Joker : une histoire de nos humiliations

Todd Phillips vient de la comédie comme Takeshi Kitano. Tous deux savent que le rire et le flingue peuvent avoir partie liée. Todd Phillips a réalisé, avec son « Joker », un film sur le contrôle et l’invisibilité sociale propres à toutes sociétés soumises à la recherche de l’efficacité. Chaque jour, elles sont confrontées à la déviance. Des déviances qu’elles font immanquablement naître pour mieux les « soigner ».

« You can call someone a joker if you think they are behaving in a stupid or dangerous way. » « Keep your eye on these jokers, you never know what they will come up with. » Je trouve ça dans le dictionnaire anglais en ligne Collins. « Tu ne sais jamais ce qui peut arriver avec ces gonzes-là. » Traduction sans saveur.

Beaucoup a déjà été dit sur l’animal ciné. Beaucoup l’ont vu à ce jour. Beaucoup ont leur avis sur le film de Todd Phillips et la prestation de Joaquin Phoenix dans la peau d’un type surnommé Joker. Toutefois, écrire quelque chose sur le sujet.

« Joker », d’après son co-scénariste et réalisateur, n’est peut-être même pas l’histoire des origines de la Némésis de Batman. « Joker » est l’histoire d’Arthur Fleck. Cet adulte a un handicap : il est pris de fou rire dans des moments de stress, de malaise. Il est à part, une présence toujours sur « off ». Il travaille comme clown des rues dans la mégapole Gotham City des années 1980, une cité énorme difficile à vivre. Il vit chichement et ne mange jamais. Du moins à l’écran. Ce qui arrive à Arthur Fleck a peut-être inspiré le Joker qui combat le Batman, « You don’t really know » (Los Angeles Time – 4 octobre 2019). C’est l’histoire d’un mec qui a pour nom Arthur Fleck, un artiste, catégorie lumpenprolétariat, qui demande, à la fin du film, au moment de passer dans un talk-show télévisé très suivi, à être appelé Joker. « Dites, ça ne vous gêne pas de me présenter sous le nom de Joker ? »

Un type en mode « off »

Arthur Fleck n’est pas sur la même longueur d’onde que vous et, peut-être, moi. Son courant alternatif est apparemment cassé. Ce qu’il voit du monde n’est pas votre monde. Ce qui vous fait rire ne le fera pas rire nécessairement. Voir la scène où, tentant de comprendre ce qui arrive à secouer les zygomatiques des autres, il prend des notes sur les mots d’un humoriste et les réactions du public. Il prend des notes comme un entomologiste et est le champion du premier degré. Arthur Fleck rit toujours à contretemps des autres. Pourtant, il veut faire des monologues comiques son véritable métier. Pour employer un adjectif à la mode dans les établissements scolaires accueillant des élèves à besoins spécifiques, son décalage cognitif l’établit en tant que marginal parmi tous les innombrables marginaux de la liste sans fin que dressent l’Etat, ses services, la société : des marginaux à aider, à réintégrer, à enfermer, à remettre sur la bonne voie comme les autres. Arthur Fleck est l’étranger absolu que la caméra ne lâche jamais. Sous médicaments, il est étranger à lui-même. La caméra toujours sur lui, de face, de côté, de dos : c’est le regard omniprésent du monde braqué sur le déviant. Un monde qui l’oppresse, le tolère, ne le respecte pas, le refoule, le réduit à peu puis à rien. Puis devenu officiellement le Joker : une certaine partie de ce monde fera de lui le symbole de ce que le personnage lui-même dit ne pas être : la revanche. Il ne se venge de rien puisqu’il est comme ça, depuis toujours en mode « off ». Lui, il a mal depuis toujours. Il a mal parce que les organismes médico-sociaux de l’Etat lui disent qu’il a mal. Il a mal parce que son corps est douloureux. Quand il lui vient de son handicap, son rire lui provoque un masque de douleur qui ne m’a pas laissé indifférent. « Joker », c’est peut-être, aussi, un film sur la souffrance et l’étranglement de vivre dans Gotham car Arthur Fleck, pris de son rire, s’étrangle, il a de la peine à respirer. Gotham, une ville des contrôles qui vous prennent à la gorge : contrôle social, contrôle mafieux, contrôle médical, contrôle politique, contrôle policier, contrôle étatique, contrôle du voisinage sur le voisinage, contrôle du travail sur le travailleur, contrôle moral, etc. Gotham, le colosse aux pieds d’argile ?

