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Emma Kastner-Pico, lauréate du prix étudiant “J’écris le monde de demain”

Emma Kastner-Pico, 22 ans, nouvellement licenciée en Lettres Modernes à l’université Paul Valéry, qui projette de poursuivre son cursus dans les métiers de l’édition, est la lauréate de la sixième édition du concours « J’écris le monde de demain » ouvert à tous les étudiants de Montpellier (*). Avec un texte d’anticipation “Le pharmakon” : c’est le nom d’un collyre qui permet de se souvenir des jours heureux. LOKKO était au jury de ce concours avec des universitaires, des libraires et auteurs.e.s. Un recueil a été publié réunissant les 20 meilleurs textes.

Le Pharmakon

 

Des gouttes dans les yeux pour injecter le Pharmakon et ce sont les beaux souvenirs d’avant qui sont ressuscités. La narratrice vit dans un peuple de rêveurs, cherchant à échapper à une réalité amère, tous accrocs à cette “remémoration” issue des nouvelles technologies.

“En moins de trois secondes, la voiture bleu électrique sort de sa voie, traverse le terre-plein, et nous percute sur le côté gauche. Nassim est projeté à travers le pare-brise. J’assiste à l’accident comme une spectatrice, la tête tournée vers lui alors qu’il se soulève de son siège, heurte le verre, voltige comme un pantin désarticulé dans un nuage de débris, s’écrase sur le bitume. Mes yeux restent grands ouverts durant tout le spectacle, jusqu’à ce qu’un voile pourpre ne se glisse sous mes paupières et ne m’oblige à les fermer enfin.

4 h 37. Les symboles scintillaient, suspendus dans l’obscurité, émanant du réveil holographique posé sur ma table de chevet. Je balayai d’un revers de main rapide l’éclat bleuté des chiffres, qui s’éteignit aussitôt. Automatisme d’une autre époque, où la moindre lueur réveillait Nassim, dont plus rien ne perturbait le sommeil à présent. Je tâtonnai dans le noir à la recherche d’une pipette en plastique. J’en laissais toujours à portée de main, en cas de cauchemar. J’aperçus les lettres phosphorescentes “Pharmakon” qui luisaient sur un échantillon. Je l’attrapai, soulevai ma paupière avec le pouce et pressai la pipette au-dessus de mon œil de l’autre main, puis réitérai l’opération. Les yeux fermement clos, je concentrai mes pensées sur mon but, auquel allait m’amener directement le Pharmakon : le souvenir d’une balade dans les près, un crépuscule d’été, avec Nassim. Je sentais déjà la tiédeur moite de l’air envelopper mes épaules, l’odeur épicée de la paille sèche pénétrer mes narines, la main calleuse de Nassim dans la mienne. J’ouvris les yeux, et les plongeai dans les siens, d’un brun velouté, tournés vers la lumière mauve du soir. Apaisée, je glissai dans un autre sommeil.

7 h 05. Je m’extirpai difficilement de mon doux souvenir, réveillée par le tintement lancinant du réveil holographique qui affichait à présent un soleil jaune poussin. Nassim était tourné vers moi, les yeux grands ouverts, mais hagards.

Tu ne dormais pas, observai-je, perspicace.

-« Non. J’ai du mal, en ce moment », souffla-t-il.

Je me levai et m’habillai prestement ; un pull-over à rayures, un jean large que je peinai à enfler. Ma jambe gauche me lançait encore après des mois, malgré la rééducation, et malgré le Pharmakon. Nassim, lui, n’avait eu besoin d’aucun de ces remèdes : il répudiait les médecins, et était réfractaire aux souvenirs liquides. Il avait néanmoins changé, après l’accident, mais c’était une différence subtile, que je semblais être la seule à percevoir. Je marmottai quelques mots d’au revoir, bonne journée, à ce soir, puis je m’enfouis dans le métro, direction le travail.

