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Au Printemps des Comédiens, une réjouissante kermesse théâtrale autour de Léon Blum

A partir du podcast à succès de France Inter, Philippe Collin et Charles Berling ont conçu un spectacle entre radio et théâtre sur l’homme du Front populaire, particulièrement instructif et touchant. Une des belles réussites de ce Printemps des Comédiens 2023.

Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol, et merle moqueur
Seront tous en fête

Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur

 

On a chanté “Le Temps des cerises”, samedi soir, sous les micocouliers du domaine d’O. Produit par Châteauvallon-Liberté, scène nationale que dirige l’acteur Charles Berling, “Léon Blum, une vie héroïque” était donné pour la première fois, avant de partir en tournée dans des Centres dramatiques nationaux et des Scènes nationales, un peu partout en France. Les 9 heures de la production de Philippe Collin, spécialiste du podcast historique sur France Inter, ont été transformées en un mix entre radio et théâtre de 2X5 heures, sur deux jours. Mais la météo montpelliéraine a obligé à annuler la séquence du vendredi (sur la photo, Philippe Collin et Charles Berling, au domaine d’O).

Il est revenu à l’historien Nicolas Rousselier de démarrer la soirée par un résumé de ce que devait être la première partie. L’exigence intellectuelle du podcast initial a été préservée : l’analyse historique est un fil rouge via les écrits d’autres historiens comme Pascal Ory ou Pierre Birnbaum, cette fois incarnés par la voix de la comédienne Bérengère Warluzel (qui a été une vibrante Hannah Arendt, l’an dernier au festival off d’Avignon).

Le dispositif tient à la fois du théâtre et de l’émission de radio. Assis à une table, Philippe Colin et Charles Berling lisent leur partition. Derrière et devant eux, tous sur la scène : les chanteurs de l’impeccable chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie, dirigé par Noëlle Gény, des danseurs dont Patrice Barthes et Audrey Anselmi, des comédiens et comédiennes amateur.e.s et d’autres du cours Florent. Philippe Collin orchestre la soirée en donnant les départs des archives sonores, des textes lus par les comédiens et comédiennes sur scène, des danses, des chansons interprétées par le chœur, via des signaux transmis par Violaine Ballet, aux commandes depuis son ordinateur en contrebas de la scène, dans tout un ballet de mains radiophonique. Une discrète et talentueuse réalisatrice, qui a fait ses débuts à Divergence FM à Montpellier. Enfin, Sébastien Goethals offre la finesse de son trait à des portraits projetés sur grand écran en fond de scène qu’il réalise à partir d’images enregistrées sur sa tablette.

La formule n’a pas eu de peine à montrer son efficacité. Elle est le résultat de la mise en commun de plusieurs aspirations et compétences. Eric Bart, le programmateur du Printemps des Comédiens a pris une part déterminante dans cette alliance fertile entre radio et théâtre, qui sont “cousins” selon Charles Berling. “La radio, son univers sonore, son imaginaire, et le théâtre font bien meilleur ménage que la télévision et le théâtre“. Cette hybridation a été nourrie de l’incroyable documentaire radiophonique de Philippe Collin, dans le cadre de sa série dédiée aux grandes figures de l’histoire sur la radio publique.

Oeufs mimosa et paso doble

Comment dé-verticaliser la pratique même du théâtre ? Comment inviter les gens dans nos théâtres à participer eux-mêmes à cet art du spectacle vivant ? Comment faire en sorte que les théâtres retrouvent leurs missions et leur attractivité d’agora publique ?” : Charles Berling (réécoutez notre ITV) a orienté le projet dans le sens d’une ambition participative qui a été un des atouts de la soirée. Le public a pu chanter à partir des textes qu’on lui a distribué. Et au milieu du spectacle : un impressionnant “banquet républicain” où certains avaient préparé des recettes d’époque. C’est ainsi que se sont échangés des tartes normandes au calvados et des œufs mimosas entre convives que l’ambiance avait singulièrement rapprochés. Quelques verres de vin plus tard, le spectacle reprenait avec une “Internationale” chantée à tue-tête avec une spéciale conviction ! Mais toutes les promesses n’ont pas pu être tenues. La longueur de la soirée, liée au rattrapage de la représentation annulée de la veille, a obligé à renoncer au temps d’échanges final avec le public, qui s’est vite sauvé alors que le bal de clôture, où l’on a vu Charles Berling danser le paso doble, était très joyeux.

Cela ressemble assez à ce journalisme sur scène qu’on appelle “média vivant”. C’est de l’histoire activée et sublimée qui vient convoquer l’émotion du public, sans renoncer à la rigueur historique. En l’occurrence, la réhabilitation de Blum touche au cœur. Ce “modèle politique” selon Collin, “sa résolution, son courage, sa fidélité” selon Berling, nous parlent. On sent que Collin porte une affection particulière à “ce héros à la Julien Sorel, qui est d’ailleurs son grand héros à lui !” dans la vie duquel l’amour et les livres ont eu une grande place.

Un grand homme au placard de l’histoire

La soirée révèle un monumental inconnu. Un homme né en 1872 (mort en 1950) passé à la trappe de l’histoire, “enseveli sous des mémoires concurrentielles“, au contraire du très célébré Jaurès qu’il rencontre à l’occasion de l’affaire Dreyfus. “Original, déroutant“, exquises manières et voix douce, c’était un grand homme digne au coeur invaincu malgré les persécutions : enfermé sous Pétain qui voyait en lui un ennemi absolu, déporté à Buchenwald, maltraité, insulté toute sa vie en tant que juif, y compris après sa mort. On comprend de cette relégation de Blum qu’elle est à relier à l’antisémitisme. Souvent haï et aussi souvent minoritaire : son socialisme subtil ne résistera pas au marxisme virulent à la française.

Il a la prescience des grands : il fait campagne pour Dreyfus au moment où tout le monde le pense coupable. En 1920, au congrès de Tours, date de naissance du Parti communiste français, il pressent Staline. Mais sa grande affaire, même éphémère, même inachevée, est le Front populaire : “ce sera ma fierté d’avoir modifié la vie du peuple” (dessin Sébastien Goethals).

Cet “instinct de fraternité de l’homme” qu’il défendait avec candeur, et cette aspiration tout autant utopique d’ “union parfaite des peuples” est aussi un message adressé à la gauche actuelle. Ce sont les termes de Philippe Collin lui-même : “Nous traversons une période où la gauche, dont on pourrait penser qu’elle est unie, est en réalité totalement déconstruite, pleine de tensions, et Léon Blum est une sorte d’incarnation d’une gauche disparue“.

 

Photos Vincent Berenger (Chateauvallon-Liberté, scène nationale).

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CARRIERE Jérôme
CARRIERE Jérôme
8 mois il y a

Un très bon papier de Valérie qui a souvent affiché un large sourire durant la soirée.Tout simplement parce qu’elle vivait une bonne soirée cuturelle. Il faut dire aussi que ce site enchanteur de nature des micocouliers opère lui aussi bien des bienfaits sur les organismes. As-tu recueilli hors article le sentiment de l’arrière petit fils de Léon Blum dont il a été dit qu’il figurait en tribune ?

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