Un type en mode invisible

« Joker », c’est le film de la libération, de la larve amorphe, soumise, fragile à l’être rayonnant, impérial, en maîtrise, dorénavant capable d’encaisser physiquement l’impact d’une voiture durant une course-poursuite avec des policiers et de continuer à courir comme si de rien n’était. En route pour son apothéose.

Arthur Fleck n’a qu’une envie que beaucoup d’entre nous partagent : ne plus être un invisible dans une société qui exige de vous de ne jamais faire partie de cette écrasante majorité. Beaucoup sont écrasés par cette invisibilité contemporaine. L’invisibilité sociale, au sens très large du terme, c’est être considéré(e) comme un(e) inutile. Ne pas être invisible, aux yeux de Fleck, c’est être compris pour ce qu’il est : un homme serviable, attentif, prêt à faire rire un enfant dans le bus. Rien à voir avec la recherche contemporaine de l’ultra-célébrité médiatique à tout prix. Arthur Fleck vit dans un extrême isolement rompu et amplifié par sa relation avec sa maman âgée, malade (malade de quoi ?) et douce, dont il prend grand soin. On dirait presque du Charles Aznavour. Ils cohabitent dans le vieil appartement de la mère. Sur l’étiquette de la boîte à lettres, il n’y a même pas son nom à lui. Les mères sont des monstres – de douceur et autres particularités.

Fils au père absent, Arthur Fleck ne cherche pas la gloire. Quelle importance dans son existence ? Fleck est un humilié qui ne comprend pas le système qui l’humilie. Sa grille de lecture : la gentillesse et l’absence de gentillesse à l’égard des autres de la part des gens. Fleck veut établir une communication avec nous. Dès la première scène avec sa psy ou son assistante sociale, nous comprenons que toute écoute, toute parole, tout silence évitent voire nient l’interlocuteur. « Vous ne m’écoutez pas ! » Chacun est dans sa sphère, ses problèmes, sa fonction : l’une est fonctionnaire, l’autre est hors de l’axe aux yeux du fonctionnaire et de son employeur tout-puissant. Chacune et chacun sont ligotés par la signification personnelle prêtée aux informations plus ou moins données et plus ou moins reçues. Ça s’appelle l’entropie ; mais, pour le coup, en plus grave. Communiquer ? Ha ! Ha ! Ha ! Arthur Fleck est d’abord un corps, un corps maigre, osseux, roué de coups. Et un corps gracieux dans son grotesque : Fleck perçoit un salaire sans doute ridicule avec ses danses et ses gestuelles de clown dans la rue, dans les hôpitaux pour enfants atteints par le cancer. Le langage du corps est universel. Et drolatique. Et animal.

Jusqu’au meurtre final où le raisonnement du personnage central, parce que logique et clair, est imparable, l’existence d’Arthur Fleck est incommunicable. Voilà pourquoi le Joker intervient. Le Joker est celui qui suprêmement existe dans un univers où Blaise Pascal a, une fois encore, raison : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de n’être pas fou ». Qui est (le) fou ? Le Joker dans « Joker », c’est l’extrême lucidité sans éthique. Mais pas sans morale. Le Joker dit aussi d’Arthur Fleck qui l’incarne : Arthur Fleck, c’est un « malade mental solitaire ». Le rire informe sur le sens de la vie.

Un type en mode joyeux

Pourtant Arthur Fleck a cherché des solutions pour faire partie de la communauté, au moins que ça ressemble à ça : faire partie de la communauté, avoir une copine, un réseau social, un père. Il répand la joie. En VO, sa mère le surnomme « Happy » : Joyeux. Il est né pour répandre la joie lui dit-elle depuis toujours.

