier à venir “parler de l’avenir du théâtre“. “Par ses choix, commente-t-il sèchement dans un communiqué, il compromet son avenir“.

Beaucoup font le rapprochement avec les démêlés de Francis Peduzzi, le directeur de la Scène nationale de Calais -le Channel- qui vit “une triple attaque de la Ville” contre son lieu, son projet artistique et sa personne. Dans un texte dédié au Channel, la grande Ariane Mnouchkine citait récemment Benjamin Constant. La formule résonne jusqu’à Ganges. “Que le pouvoir se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux“.

 

Photos du projet “Les Nomades font le monde” de Nathalie Crubézy / Collectif à-vif(s).

 

(*) L’autre moitié des aides publiques au théâtre de Ganges est assurée par la communauté de communes (150 000 euros).

(**) Devançant le président sortant, Marine Le Pen a récolté 51% des voix aux dernières Présidentielles à Ganges 

(***) Le PRG a intégré récemment le mouvement de gauche anti-Nupes de l’ancien premier Ministre socialiste Bernard Cazeneuve.

(****) Notre source fait allusion au maire RN de Perpignan.

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Agnes Vincent
Agnes Vincent
10 mois il y a

Très bon article ! Merci.

Cassiede Marie
Cassiede Marie
10 mois il y a

Oui très bel article. Contente d’avoir rejoint cette pétition. La couleur de peau importe peu, c’est un être humain qui a besoin de connaître autre chose que la misère et le théâtre est la pour les aider.. Le spectacle est pour nous très important.. Chalons en Champagne avec le Cnac, les Furies, le Théâtre c’est un moment magique 🙏

Adrienne Lautric
Adrienne Lautric
10 mois il y a

Prendre en otage public et acteurs, cet élu n’a pas hésité. Or c’est grave, (facile??) d’enfourcher et de développer impunément le climat couvant de défiance envers “l’Autre”. Avec ça,un bouc émissaire. On pense à des temps qu’on voudrait révolus…et à des ailleurs autoritaires. Pas ici.
Cet article est conforme, Merci.

Makouf Hayette
Makouf Hayette
9 mois il y a

Un tel projet est fabuleux !
On se découvre devant l’autre,
les barrières tombent,
la confiance née,
la complicité s’ensuit,
la joie de se retrouver à chaque atelier,
d’aller de surprise en surprise.
Je suis en admiration quand j’observe tous ces visages si réservés du début de cette aventure, épanouis dorénavant, pour tout cela
MERCI MERCI MERCI MERCI à Fred Stein, Didier Gallas, Jean-François Guillon et à CVN Méditerranée.
Contre vents et marrées la culture pour tous et avec tous.

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