Des vessies prosélytes pour des lanternes chinoises

« Shen Yu » est un spectacle sur lequel l’Union Nationale des Associations de Défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes (UNADFI) avait alerté. Il est passé, en pleine lumière, au Corum, à Montpellier. Comme il circule un peu partout dans le monde. A l’exception de la République populaire de Chine. Six troupes font simultanément la tournée. Des déplacements sur la planète, un peu comme les Apôtres ou, jadis, les tournées de Buffalo Bill.

« Shen Yun » est un spectacle affreux, cher, kitsch, et cheap. Cheesy même. Pardon pour les mots anglais mais ils disent mieux, pour le coup, que nos mots français. Affreux : une mise en scène réduite au néant de l’imagination du metteur en scène. Cher (129€, 109€, 85€, 69€), kitsch, cheap (les costumes ont tout l’air d’avoir été découpés dans un synthétique qui gratte) ; et, abominable tare, prosélyte ! Plus que sa dose de divinités bouddhistes, derrière le masque de ses dieux et déesses-là, le spectateur aura droit, comme vous le lirez, à un prêche, visuellement fort laid, qui a bien l’air d’être, finalement, fondamentaliste chrétien évangélique. Mais je peux me tromper. Une autre petite chose avant de me lancer : j’aurais bien aimé être informé, par la communication du spectacle, du fait que « Shen Yun » est séminalement rattaché au falun gong, qui apparaîtra comme une affaire pas nette à mes yeux, comme à d’autres, de raisonnable voltairien laïque mâtiné de Montaigne, l’universel et le conciliant. Quand j’allais écouter du Gospel à Harlem ou dans une des extrêmement nombreuses petites églises baptistes, adventistes, etc., je savais à quoi m’attendre.

« Shen Yun » est un show prosélyte du point de vue politique et du point de vue crypto-religieux, pseudo-spirituel, encore un truc qui a appris ses leçons du New-Age. Vous ne voyez pas seulement de la danse (sans imagination), vous n’entendez pas de la musique à relent pentatonique passée au crible d’un sous-Broadway mal digéré. Vous écoutez et voyez un show qui se fait passer pour ce qu’il n’est certainement pas ; et qui, à mes yeux, est épouvantable et frappé. J’ai un immense respect pour le folklore, qui est le génie intime et universel des peuples par leurs arts, leurs contes. Mais là, mais là ! D’autres journalistes et critiques le disent.

La plus éminente compagnie chinoise

« Compagnie de danse chinoise classique la plus éminente au monde » : c’est le site en ligne Shen Yun Performing Arts qui le vante. Et puis on n’est jamais mieux vanté que par soi-même. Avant, ces gens s’appelaient la Compagnie des Arts Divins. Tout un programme sympathique qui fleure bon les mystères de l’Asie attrape-gogos des boutiques du XIIIe arrondissement parisien et des ChinaTowns nord-américains. Je le sais, j’ai vécu aux USA et au Canada.
« Shen Yun », comme son nom l’indique, c’est chinois, mais made in America, de New York, plus précisément, avec une pincée de Côte Ouest dans la recette. La compagnie a été fondée en 2006 sans doute avec, en tête, le succès du Cirque du Soleil ou de la série des Lord of the Dance. « Shen Yun », ce n’est pas vraiment chinois : ça en a le vernis, les danseurs sont d’origine asiatique, il y a même des danseurs nés en Australie et à Bangkok, ça se dit détenteur de la vraie tradition multimillénaire. « Shen Yun », c’est sans aucun doute une chinoiserie ; mais retravaillée. Et c’est une honorable tradition millénaire retravaillée, « customisée » même, et proposée par un certain Li Hongzhi.

Le falun gong contre le PC

Ce dernier, la soixantaine, même ses biographies ne semblent pas en être sûres, est né dans l’ancien Empire du Milieu. Il y fonda le falun gong, quelque chose qui a trait à la gymnastique traditionnelle du chi gong. La transmission au public du falun gong date de 1992, on ne cesse de transformer les choses anciennes. Rapidement, ce mouvement, qui, comme il se doit, se dit « spirituel », a des soucis avec le Parti Communiste Chinois, le PéCéCé. Cette méthode, le falun gong, a pour noble ambition de conserver le corps en bonne santé et d’éveiller la conscience au maintien d’une bonne moralité, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les propagandistes de l’affaire. Les indétrônables Rudolf Steiner, avec, entre autres propositions, son eurythmie, et Raël ont, tous deux, ça aussi dans leur liste de choses à faire, une to-do-list, comme on dit chez les gens branchés : aller mieux, être un bon gars, une bonne nénette bien dans son lin et sa moralité cosmique.

