« Justice League » : une sortie qui impose le nouveau pouvoir des fans dans l’industrie cinématographique

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Ce jeudi 18 mars 2021, la plateforme HBO Max sorti l’hyper-attendu Justice League réclamé par des centaines de milliers de fans-militants depuis la sortie ciné de la version Joss Whedon. Le spectateur et les fans pourront voir celle imaginée par Zack Snyder avant de quitter l’aventure pour cause de drame familial. Aujourd’hui, le film d’une durée exceptionnelle de 4 heures s’apprête à conquérir le monde. Cette sortie marque-t-elle la victoire et la ténacité des fandoms [ces communautés de fans] et leur action sur les réseaux sociaux qui ont fait plier le tout-puissant conglomérat multinational de médias et divertissements qu’est WarnerMedia, lequel avait renoncé au projet ? Le rapport de l’industrie du cinéma aux publics est définitivement changé.

 

 

 

Si, entre autres turkish delights, durant la dorénavant muy (in)famosa cérémonie des César du 12 mars 2021, le nom d’un monsieur -ayant menacé son co-détenu avec une fourchette pour l’obliger à pratiquer sur son pénis une fellation- fut cité par un récipiendaire de la barre dorée et applaudi dans la salle de l’Olympia, le cinéma hexagonal semble ignorer complètement l’énorme révolution que menèrent et mènent des fans, un réalisateur, et, sous la pression, un studio hollywoodien qui voit se dessiner, dans un très proche avenir, de possibles juteuses affaires.

Un extraterrestre patibulaire et musculeux

En 2017, sortit sur les écrans du monde entier un film de super-héros rassemblant la sainte Trinité DC, Batman, Wonder Woman, Superman, rejointe par Flash, Aquaman, Cyborg et toute une flopée d’Amazones se prenant une sacrée dérouillée, face à un extraterrestre patibulaire et musculeux, je veux dire : Steppenwolf. En passant : Le Loup des steppes (en v.o. : Der Steppenwolf, 1927) est un roman de Hermann Hesse que toute personne se disant de qualité doit avoir lu.

Après le suicide de sa fille Automn, à l’âge de 20 ans, alors que la post-production, les montage et CGI de son Justice League n’étaient pas achevés, Zack Snyder, –Hail to the Boss !– quitta l’aventure pour se consacrer à lui-même et sa famille. Petit rappel : Snyder est celui qui ramena Superman sur le grand écran, en 2013, avec son titanesque Man of Steel incarné par un Henry Cavill bien plus joli à regarder dans Tristan et Yseult (2006), Les Immortels (2011) ou prêtant son visage au personnage de Charles Brandon dans la série Les Tudors. Comme le dit une amie : « Aujourd’hui, Henry, il a trop de muscles pour la forme des os qu’il a », fin de la citation.

Où en étais-je de mon propos sur Justice League ? Ah, oui : le film sorti en 2017 a été repris en main par Joss Whedon, créateur d’une de mes héroïnes tévé favorites : Buffy (1997-2003). Les vieux trentenaires et les jeunes quadragénaires lisant LOKKO comprendront, je l’espère, mon engouement. Whedon reprit le scénario, retourna des scènes, en ajouta, déplaça l’univers voulu par Snyder dans une dimension moins sombre, plus cool. Le succès escompté par les producteurs ne fut pas au rendez-vous. La Warner mit un terme à l’univers DC organisé, au cinéma, par le réalisateur du soldatesque et huilé 300. Les suites prévues pour la JL sont annulées. Dépité, agacé, le « fandom », comme on dit à propos d’une communauté de fans, retitra le film en Josstice League.  Fin de l’histoire ? Bye-bye ?

Une sacrée pression sur la Warner

Que nenni ! Et c’est ici qu’arrivent les très instructif coup de théâtre et passionnant coup de maître que je veux pointer du doigt avec cet article, coup de canon, écrit sur un coup du cœur. Le fandome du monde DC se mit en ordre de bataille sur les réseaux sociaux. Il milita de manière tenace. Il pratiqua un lobbying tenace. Il ficha une sacrée pression sur la Warner pour que le studio permette à Zack Snyder de reprendre son projet et donner sa vision des aventures de la Justice League de DC comics. Les fans du monde entier tapent dans leurs mains et lèvent les bras ! Alléluia ! Ils ont gagné.