Sur les banquettes, certains profitaient des quelques minutes de répit octroyées par le trajet pour se plonger dans un tiède souvenir. La moitié des passagers étaient ainsi comme endormis, la tête ballotant au rythme des soubresauts de la rame, un sourire béat étalé sur le visage, en proie aux visions édéniques du Pharmakon. Un peuple de rêveurs, tourné vers le passé, cherchant à échapper à une réalité amère et implacable. Le Pharmakon était entré dans nos vies pour devenir un indispensable du quotidien. D’abord prescrit sur ordonnance pour les troubles mentaux, les douleurs chroniques et les traumatismes psychologiques, il avait fni par envahir toute la population et circulait aujourd’hui librement. Il charmait par sa simplicité d’utilisation : il suffisait de presser une pipette pour faire jaillir une ou deux gouttes de solution, que l’on déposait sous chaque paupière. Ce remède à tous les maux offrait un exutoire, une panacée : un voyage temporel et sensoriel, pour un coût modique.

Sa technologie était révolutionnaire. Des micro-particules décomposées sous forme soluble s’assemblaient une fois en contact avec la cornée, pour tapisser la pupille et se faufiler jusqu’au cerveau, délivrant des images ultra-réalistes. Par un savant cocktail de décharges électriques, de nanotechnologie et de neurotransmetteurs, la remémoration prenait une tout autre couleur. Penser à un moment vécu et se détendre étaient les seules conditions d’utilisation. Les souvenirs devenaient alors le présent. Dans une société cafardeuse et désaxée, l’avenir ne représentait plus une porte de sortie vers un monde meilleur. Seul restait le passé, tenant ses promesses pour toujours. Après l’accident, je m’étais vue prescrire du Pharmakon. C’était ce qu’il y avait de mieux pour calmer mes cauchemars récurrents, mes douleurs, ma mélancolie ravageuse. Ce qu’il y avait de pire, aussi. J’y avais pris goût en l’espace de deux jours. Je regrettai d’ailleurs de ne pas avoir emporté une pipette avec moi à l’instant où je posai le pied sur la première des soixante-seize marches qui me séparaient de mon bureau.

13 h 16. Pause déjeuner. Ma collègue de travail, Lisa, enfournait des pelletées de boulgour nature suivant un rythme parfaitement cadencé, les yeux rivés sur l’hologrammoscope central. Un présentateur au teint blafard débitait promptement les nouvelles du jour : disparition totale de la forêt amazonienne prévue dans deux mois, nouvelles émeutes en ville cette nuit, un multimilliardaire à la tête d’un accord visant à notre fusion avec les États Affranchis. Je remuai mollement ma fourchette en plastique dans mes carottes râpées, peu convaincue.

Tu manges pas ? » me lança Lisa, les joues pleines de boulgour plus sec que la terre aride et craquelée de l’Amazonie.

-« J’ai pas trop faim. T’en veux ? », dis-je, traversée par un élan de philanthropie.

Mon sentiment était étymologiquement inexact : il s’agissait plutôt de philandroïdie, car Lisa n’était pas un être humain. Elle en avait l’apparence et l’attitude, mais je sentais confusément qu’elle faisait partie des androïdes, qui composaient environ la moitié de la population, et étaient indétectables. Leurs avantages étaient nombreux : main d’œuvre gratuite et performante, énergie inépuisable, remplacement des disparus, physique et caractère modulable. Ils étaient partout, et rien ne les distinguait des véritables êtres humains. Rien, si ce n’est leur absence de besoins vitaux, leur incapacité à utiliser le Pharmakon, et quelque chose en moins dans le regard, comme une éclipse. Le doute planait sur tout le monde, et la question brûlait les lèvres à chaque interaction sociale. C’était un tabou, car la poser ouvertement exposait l’indiscret à un double risque : blesser l’humain, ou pointer la différence de l’androïde. Depuis quelques temps, j’étais devenue maître en l’art de distinguer ces deux constituants de la population.