Boutons de manchette, 54 euros

Tout « Shun Yun » est une entreprise, dans tous les sens du terme, projet et capitalistique, de propagande, une défense et illustration de la croisade menée par Li Hongzhi et ses partisans. Un stand est sur votre passage, à l’entrée du Corum. Des vendeuses en uniforme « Shen Yun » vous vendent des produits vaguement chinois. J’en ai dressé une liste presque exhaustive : housse de coussin, 45 euros, sac petit modèle, 75 euros, grand modèle, 125 euros, carré 90, 199 euros, carré 140, 300 euros, pochette costume, 45 euros, marque-page, 19 euros, livret des chansons « Shen Yun », 15 euros, anneau de foulard, 49 euros, boutons de manchettes, 54 euros, album « Shen Yun », 49 euros ; je me serais cru dans une vente de produits, dans un avion, en plein vol, par des hôtesses de l’air d’une compagnie aérienne low-cost ou en difficulté économique. Le business et la ferveur : Frédérique Dupuis, une illustratrice de l’atelier d’artistes « En Traits Libres » a même écrit sur ma page Facebook: « C’est vrai qu’elle était bien insistante, la dame qui est passée à l’atelier pour nous demander de mettre sur notre vitrine l’affiche de ce spectacle. Elle aurait été Témoin de Jéhovah qu’elle se serait pas comportée autrement ».

Une chaîne anti-censure

L’organisation du show est accompagnée par New Tang Dynasty (NTD). C’est une chaîne de télévision indépendante créée en 2001. En langue chinoise, comme une traduction en français de son site nous l’indique : « sa mission officielle est d’apporter une information non censurée dans et hors de Chine continentale, de restaurer et de promouvoir la culture chinoise traditionnelle et de faciliter la compréhension mutuelle entre les sociétés chinoises et occidentales ». Après les avoir appâtés par des rafraîchissements, on interroge, face caméra, des gens issus du public, tous ravis ! Ces interviews express sont triées et utilisées pour la communication internationale du spectacle. Je regarde comment ça se passe. S’ils m’avaient questionné, je ne crois pas que mon passage leur aurait servi.

On pourrait rigoler de la chose, ce « Shen Yun », une « chinoiserie » kitsch, ah ! les poncifs et les stéréotypes ; et moche, en plus ; une machinerie qui veut vous en mettre plein la vue dans la mesure d’un budget visiblement à bas-coûts misant sur une technologie datée. Un écran géant où sont projetés des décors informatiques avec incrustation d’artistes dedans, je crois qu’Atari aurait fait mieux dès les années 80, mais avec de plus gros pixels cependant. Le public admire des paysages numériques verdoyants, de vastes étendues d’eau, des villes modernes, des steppes mongoles. Les mélodies sirupent et sursurlignent les événements se déroulant sur la scène.
Mais non, je ne ris pas.

Je m’appelle Catherine et je vous présente Peter

Enfin, si, un peu, j’ai ri, ci et là, durant le show évangélisateur. J’ai même ricané, entre mes moments de colère, pour différentes raisons : en effet, pour présenter chaque nouvelle scène du spectacle, un couple improbable, homme-femme, fait son entrée. Il y a Peter, un type de type caucasien parlant anglais avec, possiblement, un accent germanique, polyglotte car il vous cause aussi en mandarin, une conséquence de la mondialisation, sans aucun doute. Son « sidekick », les amateurs de « buddy-movies » comprendront, elle s’appelle Catherine. «Bonjour, je m’appelle Catherine et je vous présente Peter». Peter répond : « Hi ! » Catherine, elle vous parle un excellent français, sans accent autre que parisien, dans un phrasé purement pékinois. Cette jeune personne est un cas d’école pour linguistes. Elle sait fort bien saluer le public, de la main droite, comme une Miss France voire comme la Reine d’Angleterre, tout un art de la distinction en un geste. Bref, de la bouffonnerie qui se fout de son public lequel, peut-être, se demande bien qui sont Catherine et Peter et pourquoi Peter, tout blanc qu’il est, nous fait des phrases en mandarin après nous avoir parlé anglais avec un accent teutonique ; mais comme ces belle et beau présentateurs sont élégants, tuxedo et longue robe, ça passe crème. Élégants comme les danseurs et les danseuses que ma voisine de droite qualifia de « pas bien épaisses ». En effet, les danseuses sur scène ont la taille fine. Il paraît même que la plupart des artistes sur scène et dans la fosse à orchestre sont des adeptes du falun gong.