Deux ans plus tard, le rêve se concrétisera : le réalisateur et scénariste originel retrouvera son bébé cinématographique. Le matin du 18 novembre 2019, lui et sa femme productrice du film recevront un appel de la Warner leur proposant de le sortir via sa filiale tv HBO Max. Ils tombèrent de leur chaise et pensèrent à tout le travail qu’il restait à accomplir. La musique de Tom Holkenbork –qui a délaissé son nom d’artiste XL Junkie– était loin d’être achevée : en 6 mois, il lui fallut écrire et enregistrer une nouvelle BO pour un film long de 4 heures. Les effets spéciaux étaient incomplets. Et, cerise sur le gâteau, Snyder était en train de tourner son très attendu Army of the Dead que diffusera bientôt Netflix. Sacré bonhomme !

Un tournage via Zoom

L’industrie cinématographique d’aujourd’hui entreprend une accélération dans l’évolution de ses méthodes de travail : lors des nouvelles prises, Ezra Miller se trouvait, en Angleterre, sur le plateau des potteriennes Fantastic Beats. Il ne pouvait reprendre, aux USA, son rôle de Flash. Qu’à cela ne tienne ! Snyder le dirigea, via Zoom, pour ses nouvelles scènes.

A ce moment-là, les équipes des CGI et les producteurs travaillaient sur un autre film. Tous les week-ends, après le boulot, ces derniers rencontraient les Snyder pour discuter de ce qu’il était possible de faire. La covid et les confinements font leur apparition. Le tournage des films s’arrêtèrent. Pas de problème pour le Justice League qui avait déjà toute la matière picturale sur laquelle travailler : les spécialistes des effets spéciaux bossèrent comme des dingues, tout ça en 6 petits mois, sur 2650 effets visuels à créer, à distance, sans doute depuis chez eux. A la différence de beaucoup d’artistes et techniciens, ils continuèrent à gagner leur vie.

Avec la pandémie qui dure et les salles de projection fermées, les pontes du studio le plus puissant au monde actuellement ont eu le temps de préparer ou de muscler la véritable révolution dans l’économie cinématographique : celle du streaming, de la diffusion directe des œuvres, sans passer par les intermédiaires habituels, les multiplexes, par exemple, au domicile des spectateurs. A la fin de l’année 2020, Jason Kiliar, directeur général de WarnerMedia, annonça que le studio diffusera ses productions de 2021 à la fois en salle et en streaming sur HBO Max. Les fans sonnèrent trompettes et tapèrent sur leur tambourin ! Gloria in excelsis Snydero ! Ils ont gagné.

Le ciné sur les plate-formes

Mais ça gueula chez les réalisateurs dont Christopher Nolan, les directeurs de salles indépendantes, les patrons des grosses chaînes de salles de cinéma US. Que dalle en France ou durant la cérémonie des César. Pépère, le monde du ciné français était le nez collé sur les tampax rougis du Capitaine Marleau. En mars 2020, Disney avait déjà sorti son Mulan sur sa récente plateforme mondiale Disney+. Les résultats et rentrées d’argent n’étaient vraiment pas mauvais. Ça donna des idées à d’autres.

Or, cette nouvelle (la diffusion en streaming, pas les tampax de Marleau), ce n’est pas rien. Si les nouvelles habitudes de consommation des films, bouleversées d’abord par Netflix, se confirment avec force, dans un futur très proche, cette nouvelle (la diffusion en streaming, pas les tampax) prépare une recomposition du paysage des acteurs économiques et techniques de la diffusion en salle. Même pas peur du côté du cinéma français qui reste muet sur ce possible et probable avenir ? Bah, pourquoi devrait-il être inquiet ? Après tout, l’Etat d’ici promeut ses zones naturelles protégées comme les Parcs Nationaux des Cévennes, du Mercantour, des Calanques, de la Vanoise, des Ecrins, non ?

