Yves Navarre : ceux qui l’aiment ont rendez-vous à Montpellier

Ce mardi 24 septembre, une nouvelle donation est faite à Montpellier, qui détient le seul fonds Yves Navarre d’envergure en France. Parmi ces donateurs : le médecin de Mitterrand, Claude Gubler, ami du Prix Goncourt 1980 pour le « Le Jardin d’acclimatation ». Ci-dessous : une préface de Tatiana de Rosnay à sa réédition en poche.

Le grand roman de l’homophobie

« Meurtre ? Il n’y a pas de prescription pour les meurtres, en famille. Henri P. sachant qu’il allait devenir ministre ne voulait pas que son fils lui crée un scandale, rencontre un autre Romain Leval. Ce fils, fort, intelligent, athlète, se fit prendre au piège du père et à la complicité de nombreux médecins. Il n’a jamais eu de tumeur au cerveau. Il a accepté d’aller se faire opérer à Barcelone. La lobotomie qu’on lui fit avait pour but, en fait, de le rendre sain à son père. Sain, donc plus homosexuel. Il rentra chez lui à moitié sourd, à moitié aveugle et vide« .

« Le Jardin d’acclimation » est un livre virtuose et terrible. Choral, il fait témoigner chacun des membres d’une grande famille parisienne et bourgeoise, vingt ans après l’opération infligée au frère à l’âge de 20 ans par un père raide et fou. Elle aura causé une déflagration fatale. Mais un anniversaire doit les réunir à nouveau…

Le sort fait à Bertrand Prouillan, d’autres l’ont connu. L’époque n’est pas traversée comme aujourd’hui par une violence verbale, physique, ouvertement homophobe mais on fichait les homosexuels : il fallait se déclarer à l’entrée des bars gay, donner son nom et sa carte d’identité. Le sida n’a pas encore frappé jetant une lumière crue sur la communauté homosexuelle, qui alors, se cachait.

Écrivain de l’homosexualité ?

L’auteur est un publicitaire, un fils de bonne famille, lui-même rejeté, qui se suicidera en 1994. Dès lors, cette étiquette d’écrivain homosexuel le poursuivra. Regardez la vidéo d’Yves Navarre, interviewé à la télévision par Patrick Poivre d’Arvor (archive INA). C’est évidemment l’auteur d’une oeuvre bien plus large, et somptueuse : « Lady Black, « Le petit Galopin de nos corps », « Kurwenal ou la part des êtres », « Portrait de Julien devant la fenêtre », « Le Temps voulu » ou « Ce sont amis que vent emporte », tous récemment réédités par l’éditeur montpelliérain H&O.

Né dans le Gers et décédé à Paris, Yves Navarre n’a aucune attache particulière à Montpellier. Mais une association s’y active : Les Amis d’Yves Navarre, qui regroupe une grande spécialiste de cet auteur : l’universitaire Sylvie Lannegrand à laquelle Yves Navarre avait donné accès à son journal intime. Et un éditeur, H&O, maison spécialisée dans la littérature gay (et installée à Saint-Martin-de-Londres). Henri Dhellemmes a entrepris de publier l’intégralité de l’oeuvre de Yves Navarre.

Manuscrits, photos, correspondance

Les premiers contacts de la ville de Montpelier avec l’association ont eu lieu à l’automne 2016 lors de la tenue, à la médiathèque centrale, d’un colloque international consacré à Yves Navarre (un fonds canadien et un fonds américain complètent les archives françaises). Cette collaboration a permis de jeter les bases d’une discussion avec Montpellier alors même que la famille Perrenoud, ayant-droit d’Yves Navarre, se préoccupait de l’avenir des archives qu’elle détenait depuis plus de 20 ans. Cette famille a permis d’inaugurer le fonds en septembre 2017 avec des manuscrits, des photos, des articles de presse et des agendas. S’y ajoutent maintenant les archives, dont une importante correspondance, de deux de ses amis : l’ergothérapeuthe, Anne de Tienda qui s’est occupée d’Yves Navarre après son AVC et Claude Gubler, connu pour avoir été le médecin de François Mitterrand. Un ami d’enfance qui sera présent, mardi, à Montpellier. Jour anniversaire d’Yves Navarre : il aurait eu 79 ans.

Mardi 24 septembre à 11h, médiathèque Emile Zola.

Un écrivain écrivant

Cher Yves Navarre,

Je dois vous avouer que, de votre vivant, je ne vous connaissais pas. Lorsque vous avez reçu le Prix Goncourt pour Le Jardin d’acclimatation, en 1980, j’avais 19 ans, je poursuivais des études littéraires en Grande-Bretagne, et je n’avais pas entendu parler de vous. Lors­que vous avez mis fin à vos jours, le 24 janvier 1994, à 54 ans, j’en avais 32, et je ne connaissais toujours pas votre nom.
Vingt-cinq ans plus tard, j’ai rendez-vous avec vous.
Enfin.