Soudain, l’hologrammoscope se teinta d’un orange électrique ondulant, et des flashes lumineux envahirent la pièce. Lisa s’étrangla de surprise et cracha un peu de carottes râpées sur la table, ce qui était parfaitement en harmonie avec la teinte projetée sur les murs. Le présentateur s’était extirpé de sa langueur, et prenait à présent un air si grave qu’il faisait apparaître sur son front une ribambelle de petits boudins de peau.

Flash info. Des pirates informatiques australiens semblent avoir pris le contrôle d’un des composants du Pharmakon, poussant les utilisateurs à agir selon le bon vouloir de l’organisation malveillante. Ceci est un ordre du gouvernement : cessez immédiatement toute utilisation du Pharmakon, restez vigilants et connectés à nos chaînes d’information en direct.

Un frisson me parcourut l’échine. Nassim. Seul à la maison. Il ne prenait jamais de Pharmakon, mais si quelqu’un…

13 h 34. Dans le métro, la panique qui avait gagné toute la surface du globe en quelques minutes était poussée à son paroxysme. On évacuait par dizaines des gens se débattant plus ou moins vigoureusement sur des brancards, entravés par des sangles, l’air bienheureux et les paupières closes. Un peuple de dormeurs, pensai-je. Un peuple amorphe, passif, absent ; aujourd’hui somnambule, en proie à une technologie dévastatrice. Les yeux ne se tournaient plus avec crainte et espoir vers le monde de demain, mais se fermaient avec délice sur celui d’hier. Il est temps d’ouvrir les yeux. Se réveiller. Désobéir. Fuir.

21 h 12. Nous flions vers le sud, la voiture scindant l’air vif du soir tombant, dans une rumeur printanière. Je me tournai vers Nassim, la poitrine légère. Il planta ses yeux sombres dans les miens.

Écoute. Puisqu’on part, et que c’est genre un peu la fin du monde, il faut que je te dise quelque chose », commença-t-il.

-« Je sais », fis-je simplement, le coupant d’un mouvement de la main.

J’attrapai la sienne, calleuse, et la caressai. Ça, les ingénieurs savaient l’imiter à la perfection. La sensation était en tout point similaire à celle de mes souvenirs.

Comment tu as fait pour savoir ? »

-« Tes yeux. Et puis, tu ne dors jamais… Et tu manges sans broncher mon gratin de salsifis, que tu détestais avant. Tu l’as même vomi, un jour », souris-je.

-« Oh, ma programmation a dû négliger ce détail. »

Le soleil se couchait, s’enveloppant de nuages en coton mauve et de barbapapa nuancée de rose.

Et tu veux quand même de moi ? » hasarda-t-il, inquiet.

-« Oui. Tu as ses souvenirs, donc tu as des parties de lui en toi. Tu es un genre d’écho. Un écho plutôt attachant, d’ailleurs », soufflai-je sans oser le regarder.

Dans le reflet de la vitre, je le vis se détendre et s’affaisser contre son siège.

Grâce à toi, je ne l’oublie pas. Les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste, à la fin. »

Dehors, le crépuscule atteignait son acmé améthyste. Pendant une fraction de seconde qui contenait l’éternité de ma mémoire, je crus apercevoir cet ineffable éclat mordoré dans les yeux de Nassim. Celui de la balade estivale dans les prés, fleur de mes souvenirs.

À l’intérieur de mes paupières s’affichent en surbrillance les mots FIN DE LA RETRANSMISSION, mais je me refuse à ouvrir les yeux. J’essuie d’un revers de la main la larme sur ma joue. Un sourire éclot sur mon visage. Cinquante ans après, rien ne m’apaise plus que de me remémorer ce jour où j’ai cru possible l’éveil, la fuite. Celle qui pousse vers demain, dans un monde où le seul voyage permis est celui du retour.

(*) L’équipe organisatrice était composée d’étudiantes en Lettres-métiers de l’écrit et de la culture : Elise Bollen, Merlin Corriol-Verastegui, Claudia Estupina Boussioux et Morgane Girardin. Contact : girardin.morgane@outlook.fr

Photo “Vesper Chronicles”, le magnifique film d’anticipation du montpelliérain Bruno Samper. Disponible, ici.

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