Point fascinant quand on réfléchit aux droits des auteurs/créateurs sur leurs créations dans le monde hollywoodien des mastodontes comme Universal, Sony Pictures, etc. : au moment de son départ de Justice League, Snyder emporta chez lui son ordinateur dans lequel se trouvait l’entièreté des images qu’il avait filmées sur le plateau et montées en noir et blanc. Est-ce que c’était contractuellement légal ? A partir de cette base sauvée des flots et bénie par les fans, lorsque WarnerMedia accorda son feu vert, Snyder finalisa son film. Les actrices et acteurs étaient partants pour repasser devant la caméra pour boucher certains trous ou développer certaines idées narratives. Bingo ! Les fans exultent de joie ! Alléluia ! Ils ont gagné.

300 millions de budget

Quand le projet du Snyder Cut fut officiellement placé sur les rails de la production, d’abord : pas de nouveaux dollars sur la table. Puis : HBO Max ajouta 70 millions de dollars au budget dépensé des 300 000 000 de la version du film de 2017. Petit rappel : 70 millions de dollars US, c’est 5 millions de plus que le coût moyen d’un budget de film chez un gros studio ricain. De plus, le film durera 4 heures. Les fans exultent de satisfaction ! Alléluia ! Ils ont gagné.

Ces fans qui sortent vainqueurs de la bataille du Snyder Cut sont légion. Ils vivent tout autour de la planète Terre. Réalisateurs, acteurs, producteurs, studios, ont, peut-être, compris plusieurs choses dans cette histoire rocambolesque du Justice League version Whedon et version Snyder. Plus qu’hier, il faudra compter sur le poids et la motivation des fans pour que their dreams come true. Depuis l’énormissime succès de la trilogie cinéma du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson, les geeks ont pris le pouvoir dans les studios, mais certainement pas en France, ça non ! Le cinéma de genre y est très mal en point… A moins que l’on considère la tétralogie Les Tuche ou les ego-trips d’auteurs sur péloche comme un ciné de sous-genre en soi.

Pour demain, ne faudra-t-il pas impliquer encore plus les publics ? Dans la nuit du 15 mars 2021, Snyder et HBO Max avaient prévu une soirée mondiale, visible via vos écrans, pour le lancement du Zack Snyder’s Juctice League avec tapis rouge virtuel, stars du film depuis chez elles, Ben Affleck, Henry Cavill, Amy Adams, Gal Gadot, Ray Fisher, Jason Momoa, Ezra Miller, Willem Dafoe, Jesse Eisenberg, Jeremy Irons, Diane Lane, Connie Nielsen, J. K. Simmons. Hé bien, vous savez quoi ? Microsoft, qui s’occupait de la mise en ligne, a planté. Un peu comme ces fois où, dans la salle de ciné, le film ne démarre pas, où le son ne fonctionne pas, où, jadis, quand le film était sur pellicule, celle-ci prenait feu…

A la différence de la cérémonie des César diffusée par une chaîne du groupe Bolloré sur les agissements duquel personne n’a rien dit le 12 mars dernier, la soirée Justice League n’a pas pu avoir lieu. Dommage pour les deux ? Marina et Batman firent pssssschit. Qu’à cela ne tienne ! Snyder en a encore sous la chaussure pour régaler son monde.

Un sacré coup de vieux

Il invite tous les spectateurs de son Justice League à participer, le 18 mars 2021, à un événement radical, jamais fait jusqu’à alors : « A fan-focused event that pulls you and your friends into the movie like never before. Catch the Q&A with Director Zack Snyder, and stick around to watch the film along with Zack and his special guests ». Spécialement destinée aux fans qui firent plier Hollywood et permirent à Zack Snyder, sa femme Deborah, productrice, de dépasser, le mot n’est pas le bon, un événement familial tragique, le suicide à l’âge de 20 ans de leur fille Automn, la soirée sera une gigantesque et émouvante communion de personnes qui ont cru en elles-mêmes, aux autres, à l’action internationale de groupe. Pour qui a HBO Max et est inscrit sur l’appli « Scener », ce moment si précieux sera diffusé ici.

Vous ne le sentez pas que l’univers du ciné et le rapport aux publics ont pris un bon coup de vieux ?

 

Zack Snyder’s Justice League en VOD est en téléchargement sur CANAL+

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