La transe poétique d’Aziz Sahmaoui

Le fondateur de l’Orchestre National de Barbès sort un nouvel album avec son University of Gnawa, au groove ensorceleur.

NOURIA

Aziz Sahmaoui – Nouria (Official music video) Music video for Nouria, from the album « POETIC TRANCE »

Aziz Sahmaoui est un doux utopiste. Ce faisant, il affiche un des parcours les plus passionnants parmi les artistes du monde arabe. Puisque fondateur en 1995 de l’Orchestre National de Barbès, il jouera ensuite avec le grand batteur Karim Ziad, le guitariste de jazz Nguyên Lê, le groupe jazz-fusion Sixun, et intégrera la formation du pianiste-claviériste Joe Zawinul.
Avant de susciter en 2010, comme ce dernier l’avait fait avec son « Syndicat », son « University of Gnawa » de pair avec trois musiciens sénégalais : Alioune Wade (basse), Cheikh Diallo (claviers et kora) et Hervé Samb (guitare). C’est que dans l’auberge espagnole d’une Word Music, embouteillée de « fusions » improbables, l’enfant de Marrakech a toujours su faire la juste part aux rameaux de ses inspirations et juger de leurs dosages jazz, pop, ou africains.
Ne s’éloignant jamais de ses arrières patrimoniaux, en l’occurrence le creuset gnawa, le chaâbi arabo-andalou, les mélodies berbères, tant selon un proverbe « seuls tes ongles peuvent bien gratter ta peau ».

Une transe profane

Son université a donc réussi la gageure de s’inspirer de la geste des gnawas (confréries marocaines des anciens esclaves de l’Empire du Soudan occidental) dont les rites médiumniques, entre le monde des humains et celui des génies (djinns), ont une fonction thérapeutique. Un héritage dont il propose une approche profane. La musicothérapie gnawa cherchant pour sa part à établir une alliance stable entre l’initié et son génie-maître. Cet adorcisme étant contraire de l’exorcisme qui vise plutôt à rompre le lien de possession entre l’esprit mécréant et la personne souffrante. Le culte gnawa étant aussi une voie (tariqa) conduisant à découvrir « la lumière intérieure ».
En tout cas, s’il ne prétend pas au statut du maâlem (maître-musicien) qui conduit un rituel, Aziz Sahmaoui conserve d’une lila (cérémonie nocturne) son algèbre : la transe. Ayant grandi aux sons des t’bels (grands tambours à deux têtes), qraqêbs (crotales metalliques) et guembris (luths à trois cordes doubles), dans les fumigations d’encens et le parfum de fleur d’oranger, Aziz Sahmaoui a donc fait de son groove ensorceleur le filigrane de ses morceaux.

Instruments électriques et mandingues

L’investissant avec des instruments électriques et mandingues (calebasse, n’goni, kora) et tressant ses formules binaires / ternaires à d’autres rythmes. Après tout dans le passé, les Jimi Hendrix, Led Zeppelin, Rolling Stones, Carlos Santana, Frank Zappa et autres Randy Weston n’ont-ils pas été séduits par cet idiome musical soufi ? Il en fut ainsi de son premier album (2011) dans lequel il reprenait d’ailleurs certains thèmes du répertoire sacré. Un album à l’époque déjà réalisé avec Martin Meissonnier, producteur-réalisateur, grand connaisseur des musiques africaines, auquel l’on doit depuis quatre décennies une série d’albums inspirés (Fela Kuti, King Sunny Ade, Khaled/ Safy Boutella, etc.) qui remet le couvert avec le même équipage, le poussant vers de nouveaux paysages.

« Soulager les âmes tourmentées »

C’est que University of Gnawa n’est pas un groupe figé mais un panafricanisme en actes qui recherche des racines communes ayant bouturé par les siècles et l’espace. La transe du vaudou originel déployant ses ramifications aussi bien dans la Santeria cubaine que dans le Blues du delta, le Candomblé brésilien que les cultes spirites latino-américains.
Dans cet album, le répertoire en arabe dialectal, tamazigh, wolof, bambara, arabe poétique, joue une métaphore qui n’est pas évanescente. « Janna Ifrikia » qui ouvre l’album parle de la fascination qu’exerce l’Afrique en raison de ses richesses naturelles… façon d’en référer à d’autres plus secrètes. « Nogcha » (La Peur), morceau litanique, suggère ce grand choeur des humanités brisées que furent les traites esclavagistes transatlantiques ou transsahariennes. « Coquelicots », en forme de berceuse, rappelle que ces petites fleurs d’espérance ont poussé sur des champs de bataille. Quant « Entre voisins », en appelle à des peuples culturellement proches, souvent désunis par des prétextes importés, façon de dessiner une géographie par l’absurde de la fraternité.
C’est à dire l’autre acception de l’altérité, préoccupation majeure d’Aziz Sahmaoui dans son souci de « soulager les âmes tourmentées ».

Aziz Sahmaoui and University of Gnawa, « Poetic Trance », 1 CD Blue Line.

Photo : Thomas Dorn.