Danses de tous dans les quartiers de Montpellier

Des groupes de Figuerolles, des Cévennes et de Prés d’Arènes s’aventurent en danse contemporaine avec le dispositif District Danse mené par la chorégraphe Elsa Decaudin, associée pour l’occasion à Leonardo Montecchia et Brigitte Negro. D’où une très belle proposition, accueillie récemment par le Centre chorégraphique national.

Photos : Max Beaufey.

 

 

C’est une toute petite fille, mais elle s’est hissée très haut, debout sur les épaules d’un monsieur plutôt très grand. Et de là, la voici qui tombe à la renverse. Frayeur. Mais bien sûr, d’autres personnes s’empressent de la recueillir dans cette chute, tout en douceur. L’image est belle. On en resterait là, si ce n’était au tour du jeune homme, maintenant libéré de sa charge, de menacer alors de se casser la figure à son tour, de tout son long. Mais lui dans le sens opposé, vers l’avant.

Cela sort joliment du banal, on adore

Ça n’est pas grand-chose. Mais déjà suffisamment de contrastes (taille, âge, directions, etc) s’articulent dans cette brève séquence, pour que celle-ci sorte joliment du banal. Et on adore. D’autant que cela se poursuit. Tout le groupe – c’en est un, de dix-huit membres, pas rien ! – s’agrège en une forme de ronde d’abord statique. A partir de quoi, il se met à s’abandonner, solidaire et savant, dans un jeu analogue de lâchers alternés et réciproques, vers l’avant, vers l’arrière.

Revenons deux minutes plus tôt. Ces mêmes gens s’étaient disposés en spirale, offrant chacun.e, par aspérité et excroissance d’un segment corporel une petite marche éphémère, faisant apparaître un escalier sous les pas ascensionnels de la fillette décidée à aller se percher très haut sur les épaules de son grand partenaire. Bref, on le voit, tout s’enchaîne, et se déploie en écriture chorégraphique, brodant de jolis motifs de détail sur l’étoffe d’une grande dynamique pensée dans le groupe.

Ce qu’on évoque ici est un moment de la pièce. Il y a de la musique dans les soupirs d’un roseau. Elle dure vingt minutes. Elle a été composée par Elsa Decaudin (photo ci-dessus), pour et avec des habitant.e.s de Figuerolles, mobilisé.e.s par le dispositif District Danse. Celui-ci entame sa quatrième année (c’est-à-dire un second cycle de trois ans). Dans ce cadre, deux autres chorégraphes montpelliérain.e.s ont rejoint Elsa Decaudin, chacun.e en charge d’un groupe d’un quartier de la ville, avec ce même challenge de disposer d’une durée de quinze heures de temps de répétition à peine pour créer une pièce de vingt minutes, avec des amateurs dont il faut déjà agréger la polarité de groupe.

Toute une quantité d’entités sociales, culturelles, artistiques, soutiennent cette démarche. Alors cela débouchait sur des soirées de présentation de ces travaux dans le magnifique studio Bagouet du Centre chorégraphique national de Montpellier, lui aussi de la partie. On y est allé voir par curiosité, par égard pour ces artistes aussi, leur place dans la ville. Et puis on s’est laissé emporter.

Incroyable diversité des corps

Certes, sur le plateau, au vu des trois groupes (près de cinquante participants au total) on s’est étonné de constater que ces quartiers montpelliérains seraient apparemment peuplés à 97 % de populations de la majorité visible « caucasienne ». Mais passons : on ne peut pas accuser la danse d’être le seul endroit où se manifeste cet apartheid suicidaire à la française ; ni attendre qu’elle en possède seule les solutions. On s’est moins étonné de constater que les sujets masculins constituent à peine un cinquième de l’effectif  [il y a là un plafond idéologique indépassé en danse, hormis le hip hop].

Alors on s’est réjoui, en revanche, de l’incroyable diversité des corps -c’est-à-dire des personnes- engagés dans ces projets : de sept (voire moins) à soixante-dix-sept ans, avec des attitudes, des diversités d’acquis techniques manifestes, extrêmement bigarrées. Là enfin s’exerce un contrat minimal attendu de la danse contemporaine, qui est le refus du confinement parmi les seuls corps experts et virtuoses. Au vu des réalisations de District Danse, c’en est presque étonnant d’observer comment certain.e.s participant.e.s osent se montrer en public au point où ils en sont de leur parcours de corps. C’est cela qui se fait captivant. Impossible de s’ennuyer un instant, devant les contrastes recelés par ces paysages humains en action.

Selon des optiques bien différentes, les trois chorégraphies orchestrent et mettent en perspective ce potentiel. On a compris comment Elsa Decaudin a joué d’une conception constellaire, finement élaborée, très légère -au meilleur sens de ce terme. Sur un versant opposé, les gens du quartier Saint-Martin, ont montré « Le bien paraître », conçu par Leonardo Montecchia. Le titre le suggère : on a ici affaire à une exposition bien plus extra-versée, toute de danse-théâtre, engageant force mimiques marquées et postures appuyées. Au départ, cela se nourrit du maniement par chacun.e d’une chaise, avec toutes variations de pause et dé-pause, cambrures ou alanguissements. On y capte moins bien une vérité de chacun.e, mais cela n’enlève rien à l’exigence de ce challenge interprétatif auquel tou.te.s se confrontent. Hélas, cela éveille aussi la tentation de la comparaison entre niveaux de prouesses individuels.

Enfin on revient à la grande écriture collective dans Madeleine, travaillé aux Cévennes par Brigitte Negro (photo ci-dessus). Cette structure de madison géant égraine un medley pulsatile de danses de bal clichées à fond. Tout s’homogénéise, à ras l’écriture populaire des pas. Sur pareille grille, crépite toute une grêle de variations incessantes, simplement dues aux différences d’investissement individuels. Voilà qui est déjà pas mal pour s’en réjouir. Mais alors survient le grand moment d’intensification chorégraphique, qui tient à une plongée soudaine dans le silence musical. Alors, seules les frappes, les glissés, les raclés des pieds en grand nombre sur le sol composent la sonorité brute que distille la seule chorégraphie. C’est prenant, profond, d’autant que c’est alors l’occasion de mettre joliment en valeur la seule présence masculine, insolite et tangente, au cœur du groupe. On se dirait presque que cette séquence en joyau final aurait pu, tout à l’inverse, constituer le noyau principiel initial d’une chorégraphie assez géniale.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *