Maguy Marin : l’urgence de (ré)agir

Le film « Maguy Marin : l’Urgence d’Agir » est sorti en salles, ce mercredi 6 mars. Récemment les Treize Vents consacraient un grand focus à cette célèbre chorégraphe. Quels liens entre danse et politique ? Au-delà des hommages, le contexte actuel laisse avec bien plus de questions, embarrassantes, que de réponses.

La plus grande salle des cinémas Diagonal est quasiment pleine ce dimanche 10 février 2019, à 11h du matin. C’est en soi un événement. Toute une foule a décidé de ne pas manquer, en avant-première, la projection du long-métrage « Maguy Marin : l’Urgence d’Agir ».

Je n’y avais pas pris garde tout d’abord : ce 10 février 2019 est marqué par les commémorations du quatre-vingtième anniversaire de la Retirada. Au plus rude de l’hiver de 1939, plus d’un demi-million de républicains espagnols franchissent les Pyrénées, fuyant les troupes fascistes du dictateur Franco, vainqueur de la Guerre d’Espagne. La famille -communiste- de Maguy Marin prend part à cet exode. Je n’y avais pas pris garde jusqu’à ce jour : dans « May B. », la pièce la plus célèbre de la chorégraphe, la foule hargarde traîne ses misérables valises.

Ce pourrait être la foule de la Retirada. Mais ne sombrons pas dans l’anecdote illustrative. Plus large, plus ample, « May B. » est inspiré de Beckett. L’immense auteur britannique est un maître de l’absurde. Cela ne l’empêche pas de raisonner dans l’histoire très réelle des destinés collectives (au sortir de la deuxième guerre mondiale, qui l’a vu Résistant). C’est cette force du XXe siècle et ses tourments, que soulève la pièce chorégraphique géante de Maguy Marin, créée en 1981. Depuis lors, elle a été jouée plus de mille fois -soit un record à l’aune de la danse contemporaine.

May B, le fil rouge du film

A cette date, même sombre et poignante, la démesure et les audaces de May B. -du reste, mal reçues en leur temps par une part du public- disent une époque où, en tant qu’artiste de la nouvelle danse, il était possible de « faire ce qu’on avait envie de faire. Après 68, on n’avait pas peur » se réjouit Maguy Marin, dans le film. Car la pièce « May B. » constitue le fil rouge du film « Maguy Marin : l’Urgence d’Agir ».

Alors qu’il tournait ce documentaire sur la chorégraphe, le réalisateur David Mambouch préparait aussi un second film -toujours en cours de préparation- consacré à cette seule pièce. Cette pure opportunité expliquerait que « May B. » (la pièce) ait colonisé tout le film « Maguy Marin : l’Urgence d’Agir ». C’est un état de fait. Insuffisamment discuté sur le plan esthétique, c’est aussi un problème. On est convaincu que la magistrale énergie de « May B. », la scansion relancée de ses corps engagés, tendus dans un présent outre-passé, fait matrice pour une portée de quatre décennies de pièces qui allaient suivre. Ce serait à creuser.

Voyons-le comme une plaque sensible, vivrante et tendue à travers le temps, que viennent percuter des époques successives. A chacun de ces heurts, la résonance est distincte. De pièce en pièce, on y perçoit, par contraste, les évolutions profondes de toute une société. D’une politique. En 2004, « Umwelt » fut un sommet de ce processus. Somptueux. De mirifiques images s’épuisaient à ne plus faire sens, dans un monde désormais aplati lui-même à l’état d’images.

Mais quand cela ne sonne plus si clairement, de deux choses l’une : ou bien cette tension féconde a fini par s’épuiser. Ou bien l’époque elle-même, devenue sourde, n’émet plus que les signes de son étouffement. On n’avait pas peur après Mai 68. Que dire de l’actuel sentiment de catastrophe ? Épuisement de l’artiste ? Épuisement de l’époque ? Les deux en concordance ?

Un film du fils, David Mambouch

A ce point des questions, on ne peut esquiver cette autre considération : David Mambouch, réalisateur de « Maguy Marin : l’Urgence d’Agir », est aussi le fils de cette chorégraphe. Elle le portait dans son ventre alors même qu’elle était en train de créer « May B. » Y aurait-il quelque chose de trop filial, une prise de distance insuffisante, dans ce documentaire ? Doit-on y voir le signe, plus généralement, de l’atmosphère de tribu des grandes fidélités indéfectibles, qui entoure la chorégraphe ?

C’est ce que j’ai craint, l’avant-veille au soir, en découvrant la dernière pièce de Maguy Marin, « Ligne de crête ». D’âge mûr, souvent l’accompagnant de longue date, il m’a semblé que ce collectif de danseurs et danseuses trahissait une fatigue. Un tabou s’entretient autour de la chorégraphe, qui interdit de questionner la grande sévérité qu’elle entretient dans son approche du travail de la danse. A-t-elle jamais vraiment rompu avec certains usages disciplinaires du ballet classique en cette matière ? Le film évoque ses jeunes années chez Maurice Béjart. C’est pour le célébrer. Pas une once de réserve critique n’accompagne cette référence, pourtant problématique.

On ne recherche pas ici l’anecdote de fond de coulisses. On interroge la pertinence d’un discours tout axé sur les espérances de l’émancipation, quand la pratique quotidienne de la danse entretient des formes de sujétion. « C’est dur pour eux, car je ne lâche pas. Il faut sur-mon-ter » concède Maguy, parlant de sa relation aux interprètes. « Elle est dure parce que c’est comme ça qu’elle parvient à soulever les choses » lui fait écho une danseuse, plus loin.