L’humour -comme l’ensemble de nos sociétés- est fondé sur des codes anthropologiques et sociaux reconnus et acceptés officiellement par un groupe dominant, imposés par ce groupe dominant au reste de la société, c’est-à-dire : l’humour, c’est l’articulation entre ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas -et c’est comment tordre tout cela pour mener au rire qui fait dérailler. Le rire, c’est aussi la scène des « Temps Modernes » avec Charlot sur des patins à roulettes : l’homme rigolo, étrange dans son accoutrement et sa démarche, risque de basculer dans le vide à tout moment. Arthur Fleck, c’est ce Charlot-là, c’est le risque en action, à ceci près qu’Arthur Fleck est déjà, à nos yeux, vivant dans le vide -vide d’une vie amoureuse et amicale vide, il n’y a que lui et sa vieille maman malade- malade de quoi ? Vide d’une vie remplie par un calvaire psychique et humain, quotidien, intolérable. Arthur Fleck a mal. Si Charlot flirte avec le trou dans lequel il peut tomber sans s’en rendre compte, le danger que côtoie Arthur Fleck, c’est tomber et se fracasser dans le dur de notre réalité hiérarchisée et à la recherche de l’efficacité. L’argent, ce n’est plus seulement le temps, c’est l’efficacité. Attention aux dégâts !

L’humour. Le Joker dira dans la face de Murray Franklin, célèbre présentateur tv, il le dira au public, aux téléspectateurs : « C’est vous qui choisissez ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas ! » Pourquoi ce pouvoir qui réglemente entre leurs mains ? Penser au philosophe Bergson : « Le rire est véritablement une espèce de brimade sociale ».

Un type dans une ville et l’Etat

Arthur Fleck est un déviant parce que l’Etat qui le prend médicalement en charge, puis l’abandonne à son sort, puis le reprend en charge quand des meurtres sont commis, dit qu’il l’est, déviant et malade.

S’attendre à regarder un film sur les origines du Joker telles qu’on voudrait qu’elles soient. C’est-à-dire : hors-normes et diaboliques, dignes des comics et des films de super-héros extraordinaires et quasi-divins. Découvrir, dans la salle de cinéma, la représentation que nous vivons au quotidien des violences sociale, mentale et médicale, celles des politiques publiques qui varient un jour sur l’autre, celles du monde du travail, les violences médiatiques et du divertissement, les violences de la rue, de la finance à Wall Street, cela peut décevoir certains. Il est où, le super-vilain de mes rêves ? « Joker » se déplace ailleurs. C’est un film des hypothèses. En effet, ce que nous voyons sur l’écran n’est-il tout bonnement pas sorti de l’imagination d’Arthur Fleck, de sa cervelle que les médicaments retiennent et enferment ? Ces médicaments trop chers aux USA pour un travailleur pauvre, à peine remboursés pour qui a la chance de pouvoir se payer une assurance santé, ces médicaments auxquels l’Etat, la ville, les entreprises pharmaceutiques ne lui donnent plus gratuitement accès parce que les services sociaux disparaissent les uns après les autres. Qui est le super-vilain ? L’individu, l’économique, le monopole de la contrainte organisée ? Ces médicaments qui ne soulagent pas Arthur Fleck qui se perçoit et se vit comme un citoyen minimisé, une personne détruite ? Le Joker le tirera de sa noyade.

Voici sur l’écran tout autre chose que l’attendu sur notre Joker fantasmé. Nous avons toutes et tous une idée du Joker comme nous avons toutes et tous une idée de ce qu’est le visage définitif du mal. A ce jeu, nous sommes tous des pervers et des amateurs du mal. Démon et Joker invitent nos pires cauchemars à s’incarner en eux. Quand j’écris « nos pires cauchemars », je veux aussi dire : ces désirs troubles qui nous excitent, nous émoustillent. Ceux que nous aimerions voir agir pour notre compte et dont nous taisons les noms. Nous préférerons toujours un Joker, armé de nos noirs fantasmes de chaos rédempteur, dans une bande dessinée ou sur un grand écran, plutôt que derrière une kalach, ou un couteau à la main, alors que nous buvons un rosé frais, entre copains, à la terrasse d’un café. Nous voulons conserver notre mode de vie et nos manières d’être.