La préface de Tatiana de Rosnay

La lecture tardive du roman couronné du Goncourt, qui fait l’objet de cette préface, est un choc. Je le reçois en plein cœur. Pourtant, ce titre tout en douceur, qui fait penser à l’enfance, ne révèle rien.
Le Jardin d’acclimatation.
Je cherchais des ouvrages sur l’homophobie familiale, car c’était un des sujets principaux du roman que j’étais en train d’écrire, Sentinelle de la pluie. Un ami proche, écrivain lui aussi, m’a parlé de vous, et de votre livre. Je me souviens de ses mots. Il m’a dit : c’est un livre terrible. Magnifique, et terrible. Il avait raison.
Alors je vous ai lu. Je vous ai lu avec bonheur et effroi.
J’ai découvert votre univers, à la fois provocateur, dur, mais tendre et fragile, aussi.
Dans ce roman bouleversant, vous dites l’indicible : ce qu’un homme respectable, père aimé, ministre admiré, est capable de faire endurer à son jeune fils, parce que ce dernier est homosexuel. L’abominable secret de la très bourgeoise famille Prouillan.
Impossible de sortir de cette lecture indemne.
C’est dans votre roman que j’ai lu des lettres d’amour si belles que j’ai noirci des pages entières en les recopiant. Difficile d’en choisir un extrait. Peut-être celui-ci.

Ceci est ma dernière lettre. Tu peux rentrer chez toi. Vivre. Circuler. Ne plus avoir peur de rien. Nous nous croiserons peut-être dans la vie, ou dans la rue. Alors s’il te plaît, seulement, rends-moi, de loin, le sourire que je te donnerai. Ceci est ma dernière lettre. Je te rends ce que tu crois être ta liberté et je reprends ce que je ne crois pas être la mienne.

Après cette lecture coup de poing, j’ai voulu en savoir plus sur vous.
J’ai écouté vos interviews, je me suis familiarisée avec votre voix, votre regard, votre façon de tenir votre cigarette.
Vous avez dit dans une interview que vous êtes devenu écrivain tout de suite, en naissant. Votre solitude était votre mode de vie. Vous dites aussi que toute œuvre est biographique. Vous avez sans doute mis beaucoup de vous dans ce roman.
Lors de votre Goncourt en 1980, un journaliste connu et peu subtil dans son approche vous demande si cela vous énerve quand on vous dit que vous êtes l’écrivain d’un seul thème, l’homosexualité.
Vous restez silencieux un instant. Seuls vos yeux trahissent votre irritation.
Vous esquissez un sourire amer qui se perd dans les volutes de la fumée de votre cigarette. Vous lui répondez que vous êtes l’écrivain d’une sensualité qui vous est propre.
Vous lui dites que vous êtes avant tout écrivain, que vous décrivez un amour indifférencié selon les êtres.
Le journaliste vous demande si Le Jardin d’acclimatation est le meilleur de vos romans. Vous le toisez avec une ironie mal cachée. Vous dites que vous êtes un écrivain écrivant, que ce livre est l’enfant de vos quarante ans, et qu’aujourd’hui est un jour de fête.
Enfin vous souriez. Vous êtes beau.
Je cherche d’autres vidéos de vous. Vous lâchez parfois des phrases provocatrices, imprégnées par l’amertume et la tristesse. Dans une émission nocturne, à un bar, vous lancez : « Je suis le pédé socialiste de la famille et qui soi-disant a le sida. »
Du tac au tac, vous dressez votre portrait chinois.
Un défaut : mangeur de gâteau.
Une injure : charognard.
Une maladie : l’isolement.
Un insecte : une mouche.
Une arme : une arme blanche très aiguisée comme le crayon que vous taillez tous les soirs avant d’aller vous coucher.
Un poison : critique littéraire.
Vous articulez : « On ne décide pas d’écrire un roman. On se retrouve ayant écrit un roman. »
Vous admettez être relativement drôle dans la vie et relativement sérieux dans vos livres. Vous décrire ? Vous tirez sur votre cigarette, songeur. Vous êtes un célibataire qui vit avec un chat, plongé dans son encrier. Vous trouvez terrible de venir parler de son travail à la télévision, et pour y paraître sincère, il faut être fourbe. Vous ne savez pas l’être.
Vous avouez que vous doutez de tout.
Lors d’un autre entretien, filmé sur votre canapé, dans un appartement clair et blanc : « J’ai besoin d’être dans un endroit où je peux me réfugier. »
Très posément, vous dites que tout artiste est un provocateur, que la sincérité est un peu méprisée dans un monde où on fabrique l’art beaucoup plus qu’on ne le produit avec spontanéité.
Vous dites que vous êtes né bourgeois, que votre enfance choyée et luxueuse fut finalement malheureuse, et que vous n’avez jamais accepté les hypocrisies de votre famille. Je ne puis m’empêcher de penser aux Prouillan.
Vous vous redressez avec fierté, vous dites que vous ne vous êtes jamais caché d’être homosexuel, que vous avez le droit, dans une société dite moderne, d’être ce que vous êtes. Pour vous, quand on est sincère dans sa démarche artistique, on est scandaleux.
Je me promène du côté de la rue de l’Hôtel de Ville, votre dernière adresse. Je regarde cette façade qui a abrité vos souffrances et vos secrets jusqu’en janvier 1994.
Vous avez laissé derrière vous une empreinte qui palpite encore, une trace qui a encore tant de choses à nous dire. Vous avez toujours écrit à l’encre de votre chagrin.
J’entends votre voix qui dit à cette journaliste, lors de l’entrevue chez vous : « Un auteur n’a qu’une seule chose à offrir en partage, sa vie. »
Merci, Yves Navarre.

Tatiana de Rosnay,
Paris, juin 2019

Photo © Denis Félix / Albin Michel

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