Aline Bsaibes, la nouvelle directrice d’ITK a grandi sous les bombes au Liban

Franco-libanaise de 40 ans, Aline Bsaibes vient d’être propulsée directrice générale d’ITK, société montpelliéraine spécialisée dans les solutions logicielles pour l’agriculture et l’élevage. Sur la situation actuelle dans son pays natal, elle affirme : »Les Libanais méritent un pays à la hauteur de leur ambition ».

Un sacré destin. Aline Bsaibes, la nouvelle directrice générale de la société innovante ITK en a gravi tous les échelons depuis 2009. Entrée comme modélisatrice agronomique après une thèse de mathématiques appliquées à l’agriculture, elle est devenue chef de projet dans cette start-up, qui conçoit des logiciels d’aide à la décision pour les agriculteurs et les éleveurs [prévision des récoltes, productivité d’un terrain selon les cultures, gestion des intrants, santé des animaux…] Pour l’entreprise, qui vient de lever 8 millions d’euros et ambitionne de passer de 100 à 300 salariés, Aline Bsaibes a aussi conquis des parts de marché aux Etats-Unis, au Brésil, en Chine, en Europe… « Mon passeport est plein », sourit-elle. Tout comme sa soif de progresser. Une énergie de vie liée en grande partie à son destin.

«Nous étions contents d’être en vie »

A 40 ans, Aline Bsaibes a passé ses 25 premières années au Liban, alors en guerre. «J’ai grandi sous les bombes. J’étais un jour à l’école et le lendemain dans un abri, lance-t-elle. Mais je ne dramatise pas. Nous étions contents d’être en vie. Mes parents ont tout fait pour que nous ne soyons pas traumatisés, mon frère, ma soeur et moi-même». Néanmoins, arrivée en France à 25 ans, elle se sent parfois en décalage. « Par rapport à ce que leur offre leur pays, les Français pourraient manifester davantage de gratitude », euphémise la dirigeante qui parle français, anglais et arabe.

Championne du Liban de natation

Dès l’enfance, elle cultive le goût de l’effort. A 17 ans, Aline Bsaibes est sacrée championne du Liban de natation en 200 mètres dos. Et, à Beyrouth, en parallèle de ses études d’ingénieur agronome à l’Université américaine, elle a présenté une émission télévisée quotidienne sur l’entretien des plantes d’intérieur, diffusée sur une chaîne satellite arabe. L’expérience, dit-elle, lui a « énormément appris : parler à une caméra, rédiger un discours vulgarisant la connaissance, travailler ses expressions… »

Cette hyperactive a également oeuvré pour un fonds américain dédié au développement du Liban après la guerre. « J’accompagnais les agriculteurs sur le terrain. Il fallait les convaincre de remplacer les cultures de cannabis par du maïs et l’élevage de vaches. En gros, leur expliquer qu’ils allaient travailler dix fois plus pour gagner dix fois moins. » Venue en France pour une thèse sur la modélisation de l’eau dans un bassin-versant viticole, elle subit un « choc des cultures », avec, notamment, « la modestie qu’il convient d’afficher plutôt que l’envie de réussir ».

Debout sur son bureau

A l’Inra, elle rencontre son mari, futur père de ses deux enfants. Peu taillée pour la seule recherche, elle candidate à ITK. « Dans un laboratoire, il me manquait le terrain, les solutions concrètes », rembobine celle qui, pour se familiariser avec la finance, a validé un executive MBA à l’EM Lyon.
Le courant passe avec Eric Jallas, fondateur d’ITK. Son parcours épouse l’identité d’une société qui abrite 12 nationalités et réalise 85 % du chiffre d’affaires à l’export. Eric Jallas, désormais aux Etats-Unis pour y développer l’entreprise, voit en Aline Bsaibes un esprit « brillant et rapide » : « Elle transmet son dynamisme aux équipes avec une approche positive. Elle n’aime pas le conflit. Un jour, le ton est monté avec un salarié lors d’une réunion. Elle a menacé de se mettre debout sur son bureau si les choses ne se calmaient pas ! »

Il loue aussi sa capacité d’adaptation « dans des environnements pas des plus touristiques, comme le Minnesota, à la rencontre d’agriculteurs américains ».« On ne peut pas faire des logiciels pour les agriculteurs sans savoir ce qu’ils font sur le terrain », observe l’intéressée, qui reste attachée à son pays.

« Cela fait 40 ans que je vis dans l’espoir »

Que pense-t-elle de la vague contestataire qui secoue le Liban ? « Il y a un besoin de réformes en profondeur. Il faut composer avec des facteurs géopolitiques, multiconfessionnels et internes. Les Libanais méritent un pays à la hauteur de leur ambition. On ne peut pas vivre sans espoir. Pour ma part, cela fait 40 ans que je vis dans l’espoir. »

@Hubert Vialatte pour « Les Échos »

www.hubertvialatte.com

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