Apparitions surnaturelles de Vincent Dupont

Le chorégraphe offre un nouveau joyau, au moment de clore trois années de collaborations artistiques au Centre chorégraphique national de Montpellier. Spectacle vu le jeudi 22 novembre, au studio Bagouet d’ICI- CCN de Montpellier.

Il vaut mieux s’entendre sur un point. Souvent, les pièces de Vincent Dupont traitent des puissances de leur propre medium, avant toute chose. Minutieusement, cela se travaille savamment, avec la plus extrême délicatesse. Le spectateur, la spectatrice, y effectuent une expérience perceptive qu’on pourrait situer aux antipodes du tapage visuel d’un Marco Da Silva Ferreira, à qui il fut confié d’ouvrir l’actuelle saison de danse à Montpellier.

3 ans avec le CCN

A cet égard, ce sont des salles tristement clairsemées qui viennent d’accompagner la création de Cinq apparitions successives. Cela alors que l’événement marquait la fin de trois années de collaborations artistiques de Vincent Dupont au sein du Centre chorégraphique national de Montpellier. C’est avec perplexité qu’on en vient à sonder la résonance de ce lieu dans le paysage artistique de la ville.

Cinq apparitions successives : difficile d’inventer titre plus simple, et justement évocateur du spectacle qu’il annonce. Les apparitions de Vincent Dupont abordent le théâtre en mettant en jeu un questionnement du principe d’apparition. Au théâtre, qu’est-ce qui se produit, qui nous convainc de nous y rendre ? Comment discerner cette figure qui y prend forme ? Une fois de plus, le volume décidément parfait du studio Bagouet fournit à cette quête son écrin idéal. Sur les gradins, l’oeil se trouve déjà inclus dans une plasticité vibratoire globale du lieu, comme dans une zone poreuse en flottement.

Ça n’est pas un noir. Ça n’est pas un vide.

Au lointain, on entend d’abord des phrases de l’écrivain Christophe Tarkos, dans une diction frottée de souffle, pour dire un état corporel très organique, gonflé de respiration à la façon d’une voile au vent. Le silence s’étant fait, on prend toute la mesure sans bords ni fond d’un bain de fumée de scène, qui empreint tout, immensément immobile. Dans la lumière tendue d’Yves Godin, on ne sait plus comment définir cet état matériel général. Ça n’est pas un noir. Ça n’est pas un vide. C’est indiscernable. C’est une suspension. C’est rien. Et c’est tout.

C’est déjà de la présence, du seul mouvement de nous y projeter, mais encore à l’orée de toute forme, en état d’attente entendue. Cet instant se prolonge. Infiniment rare. Ce ne sont pas toutes les situations scéniques qui donnent à éprouver pareil état. En douceur. Captivante. Une invitation de quasi rien, juste vibrante, pour un abîme de sensations et de pensées. Déjà cette seule séquence d’ouverture participe du ciselé d’un joyau scénique. A partir de quoi se produiront Cinq apparitions successives, comme surnaturelles, répétées.

Neufs corps, 4 danseurs d’Exerce

On y observera neuf corps dont il n’est pas anodin de remarquer que quatre d’entre eux sont d’interprètes issu.e.s de la formation exerce dispensée au sein du Centre chorégraphique national de Montpellier. Vincent Dupont fut aussi invité à y intervenir. En cette présence, on apprécie une forme de cohérence, qui change de l’époque où tout étudiant d’exerce semblait, par essence, voué à entamer sa démarche professionnelle au plus vite au plus loin enfuyant la métropole languedocienne.

Retour studio Bagouet. Les premières apparitions s’effectuent par émergence rétinienne dans la pénombre, latéralement, à pas lents et comptés, en toute gravité. Pendant plus d’une heure, on aura la sensation que la pièce n’approfondit qu’une qualité, et surtout pas trente-six. Délicatement, toute une densité atmosphérique semble s’imprimer en résistance à l’avancée de ces corps qui prennent formes, tout autant que des formes prennent corps, branchés sur un vaste tissu ondulatoire métaphorique de la matière agissante. Un traitement réverbérant les émissions vocales participe de cette texture un brin sorcière (un travail de Valérie Joly).

Tout baigne dans une blancheur de langes

En corps, de malléables densités tensionnelles palpitent, de préférence à tout affichage d’une netteté de trait surligné. Dans cette fluctuation, se ressent la vibration très présente d’un manque, à notre contact, très peu définissable, mais finalement constitutif. Un manque nécessaire, propice à des suggestions imaginaires qui s’offrent, se donnent, non sans poids, ni même ardeur incisive et mordante de certaines rencontres, qui peuvent même se faire très engagées au corps à corps.

C’est liminal. Tout d’émergence. Ça tient et ça retient. Cela provient. Ça ne peut qu’avoir à voir avec un phénomène de la figure en train d’esquisser sa trace. A ce retrait d’exposition, à cette sous-monstration, on trouvait quelque chose d’un bord du monde. Pourquoi pas de fin du monde. Plus raisonnablement on songea à la fin des trois années de compagnonnage artistique montpelliérain du chorégraphe.

Fabuleuses animations d’une image à double fond

Or de ces échappées, on a gardé l’essentiel des perspectives pour la fin. Quand l’un.e des danseur.se.s est en train d’évoluer en bord de scène, très proche du choeur spectateur, son partenaire éphémère fera irruption au lointain de l’extrême fond de scène, apparemment tendu d’un immense rideau en grande largeur. Tout baigne dans une blancheur de langes, à l’aube des attentes. Là-bas dans ce flou, les plis du rideau se frippent doucement, et c’est par patientes coulées reptiliennes qu’accouche aux regards la nouvelle forme de présence humaine, qui s’y dessine.

Cet effet serait déjà envoûtant, s’il n’atteignait le surnaturel, quand enfin on réalise que ce rideau ne serait lui-même qu’illusion, permise par une projection sur un « vrai » rideau tendu en mur de fond. Toujours subtiles, discrètes, de fabuleuses animations de cette image à double fond, tout en lenteurs, vont ensorceler les effets mobiles de la toile imaginaire, décalés, inversés, au défi du réel gravitaire. Ainsi n’est-il là que faille inventive magique, pour nous faire participer du transport des apparitions de Vincent Dupont (là avec Elisabeth Caravella). Nous voilà comblé, dans cette position de pris au piège consentant. Alors oui, on retournera au théâtre.

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