Un plaidoyer contre toutes violences ?

Oui, Arthur Flesk, c’est aussi le déviant de tous les jours comme on en voit dans nos rues : le sdf, le malade mental qui déambule dans nos rues et que l’hôpital ne garde plus parce qu’il y a des coupures budgétaires, c’est le mec masqué par un masque de clown qui tue les richissimes parents Wayne. C’est, pour moi, la condamnation de toutes les violences par le biais du destin tragique de deux enfants : l’enfant battu Arthur Fleck, l’orphelin Bruce Wayne. Je retiens Bruce Wayne entre les deux cadavres de ses parents : c’est un constat sans appel. Toute violence est inadmissible. Y compris celle qui veut renverser la table. La table sera aussi remise. « Joker », c’est la violence mimétique dans le portrait de Gotham City, l’énorme monstre urbain, dont les habitants sont minés par le détachement d’une ville qui n’aide plus personne malgré les promesses politiques et les votes. « Joker », c’est montrer combien tout discours de volonté de domination mène au désastre et aux crimes de haine : « Kill the rich », tue les riches, tue LE riche, peut-on lire dans tous les journaux papiers repérés dans le long-métrage. Thomas et Martha Wayne, les milliardaires démocrates ou républicains ? Deux balles dans la peau. L’assassin des milliardaires Wayne a-t-il des motivations de gauche ou des motivations de droite ? Crimes de haine. « Joker », dans la vraie vie, c’est le discours présidentiel sur les « bad hombres » des Etats-Unis d’aujourd’hui, c’est la tuerie du 9 août 2019 à El Paso. Crimes de haine. C’est la révolte sporadique ne menant à aucun bouleversement. C’est l’impossibilité, aujourd’hui, de toute révolution transformant et menant les masses qui demeureront attachées à ce qui les domine. Le parcours tragico-comique d’Arthur Fleck révèle que seule la transformation individuelle et personnelle profonde est révolutionnaire. Dans une décennie, Batman, une autre révélation personnelle, paraîtra dans Gotham. 1 partout.

Être ou en pas être ce Joker-là

Non, ce Joker n’est ni marxiste ni anarchiste comme je peux le lire ici et là. La politique, il s’en fout, il n’en fait pas, ne sait pas ce que c’est. Il n’est d’aucun camp. La lutte des classes ? Ha ! Ha ! Ha ! Il ne veut pas remplacer un ordre par un autre. Devant le spectacle des pulsions en action, lors des scènes d’émeute, il trouve juste que « c’est beau, n’est-ce pas ? » Rien à fiche du « L’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir » de Pierre-Joseph Proudhon ! Rien à fiche de Lénine et des Soviets. Rien à fiche des Friedrich Hayek et Ludwig von Mises du libéralisme économique. Rien à fiche de la sédition. Ce Joker, dans le film de Todd Phillips, c’est, finalement, si on y réfléchit, quelque chose de plus puissant, c’est le « Ne rien céder sur son désir bien compris » de Lacan, histoire de fumer et de danser merveilleusement le long des marches d’un immense escalier new-yorkais. Dans un costume pas cher et superbe avec, aux pieds, des chaussettes blanches de tennis froissées, pas chères, vivent les détails ! Et se sentir si bien, si libre, si beau, si soi, parfaitement calme et déterminé.

Voilà une belle boîte à baffes à l’encontre de tout ce qui a pour but et fonction de surveiller et de remettre sur le droit chemin social / sociétal. « Joker » ne ramène à aucune « solution » politique et économique. Les solutions tombent toutes à côté de la plaque. Statu quo : dans les premières minutes du film, vous êtes dans les bureaux d’une assistante sociale ou d’une psy. A la toute fin du film, vous êtes devant une autre psy ou une autre assistante sociale, l’incommunicable humour en plus. Fermez le ban !

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3 commentaires sur “Joker : une histoire de nos humiliations”

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    • Valérie Hernandez, journaliste
    • Lionel Navarro, journaliste LOKKO