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La résurrection d’Ismène, sœur d’Antigone, déesse de la nuance

Le Printemps des Comédiens accueille un trio de femmes de haute volée pour porter les propos d’une héroïne oubliée de la mythologie grecque, Ismène, sœur d’Antigone. Une mise en scène de Marion Coutarel, sur les mots de la grande auteure québécoise Carole Fréchette, sublimés par une sobre mais puissante interprétation de la comédienne Mama Prassinos. A découvrir jusqu’au 10 juin dans le bassin du Domaine d’O. 

Quel bonheur de retrouver la metteuse en scène Marion Coutarel sur ce projet osé. Fondatrice du Théâtre de la Remise, organisant depuis 2015 l’évènement du réseau international de femmes artistes, Magdalena Project, elle est aussi la collaboratrice de Julie Benegmos sur la très belle création Strip en 2021 et actrice dans MADAM 6 d’Hélène Soulié.

Cette nouvelle proposition -une conférence-monologue- de Marion Coutarel est portée par cette grande dame discrète qu’est Mama Prassinos, qui incarne avec générosité et une grande justesse ses rôles au théâtre et sur le petit écran, jusque dans sa collaboration au cinéma avec André Téchiné depuis 2015.

Cette nouvelle aventure a commencé quand l’auteure dramatique Carole Fréchette, saluée par le Prix de la Francophonie à Avignon en 2002, et récompensée la même année du prestigieux Prix Siminovitch à Toronto pour l’ensemble de ses écrits, s’est lancée dans la réécriture de ce texte classique sur une invitation du Festival Le Paris des Femmes. Sa fascination pour ce personnage mythologique négligé s’est poursuivie auprès de Marion et Mama lors de multiples résidences d’écriture en visio et à La Baignoire (lieu d’écriture contemporaine à Montpellier) l’an dernier.

Dans la mythologie grecque, Ismène c’est la soeur d’Antigone, la fille d’Oedipe qui a commis l’inceste involontaire avec sa mère Jocaste. On connait leurs drames, des yeux percés du père, au suicide de la mère, ses deux frères s’entretuant pour le trône, et la condamnation à mort d’Antigone par Créon pour avoir défié la loi en offrant une sépulture digne des Dieux à son frère. On connaît moins l’histoire d’Ismène qui prend peu de place dans le récit de Sophocle. Elle est là, aujourd’hui, hésitante et impressionnée face à nous, mais bien là, pour partager sa version des faits, pour dire ce qu’il s’est passé dans sa tête, son coeur, sa vie et qui a été tu.

“Est-ce que ça existe les faits dans les histoires humaines ? Les faits en dehors de nos peurs, nos désirs, nos besoins, de ce qu’on a besoin de croire” (extrait)

Il y a trois Ismène(s), celle réelle devant ce public rassemblé pour écouter sa parole, celle imaginaire qui porte en elle les deux scènes écrites par Sophocle et celle symbolique qui lui fait dépasser l’espace du théâtre, l’ancrant dans l’actualité des femmes invisibilisées par l’Histoire. Toutes sont habituées à la pénombre, au silence, toutes se sentent seules et cherchent la paix. Sous son apparente fragilité, Ismène est celle qui a le courage de vouloir arrêter la chaîne des mort.es. Elle est celle qui remet en cause les héroïnes sacrifiées pour l’honneur et la patrie. Celle qui casse le cliché du tragique gréco-romain.

À l’heure où la guerre flotte sur tous nos écrans de télévision, elle est celle qui ose parler de l’horreur des femmes violées, des enfants abandonnés, des corps déchirés. Quand sa soeur Antigone idolâtre Athéna, déesse de la sagesse et de la stratégie militaire, à l’origine de la Guerre de Troie, elle, avoue préférer une déesse plus secondaire, pourtant si précieuse : Irène, fille de Zeus, déesse de la paix.

Sans artifices, elle veut se dévoiler et peu à peu se libérer. Car Ismène a le courage de dire devant nous son amour pour la vie et son amour pour celles et ceux qui l’ont humiliée. C’est debout et fière qu’elle se libère de sa colère. D’être méprisée par sa prestigieuse et arrogante sœur, d’être rejetée même devant la mort. Et si la véritable héroïne de cette histoire n’était pas celle qu’on pensait ? Si c’était Ismène, morte par effacement, “pauvre déesse du doute”, plus humaine que n’importe quel Dieu, humble résistante dans un monde absurde de cruauté et de violence.

“Pourquoi il n’y aurait pas de la grandeur dans le fait d’accepter, accepter les limites, les compromis, la vie (…) Oui j’ai peur de transgresser, j’ai peur de mourir. Toi, tu as peur de vivre, tu trouves la mort bien plus exaltante et pure, la vie est trop petite pour toi, trop remplie d’imperfections. Moi je l’aime avec ses défauts, sa laideur, sa petitesse (…) quand j’ai dit que nous sommes des femmes, et que nous ne sommes pas nées pour lutter contre des hommes, tu penses, ‘pauvre Ismène peureuse et soumise’. Mais moi tout ce que j’ai voulu dire c’est que, peut-être, nous sommes investies d’une autre mission : faire perpétrer la vie, préserver le vivant. Mais est-ce que c’est si horrible de penser une telle chose ? Si on ne préserve pas la vie, qui le fera, certainement pas nos frères !” (extrait)

La scénographie épurée d’Aneymone Wilhelm dans l’ancien bassin de la folie montpelliéraine du Domaine d’O, donne à cette création un écrin de verdure, de sacré et d’intemporalité. Nous sommes suspendu.es entre temps et espace, entre 450 av. JC et 2023, dans l’imaginaire de ce qui put être, grâce à un dispositif savant entre réel et fiction. Les oiseaux tournoient autour de la scène, un avion passe bruyamment comme pour sonner le glas au moment décisif du sacrifice d’Ismène. Et le final magistral révèle une ultime merveille, enveloppant notre départ d’un chant de mélancolie. Devenue immortelle par la grâce du théâtre, Ismène ne se cachera plus.

Les 7,8,10 juin au domaine d’O. En savoir +.

Photos Marie Clauzade. 

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2 Commentaires
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Renault
Renault
8 mois il y a

Quelle belle idée cet hommage à Ismène !

micha cotte
8 mois il y a

Je n’ai rien ajouter à cette parfaite analyse du spectacle . Je veux simplement m’y associer pour dire qu’ il y avait longtemps que je n’avais vécu un tel moment de bonheur théâtral …

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