Un esprit éclairé, un critique ne doit-il pas voir les détails, même les plus infimes, parce que, dit-on, c’est dans les détails que se chamaillent diable et bon Dieu ? Rapidement, je me suis demandé ce que j’étais en train de voir. Sans être sémiologue, je m’intéresse à la communication et aux signes qu’elle emploie pour nous mener, elle le souhaite en tout cas, à ses fins. Car les signes, c’est assez souvent le medium de l’endoctrinement. Un exemple riquiqui dans la scène intitulée « L’histoire de Liang Zhu ». Une jeune fille, aux temps anciens, veut poursuivre des études. Elle ne le peut pas puisqu’il n’existe pas d’école pour filles en ce temps-là. Elle se déguise en garçon et tombe sous le charme d’un étudiant bien trop occupé à étudier pour se rendre compte que Liang Zhu est une fille qui s’intéresse à lui. Le travestissement dans les histoires, ce n’est pas nouveau. Rappelons-nous Shakespeare, Mozart, Marivaux, etc.

Bleu garçon, rose fille

Non, ce que je remarquai : à un moment donné, tous les danseurs et la danseuse sont vêtus du costume des étudiants. Les garçons ont autour de la taille une bande de tissu bleu, la fille, une bande de tissu rose. Garçon en bleu, fille en rose. Public, reconnais tes petits ! La fille est garçon mais pas trop. On a connu plus queer et plus fun, même en 1970. On devine assez les intentions genrées du metteur-en-scène, un certain D.F., directeur artistique polyvalent, qui, j’en mets mon billet, est le fondateur du mouvement gymnastiquique « Shen Yun ». Sur son site internet, l’UNADFI note « les vues peu tolérantes du mouvement sur l’homosexualité ». L’Union reprend un passage tiré du livre « Zhuan Falun » : « De nos jours, non seulement les gens ne pensent plus qu’à leur profit, mais aussi certains d’entre eux ne reculent devant rien, ils font n’importe quoi pour de l’argent : meurtre, assassinat, tueur à gage, homosexualité, drogue, etc. -tout est possible »

Ce matin, je suis allé sur un moteur de recherche pour voir la tête de Li Hongzhi. C’est la même, moins les lunettes de soleil, que celle de D.F., directeur artistique, créateur des costumes, directeur de la danse classique chinoise, c’est beau la multiplicité des talents à un si haut niveau d’excellence et en un seul individu. Sa photo est dans le livret gratuit du spectacle. Avec ses lunettes de soleil sur le nez, on dirait un Billy Graham pris dans le soleil Texan.

« Propagaaaaaaaaande ! »

Cependant là n’est pas ce qui m’a fait crier, à la fin du spectacle, durant les saluts : « Propagaaaaaaaaande ! » J’ai dit, plus haut, que les tenants de la doctrine « Shen Yun » eurent des soucis avec le PéCéCé. On dit que plus de 60 millions de Chinois pratiquent les préceptes de Li Hongzi, la population française. On est nombreux, en Chine. Le PéCéCé a voulu, semble-t-il, mettre le nez dans ses affaires. Paf ! ses tentatives de contrôle ont envoyé Li Hongzhi en exil capitaliste et revanchard aux Etats-Unis d’Amérique, pays de la liberté et de la libre-entreprise. On ne fait pas n’importe quoi avec le PéCéCé, nous le savons. Les adeptes du falun gong sont emprisonnés et poursuivis en Chine. Ce qui m’a fait crier : « Propagaaaaaaaaaaande ! » sont plusieurs moments dans le spectacle. Le prosélytisme y est aussi astucieux et aérien que des tirs de flash-ball mal visés dans une réunion de Gilets Jaunes exempte de casseurs. Je prends trois scènes du spectacle : « La bonté face au mal », « La voie du salut », « Le dernier moment ».

« La bonté face au mal » montre les galères et vicissitudes des adeptes du falun gong. Une jeune prosélyte se fait attraper par des milices communistes, je sais que ce sont des communistes car ils ont un emblème rouge dans le dos de leur blouson noir. Cet emblème, c’est une faucille et un marteau pas entièrement dessinés. La jeune innocente est envoyée en prison. Là, on lui prélève les yeux, c’est le don d’organe chinois. Elle prie et pratique son art du divin : c’est pourquoi une divinité intercède ; la fille est récompensée et voit à nouveau avec de nouveaux yeux. Elle est heureuse. Les Communistes en sont pour leurs frais. Les voici bien dépités.