Résistance, mot sacré

Pareille conception du démiurge créateur résiste-t-elle au renouvellement des pensées anti-disciplinaires de la scène, nées dans les années 90 ? Inlassablement, Maguy Marin martelle son attachement à la notion de « permanence », inaltérable, intimement combinée à celle de « résistance ». Mais résister, tenir bon, ne rien lâcher, ne suppose-t-il pas d’accepter les remises en cause des nouveaux paramètres et paradigmes du sociétal et du politique ?

Assurer la permanence dédouane-t-il de l’urgence de saisir les nouveaux termes des conflits ? D’en inventer les nouvelles énergies ? Désirs. Élans. Quant à David Mambouch, le réalisateur, il répète que, selon lui, « nous ne faisons qu’un seul corps, toujours le même ». De quel monolithe parle-t-il là, tout à rebours de la pensée critique du corps multiple, auto-généré et dissensuel, qu’on recherche aujourd’hui sur les scènes ?

Aux spectateurs du Diagonal, Maguy Marin explique comment « la vie se tresse avec le travail de l’art, et celui de la pensée. Tout fait écho. Il s’agit de ramener l’idée de l’artiste à quelque chose de très concret ». Je m’y engage donc, dans ma position de spectateur : des pièces les plus récentes de Maguy Marin, toutes au constat de la castastrophe, je ressors avec un corps accablé, affaibli pour la résistance. Je m’y sens comme à la fin d’une marée humaine décrétée par Jean-Luc Mélenchon, finalement foirée par ses vieilles théories jacobines.

Dans un sens, les danseurs de « Ligne de crête » le vivent, par moment dissociés de leurs propres corps, échappés dans des spasmes qui les laissent sans prises. Effrayante dislocation de l’être. Lorsque je vais manifester à Notre-Dame des Landes -où ne règne pas toujours la rigolade- je reviens avec un corps rassemblé, mais ouvert aux complexités d’une autonomie ingouvernable, inventant et tenant des bouts du monde. Alors un combat me soulève.

Et les Gilet jaunes ?

Suivant tout le focus consacré ce week-end là à Maguy Marin, aux Treize vents dans le cadre de leurs samedis « Qui vive ! », je n’ai pas non plus senti un instant le souffle des Gilets jaunes. Avec leurs questions, nos questions, leur (in)surrection, leur incertain, leurs défis et impératifs. A se coltiner. Incontournables. Mais laissés à la porte. Certes, en début de ces après-midi du samedi aux Treize Vents, Olivier Neveux, théoricien des arts de la scène, propose un passionnant séminaire. Invariablement, il l’entame en clamant son embarras à se trouver là, au moment où d’autres sont en train de se battre dans la rue.

Certes. Mais cela est énoncé ex-cathedra, in abstracto, sans que jamais ce séminaire ne s’en soit trouvé affecté le moins du monde, dans l’enceinte protectrice du théâtre. Puis c’est un monologue qu’il prononce, deux heures durant, à chacune des séances. Brillant, si brillant. Cela alors même qu’il relaie le philosophe Jacques Rancière pour nous dire comment il faut « se défaire des explicateurs », refuser la départition « entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas », et postuler résolument « l’égalité des capacités et des intelligences ».

Puis c’est à peine si l’aumône des cinq minutes finales est laissée à la circulation partagée des réflexions. L’auditoire comporte nombre d’étudiants, ou spectateurs passionnés, pleinement aptes à ce partage – mais on l’interdit dans les faits. On ne s’étonnera donc pas des ellipses de connivence, par lesquelles Olivier Neveux évite de questionner comment le cours actuel du travail de Maguy Marin pourrait relever d’un « théâtre politique », empêtré dans l’impuissance de son didactisme ; celui-là même qu’il pourfend dans ses thèses.

Évoquant les funestes augures des années 30, citant Walter Benjamin mort sur la frontière des Pyrénées, Olivier Neveux établit que « nous sommes là pour organiser le pessimisme, pour empêcher la castastrophe ». A cet égard, c’est bien un tableau accablé de la catastrophe, que produit « Ligne de crête », nouvelle grande pièce de scansion collective, montrée par Maguy Marin au coeur de son week-end aux Treize Vents.

Des constats accablés

Comment dire la combinaison embarrassante entre d’une part l’éclat de son principe d’accumulation scénique, récapitulation de tout le Grand art de Maguy Marin, et d’autre part l’indiscernable de sa ligne de fuite, éteinte comme étouffée ? On commence en visant la crête. On respecte infiniment ce défi. On y prend la mesure de la permanence. L’appel à résistance. Mais on poursuit en descendant la pente des constats accablés.

De deux choses l’une : ou bien s’y révèle l’épuisement d’une esthétique. Et il faudrait rechercher ailleurs « la fraîcheur de l’aube qui point, le pressentiment et l’intuition de la possibilité d’une expérience nouvelle, la promesse d’un commencement. [Soit] une certaine consistance du présent en tant qu’il se construit, où quelque chose arrive comme la promesse d’une bifurcation », à quoi aspire Olivier Neveux dans son séminaire.

Ou bien Maguy Marin dit trop bien qu’il ne peut plus y avoir d’aube, d’expérience nouvelle, de commencement ou de bifurcation. Que la catastrophe est accomplie. Actée. Et on a peu de comprendre ce qu’il reste à faire. « Fini, c’est fini, ça va finir » concluaient les danseurs de « May B. » C’était en 1981.