Dangereuse modernité

« La voie du salut » est un épisode chanté par un ténor qui n’est pas Enrico Caruso, normal, il est mort en 1921, et dont je tais le nom pour ne pas le blesser et parce que, moi aussi, je suis bienveillant, la bienveillance étant l’une des trois valeurs, portées par « Shen Yun » et ses filiales, avec l’authenticité et la tolérance, des mots devenus porteurs de magie humaine, des passe-partout qui font de vous des chic types, aujourd’hui. Le problème du monsieur qui chante, outre le fait qu’il chante un texte qui fait fondre les yeux à sa lecture, c’est qu’il a trop de vibrato. Heureux soient-ils, car lui et son vibrant vibrato font le tour du monde grâce au show « Shen Yun ». Je me demande combien il est payé, quel est le salaire des équipes artistique et technique de la troupe, quelle est la marge des producteurs. Voici maintenant un extrait du poème écrit par D.F ; ma main à couper, je le répète, il me semble que c’est un pseudonyme derrière lequel « se cache » le fondateur du falun gong, Li Hongzhi, pour le spectacle et le public français qui n’ira pas fouiller : « Nous sommes venus avant le désastre, attendant vie après vie, hérauts de l’espoir des êtres, pour ce moment de la venue du Créateur (…). Et la modernité nous met en danger comme l’évolutionnisme athée produit par un spectre rouge. Hâte-toi d’obtenir la Voie du salut ! Je chante la vérité comme le demande le Créateur car retourner au ciel est ce que souhaite ton cœur ». Et hop, aux oreilles de tous, le rejet du darwinisme ! Le fondamentalisme antimoderne religieux n’est jamais loin dans ce spectacle affreux, cher, kitsch et cheap.

On ne se démonte pas, on prie

Ce moment chanté ouvre directement sur le final, « Le dernier moment ». L’apocalypse, quoi. La fin du monde. On va voir ce qu’on va voir, mesdames, messieurs ! Les jeunes sont d’affreuses personnes collées à leur téléphone portable. Un pauvre handicapé se fait bousculer et jeter à terre. Les jeunes ne l’aident pas, ils filment son désastre. D’autres personnages, propres sur eux, arrivent -ou sont-ce les mêmes ?- je ne sais plus, tout est confus comme cette mise-en-scène simpliste et sloganesque. Ils veulent vivre leur foi. Les jeunes milices communistes reviennent dirigées par un dirigeant du PéCéCé sans doute. Ça cogne. On tient bon. On se fait démonter mais on ne se démonte pas : on prie.

En même temps que la terre tremble dans un temps d’orage et que les Communistes sont engloutis dans les ténèbres de la Terre, comme un cheval au quadruple galop, un quintuplement gigantesque tsunami monte dans le lointain. C’est digne du film du réalisateur germano-américain du Godzilla de 1998 et des deux « Independance day », de rigolote et boursouflée mémoire. Il va très vite, ce tsunami olympien. Il arrive déjà sur la côte. Il fonce sur les pauvres artistes. Il déboule sur le public montpelliérain. Un visage étrangement caucasien et barbu apparaît soudain sur le gigantesque mur d’eau. Que fiche un visage étrangement caucasien et barbu dans une évocation de la culture millénaire chinoise ? Il n’est pas content, le visage. Nous sommes sur le point de mourir. La ville, le pays, le monde vont être engloutis. Le groupe des persécutés sort un livre jaune. Ma voisine de gauche dit : « Après le petit livre rouge, ils nous sortent le jaune ». Il est tendu en l’air. On prie. Effets spéciaux ! Pouf ! voici, au fond, devant la vague, un jeune homme vêtu à la manière des statues hellénistiques trouvées en Asie après les conquêtes d’Alexandre le Grand. Il est habillé de blanc, le jeunot. Quoi ? N’ai-je pas appris que, dans la culture chinoise, le blanc est la couleur du deuil ? Qu’est-ce qu’il fiche en blanc ? On le dirait transfiguré ! Les persécutés prient le nouveau venu. Miracle ! La vague numériquement reflue. Tout le monde tombe à genoux et prie, même les jeunes à téléphone portable. Parousie ! Sur l’écran géant du Corum, une myriade de figures saintes entoure une immense représentation d’un Bouddha finalement christianisé avec, à ses pieds, son représentant évangélique. On en a vu des comme ça sous le dôme des cathédrales orthodoxes avec son Christ Pantocrator.
C’est quand même formidable, l’étonnante Chine !